Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les
échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par
exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche _Unholda_
(J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège
d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est
constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.
2º En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et
dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes
domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des
vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où
_goddam_ est le jurement national (au quinzième siècle, _Procès de
Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien être
damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde
tant qu'elle peut. Il n y a guère de _pacte_ exprès, solennel. Point
de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits»,
souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les
paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule,
attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms
baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend
quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui
suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu
affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal.
Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est
qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on
l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible
poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles,
lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche
littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui
faut la culture ecclésiastique.
3º C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement,
que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde
avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France _et
en Italie_.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole,
1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat
dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à
Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays
basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y
avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de
lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin
dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le
peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit
bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage
singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc,
etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des _altérées_,
qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des
petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres
du Harz et de la Forêt Noire.
Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières,
comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes
persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe
à _l'état nocturne_, à la vie dangereuse de société secrète, gravite
vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal
(qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard,
_Cartul. de Chartres_), commence contre les hérétiques d'Orléans
l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le
reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en
plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux
assemblées de nuit. Même _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), après
leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent
en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des
Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît
Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au
quinzième _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie.
En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le
fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable,
et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos
cruelles révolutions religieuses.
L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de
nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends
impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a
retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la
tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé
l'_in-pace_ où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un
homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de
caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres
aux Pyrénées.»
II
Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de
l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un à la Bibliothèque
impériale. Le no 5954 (_lat._) est intitulé en effet _Inquisitio_.
Mais ce n'est qu'une _enquête_ faite par ordre de saint Louis en 1261,
lorsqu'il vit que l'horrible régime établi par sa mère et le légat
dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit:
«_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_,
etc.» Nul adoucissement pour les hérétiques, mais seulement pour les
veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publié
que deux des vrais registres de l'Inquisition (à la suite de
Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326.
Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto,
t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de
l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces
registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout)
enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des
deux côtés, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans découdre tout.
Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les
inquisitions de l'Europe. Car la procédure était partout exactement la
même (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces
registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des suppliciés,
c'est celui des _emmurés_, qu'on mettait dans une petite loge de
pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et à
l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la
croix rouge devant et derrière. C'étaient les mieux traités; on les
laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le
dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés
(Règlement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III,
191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit
peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient,
sans cause nouvelle, être repris et _emmurés_. Leurs fils et
petits-fils étaient suspects et très facilement _emmurés_.
Tout est hérésie au treizième siècle; tout est magie au quatorzième.
Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l'hérésie
diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise,
comme tout péché, est un démon qu'on chasse par la torture ou le
fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On
prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hérésie de fuir tout sortilège
(D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hérésie à la magie est un
progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux
procès d'hérésie (procès d'hommes pour la plupart), il a des
assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours
procès de femmes, il a le droit d'être seul, tête à tête avec
l'accusée.
Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu
toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des
champs, le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente?
La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à
la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la
bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à
la sainte un bouquet.
Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l'homme noir. Il
lui pose les questions (_les mêmes, toujours les mêmes_, celles qu'on
fit à toute société secrète, aux Albigeois, aux templiers, n'importe).
Qu'elle y songe, le bourreau est là; tout prêts, sous la voûte à côté,
l'estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle
s'évanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: «Ce n'est pas moi...
Je ne le ferai plus... C'est ma mère, ma sœur, ma cousine qui m'a
forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j'allais malgré moi et
tremblante» (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu
faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.)
Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de
dénoncer son père (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais
avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois
filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la
seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout,
trahit sa mère, ses sœurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la
fois sont brûlées!
Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de
l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce
petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à
chien dans la cour des _Filles repenties_, où l'on tenait la dame
d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et
couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à
l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze
ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la
mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En
Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'être un lieu de paix,
avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe
travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un
moine condamné à l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutôt la
mort. (Llorente.)
Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins
occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito.
(_Inquisition de Goa_, 1688.)
Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande,
qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang,
fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit
la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour
sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle
échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et
resta dégradé. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc.,
in-quarto. London, 1843.)
Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de
saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse.
Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du _Pacte_
diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas
hérétique, ou _demi_-chrétien. On devient satanique, _anti_-chrétien.
La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (_Procès de Toulouse_,
dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.
III
Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge,
expliquent _par l'état général de la Société_ pourquoi l'humanité
désespéra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'état moral
de l'âme_ pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se
donner au Diable, et à devenir la Sorcière.
C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de
damner les _esprits_ ou _démons_ (mots synonymes en grec), sans
retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence
africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs,
d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, _Hist. des dogmes_, I,
80-83.)--Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie
des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en
fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est
parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _Énergie des
esprits ou démons_). Ce byzantin en donne exactement la même idée que
celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la
_Mythologie_ de Grimm, les _Fées_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est
qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont
des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes
analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment
tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.
Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé
de retrouver _comment la femme put devenir Sorcière_.--Recherche
délicate.--Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne
s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette
chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la
terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait
le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux
qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont
difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les
dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du
quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà
pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées
de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne
m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans
la _Coutume_ qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du
temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à
leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre
gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement
récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un
monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie
historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non
d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus
anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge.
Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont
parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la
chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais
dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé
que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses
effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place
éternelle dans la fatalité du temps.
Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse
historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300,
plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris
souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même
femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept
chapitres seulement.--Dans cette partie même, si courte, on sentira
aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai
donné le mot _Tolède_ comme le nom sacré de la capitale des magiciens,
j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non
seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens.
Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon
César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent
aussi la nécromancie à _Tolède_. C'est un maître de _Tolède_ qui
propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.
Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient
(comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire,
ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de
fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose.
Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des
vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance
morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel,
spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf,
sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les _bons paysans_,
notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus déjà au
douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle,
responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs
du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là
ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le
diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore
peut-être font la Fiancée de Satan.
Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la
Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise.
Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du
monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent
leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande
épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie...
On est si furieux qu'on danse.
IV
Chapitres IX et X.--_Satan médecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les
très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des
sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été
trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant
étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes
d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de
ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait
invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de
leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les
solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède
spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième
siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dével. des
corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets
de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la
pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes
recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux
de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p.
24, éd. Lugduni, in-octavo).
Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas
remarqué combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes
entre amis_ et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts
Alterthümer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini,
Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même
caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou
l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église,
ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage.
Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle
excrétion.
Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la
souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le
partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt
par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le
contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour
éveiller l'amour, on sert le _pâté de l'épousée_ (Thiers,
_Superstitions_, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a
_noué_, elle lui fait manger certaine _pâte_ qu'elle a préparée, etc.
V
_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux
envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos
paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout
cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin,
la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double
titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur
répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils
l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de
sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le
mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une
belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la
magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée
attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces
gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval
noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à
minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye,
en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma
demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans
une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun
un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse:
«Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne
étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard,
tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui,
saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux
hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent;
tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de
peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix
terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche
qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»--Grand avis national,
et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui
faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir,
avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut porté par une trombe
hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a
jamais retrouvé l'entrée.
VI
_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce
prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement
la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme,
unique dans l'histoire du monde: c'est que 1º _l'adultère y est à
l'état d'institution_ régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée
dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous
les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2º d'autre part l'_inceste_
est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le
Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se
montrent ce qu'ils sont.
J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit
Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même.
Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on
tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, étaient considérées
comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance
d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On
ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se
mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre
eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce
triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas.
L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe,
consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de
Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés,
suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il
affirme les deux grandes choses: 1º l'inceste, même celui de la mère
et du fils; 2º le plaisir stérile et douloureux, la fécondité
impossible.
Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce
sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses
assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre;
six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).