prend pas la peine. Sa défense est charmante de légèreté. Il ne daigne
pas même s'accorder avec ses dépositions. Il dément ses propres
témoins. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d'un grand seigneur
de la Régence, que, s'il s'est enfermé avec elle, comme on l'en
accuse, «ce n'est arrivé que neuf fois».
«Et pourquoi l'a-t-il fait, le bon Père, disaient ses amis, sinon pour
observer, juger, approfondir ce qu'il en fallait croire? C'est le
devoir d'un directeur en pareil cas. Lisez la _Vie_ de la grande
sainte Catherine de Gênes. Le soir, son confesseur se cachait,
restait dans sa chambre, pour voir les prodiges qu'elle faisait et la
surprendre en miracle flagrant:
«Mais le malheur était ici que l'Enfer, qui ne dort jamais, avait
tendu un piège à cet agneau de Dieu, avait vomi, lancé, ce drac
femelle, ce monstre dévorant, maniaque et démoniaque, pour
l'engloutir, le perdre au torrent de la calomnie.»
C'est un usage antique et excellent d'étouffer au berceau les
monstres. Mais pourquoi pas plus tard aussi? Le charitable avis des
dames de Girard, c'était d'y employer au plus vite le fer et le feu.
«Qu'elle périsse!» disaient les dévotes. Beaucoup de grandes dames
voulaient aussi qu'elle fût châtiée, trouvant exorbitant que la
créature eût osé porter plainte, mettre en cause un tel homme qui lui
avait fait trop d'honneur.
Il y avait au Parlement quelques obstinés jansénistes, mais ennemis
des Jésuites plus que favorables à la fille. Et qu'ils devaient être
abattus, découragés, voyant contre eux tout à la fois et la redoutable
Société, et Versailles, la cour, le cardinal-ministre, enfin les
salons d'Aix. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice,
le chancelier d'Aguesseau qui avait tellement molli? Le procureur
général n'hésita pas; lui, chargé d'accuser Girard, il se déclara son
ami, lui donna ses conseils pour répondre à l'accusation.
Il ne s'agissait que d'une chose, de savoir par quelle réparation,
quelle expiation solennelle, quel châtiment exemplaire la plaignante,
devenue accusée, satisferait à Girard, à la Compagnie de Jésus. Les
Jésuites, quelle que fût leur débonnaireté, avouaient que, dans
l'intérêt de la religion, un _exemple_ serait utile pour avertir un
peu et les convulsionnaires jansénistes et les écrivailleurs
philosophes qui commençaient à pulluler.
Par deux points, on pouvait accrocher la Cadière, lui jeter le harpon:
1º _Elle avait calomnié._--Mais nulle loi ne punit la calomnie de
mort. Pour aller jusque-là, il fallait chercher un peu loin, dire: «Le
vieux texte romain _De famosis libellis_ prononce la mort contre ceux
qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou _à la religion_
de l'Empire. Les Jésuites sont la religion. Donc un mémoire contre un
Jésuite mérite le dernier supplice.
2º _On avait une prise meilleure encore._--Au début du procès, le juge
épiscopal, le prudent Larmedieu, lui avait demandé si elle n'avait pas
_deviné_ les secrets de plusieurs personnes, et elle avait dit oui.
Donc on pouvait lui imputer la qualité mentionnée au formulaire des
procès de sorcellerie, _Devineresse et abuseresse_. Cela seul méritait
le feu, en tout droit ecclésiastique. On pouvait même très bien la
qualifier _sorcière_, d'après l'aveu des dames d'Ollioules; que la
nuit, à la même heure, elle était dans plusieurs cellules à la fois,
qu'elle pesait doucement sur elles, etc. Leur engouement, leur
tendresse subite si surprenante, avaient bien l'air d'un
ensorcellement.
Qui empêchait de la brûler? On brûle encore partout au dix-huitième
siècle. L'Espagne, sous un seul règne, celui de Philippe V, brûle
seize cents personnes, et elle brûle encore une sorcière en 1782.
L'Allemagne, une, en 1751; la Suisse, une aussi, en 1781. Rome brûle
toujours, il est vrai sournoisement, dans les fours et dans les caves
de l'Inquisition[89].
[89] Ce détail nous est transmis par un consulteur du
Saint-Office encore vivant.
«Mais la France, du moins, sans doute, est plus humaine?»--Elle est
inconséquente. En 1718, on brûle un sorcier à Bordeaux[90]. En 1724 et
1726, on allume le bûcher en Grève, pour les délits qui, à Versailles,
passaient pour des jeux d'écoliers. Les gardiens de l'enfant royal,
Monsieur le Duc, Fleury, indulgents à la cour, sont terribles à la
ville. Un ânier et un noble, un M. des Chauffours, sont brûlés vifs.
L'avènement du cardinal-ministre ne peut être mieux célébré que par
une réforme des mœurs, par l'exemple sévère qu'on fait des
corrupteurs publics.--Rien de plus à propos que d'en faire un terrible
et solennel sur cette fille infernale, qui a tellement attenté à
l'innocence de Girard.
[90] Je ne parle pas des exécutions que le peuple faisait
lui-même. Il y a un siècle, dans un village de Provence, une
vieille à qui un propriétaire refusait l'aumône, s'emporta et
dit: «Tu mourras demain!» Il fut frappé, mourut. Tout le village
(non pas les pauvres seuls, mais les plus _honnêtes_ gens), la
foule saisit la vieille, la mit sur un tas de sarments. Elle y
fut brûlée vive. Le Parlement fit semblant d'informer, mais ne
punit pas. Aujourd'hui encore les gens de ce village sont appelés
_brûle-femme_ (brulo-fenno).
Voilà ce qu'il fallait pour bien laver ce Père. Il fallait établir que
(même eût-il méfait, imité des Chauffours) _il avait été le jouet d'un
enchantement_. Les actes n'étaient que trop clairs. Aux termes du
droit canonique, et d'après ces arrêtés récents, quelqu'un devait
être brûlé. Des cinq magistrats du parquet, deux seulement auraient
brûlé Girard. Trois étaient contre la Cadière. On composa. Les trois
qui avaient la majorité n'exigèrent pas la flamme, épargnèrent le
spectacle long et terrible du bûcher, se contentèrent de la mort
simple.
Au nom des cinq, il fut conclu et proposé au Parlement: «Que la
Cadière, préalablement mise à la question ordinaire et extraordinaire,
fût ensuite ramenée à Toulon, et, sur la place des Prêcheurs, _pendue
et étranglée_.»
Ce fut un coup terrible. Il y eut un prodigieux revirement d'opinion.
Les mondains, les rieurs, ne rirent plus; ils frémirent. Leur légèreté
n'allait pas jusqu'à glisser sur une chose si épouvantable. Ils
trouvaient fort bon qu'une fille eût été séduite, abusée, déshonorée,
et qu'elle eût été un jouet, et qu'elle mourût de douleur, de délire;
à la bonne heure, ils ne s'en mêlaient pas. Mais, quand il s'agit d'un
supplice, quand l'image leur vint de la triste victime, la corde au
cou, étranglée au poteau! les cœurs se soulevèrent. De tous côtés
monta ce cri: «On ne l'avait pas vu depuis l'origine du monde, ce
renversement scélérat: la loi du rapt appliquée à l'envers, la fille
condamnée pour avoir été subornée, le séducteur étranglant la
victime!»
Chose imprévue en cette ville d'Aix (toute de juges, de prêtres, de
beau monde), tout à coup il se trouve un peuple, un violent mouvement
populaire. En masse, en corps serré, une foule d'hommes de toute
classe, d'un élan, marche aux ursulines. On fait paraître la Cadière
et sa mère. On crie: «Rassurez-vous, mademoiselle. Nous sommes là...
Ne craignez rien.»
Le grand dix-huitième siècle, que justement Hegel a nommé le _règne de
l'esprit_, est bien plus grand encore comme _règne de l'humanité_. Des
dames distinguées, comme la petite-fille de Mme de Sévigné, la
charmante Mme de Simiane, s'emparèrent de la jeune fille et la
réfugièrent dans leur sein. Chose plus belle encore (et si touchante),
les dames jansénistes, de pureté sauvage, si difficiles entre elles,
et d'excessive autorité, immolèrent la Loi à la Grâce dans cette
grande circonstance, jetèrent les bras au cou de la pauvre enfant
menacée, la purifièrent de leur baiser au front, la rebaptisèrent de
leurs larmes.
Si la Provence est violente, elle est d'autant plus admirable en ces
moments, violente de générosité et d'une véritable grandeur. On en vit
quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau, quand il eut à
Marseille autour de lui un million d'hommes. Ici, déjà, ce fut une
grande scène révolutionnaire, un soulèvement immense contre le sot
gouvernement d'alors, et les Jésuites, protégés de Fleury. Soulèvement
unanime pour l'humanité, la pitié, pour la défense d'une femme, d'une
enfant, si barbarement immolée. Les Jésuites imaginèrent bien
d'organiser dans la canaille à eux, dans leurs clients, leurs
mendiants, un je ne sais quel peuple qu'ils armaient de _clochettes_
et de bâtons pour faire reculer les _cadières_. On surnomma ainsi les
deux partis. Le dernier, c'était tout le monde. Marseille se leva tout
entière pour porter en triomphe le fils de l'avocat Chaudon. Toulon
alla si loin pour sa pauvre compatriote, qu'on y voulait brûler la
maison des Jésuites.
Le plus touchant de tous les témoignages vint à la Cadière
d'Ollioules. Une simple pensionnaire, Mlle Agnès, toute jeune et
timide qu'elle fût, suivit l'élan de son cœur, se jeta dans cette
mêlée de pamphlets, écrivit, imprima l'apologie de la Cadière.
Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement même. Les ennemis
des Jésuites en furent tout à coup relevés, raffermis, jusqu'à braver
les menaces d'en haut, le crédit des Jésuites, la foudre de Versailles
que pouvait leur lancer Fleury[91].
[91] Une anecdote grotesque symbolise, exprime à merveille l'état
du Parlement. Le rapporteur lisait son travail, ses appréciations
du procès de sorcellerie, de la part que le diable pouvait avoir
en cette affaire. Il se fait un grand bruit. Un homme noir tombe
par la cheminée... Tous se sauvent, effrayés, moins le seul
rapporteur, qui, embarrassé dans sa robe, ne peut bouger...
L'homme s'excuse. C'est tout bonnement un ramoneur qui s'est
trompé de cheminée. (Papon, IV, 430.)--On peut dire qu'en effet
une terreur, celle du peuple, du démon populaire, fixa le
Parlement, comme ce juge engagé par sa robe.
Les amis même de Girard, voyant leur nombre diminuer, leur phalange
s'éclaircir, désiraient le jugement. Il eut lieu le 11 octobre 1731.
Personne n'osa reprendre, en présence du peuple, les conclusions
féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. Douze conseillers
immolèrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres,
quelques jansénistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois
ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient à mort, comme scélérat.
Douze étant contre douze, le président Lebret allait départager la
cour. Il jugea pour Girard. Acquitté de l'accusation de sorcellerie
et de ce qui eût entraîné la mort, ou le renvoya, comme prêtre et
confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à
son intime ami, Larmedieu.
Le grand monde, les indifférents, furent satisfaits. Et l'on a fait si
peu d'attention à cet arrêt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M.
Méry répète, «que tous les deux furent _acquittés_». Chose extrêmement
inexacte. La Cadière fut traitée comme calomniatrice, condamnée à voir
ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau.
Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadière étant
marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les Jésuites devaient pousser,
continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury,
appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. La ville d'Aix
le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas,
mais la _livrait_ plutôt. De là une terrible fureur contre le
président Lebret, tellement menacé qu'il demanda qu'on fît venir le
régiment de Flandre.
Girard fuyait dans une chaise fermée. On le découvrit, et il eût été
tué s'il ne se fût sauvé dans l'église des Jésuites, où le coquin se
mit à dire la messe. Il échappa et retourna à Dôle, honoré, glorifié
de la Société. Il y mourut en 1733, _en odeur de sainteté_. Le
courtisan Lebret mourut en 1735.
Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jésuites. A Aix, à Toulon,
à Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout était
coupable d'avoir porté l'effigie de Girard aux portes de ses
_girardines_ et d'avoir promené le sacro-saint tricorne des Jésuites.
La Cadière aurait dû, aux termes de l'arrêt, pouvoir y retourner, être
remise à sa mère. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle
revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale, si hautement
déclarée pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir.
Si le seul crime de s'être intéressé à elle méritait la prison, on ne
peut douter qu'elle n'ait été bientôt emprisonnée elle-même; que les
Jésuites n'aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour
enfermer la pauvre fille, pour étouffer, ensevelir avec elle une
affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public
fût distrait, pensât à autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie,
plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un
_in-pace_.
Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrêt, et elle avait
toujours espéré de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grâce[92]!
[92] La persécution a continué, et par la publication altérée des
documents, et jusque dans les historiens d'aujourd'hui. Même le
_Procès_ (in-folio, 1733), notre principale source, est suivi
d'une table habilement combinée contre la Cadière. A son article,
on trouve indiqué de suite et au complet (comme faits prouvés)
tout ce qui a été dit contre elle; mais on n'indique pas sa
rétractation de ce que le poison lui a fait dire. Au mot
_Girard_, presque rien; on vous renvoie, pour ses actes, à une
foule d'articles qu'on n'aura pas la patience de chercher.--Dans
la reliure de certains exemplaires, on a eu soin de placer devant
le _Procès_, pour servir de contre-poison, des apologies de
Girard, etc.--Voltaire est bien léger sur cette affaire; il se
moque des uns et des autres, surtout des jansénistes.--Les
historiens de nos jours, qui certainement n'ont pas lu le
_Procès_, MM. Cabasse, Fabre, Méry, se croient _impartiaux_, et
ils accablent la victime.
ÉPILOGUE
Une femme de génie, dans un fort bel élan de cœur, croit voir les
deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-âge, qui se reconnaissent
enfin, se rapprochent, se réunissent. En se regardant de plus près,
ils découvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parenté. Que
serait-ce si c'étaient des frères, et si ce vieux combat n'était rien
qu'un malentendu? Le cœur parle et ils s'attendrissent. Le fier
proscrit, le doux persécuteur, oublient tout, ils s'élancent, se
jettent dans les bras l'un de l'autre. (Consuelo.)
Aimable idée de femme. D'autres aussi ont eu le même rêve. Mon suave
Montanelli en fit un beau poème. Eh! qui n'accueillerait la charmante
espérance de voir le combat d'ici-bas s'apaiser et finir dans ce
touchant embrassement?
Qu'en pense le sage Merlin? Au miroir de son lac dont lui seul sait la
profondeur, qu'a-t-il vu? Que dit-il dans la colossale épopée qu'il a
donnée en 1860? Que Satan, s'il désarme, ne le fera qu'au jour du
Jugement. Alors, pacifiés, côte à côte, tous deux dormiront dans la
mort commune.
Il n'est pas difficile sans doute, en les faussant, d'arriver à un
compromis. L'énervation des longues luttes, en affaiblissant tout,
permet certains mélanges. On a vu au dernier chapitre deux ombres
pactiser de bon accord dans le mensonge: l'ombre de Satan, l'ombre de
Jésus, se rendant de petits services, le Diable ami de Loyola,
l'obsession dévote et la possession diabolique allant de front,
l'Enfer attendri dans le Sacré-Cœur.
Ce temps est doux, et l'on se hait bien moins. On ne hait guère que
ses amis. J'ai vu des méthodistes admirer les Jésuites. J'ai vu ceux
que l'Église dans tout le Moyen-âge appelle les fils de Satan,
légistes ou médecins, pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu.
Mais laissons ces semblants. Ceux qui sérieusement proposent à Satan
de s'arranger, de faire la paix, ont-ils bien réfléchi?
L'obstacle n'est pas la rancune. Les morts sont morts. Ces millions de
victimes, Albigeois, Vaudois, Protestants, Maures, Juifs, Indiens de
l'Amérique, dorment en paix. L'universel martyr du Moyen-âge, la
Sorcière ne dit rien. Sa cendre est au vent.
Mais savez-vous ce qui proteste, ce qui solidement sépare les deux
esprits, les empêche de se rapprocher? C'est une réalité énorme qui
s'est faite depuis cinq cents ans. C'est l'œuvre gigantesque que
l'Église a maudite, le prodigieux édifice des sciences et des
institutions modernes, qu'elle excommunia pierre par pierre, mais que
chaque anathème grandit, augmenta d'un étage. Nommez-moi une science
qui n'ait été révolte.
Il n'est qu'un seul moyen de concilier les deux esprits et de mêler
les deux Églises. C'est de démolir la nouvelle, celle qui, dès son
principe, fut déclarée coupable, condamnée. Détruisons, si nous le
pouvons, toutes les sciences de la nature, l'Observatoire, le Muséum
et le Jardin des Plantes, l'École de Médecine, toute bibliothèque
moderne. Brûlons nos lois, nos codes. Revenons au Droit canonique.
Ces nouveautés, toutes, ont été Satan. Nul progrès qui ne fût son
crime.
C'est ce coupable logicien qui, sans respect pour le droit clérical,
conserva et refit celui des philosophes et des juristes, fondée sur la
croyance impie du Libre arbitre.
C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des
anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux réalités, créait
la chimie, la physique, les mathématiques. Oui, les mathématiques. Il
fallut les reprendre; ce fut une révolte. Car on était brûlé pour dire
que trois font trois.
La médecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une révolte contre la
maladie, le fléau mérité de Dieu. Manifeste péché d'arrêter l'âme en
chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie!
Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet
entassement de révoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne?
Pour reprendre le chemin des anges, Satan détruira-t-il cette œuvre?
Elle pose sur trois pierres éternelles: la Raison, le Droit, la
Nature.
L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats,
daigne à peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire.
Il n'était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers
commencements, les formes humbles et grossières, barbares, cruellement
comiques, qu'il eut sous la persécution, quand une femme, l'infortunée
Sorcière, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus
hardie que l'hérétique, le raisonneur demi-chrétien, le savant qui
gardait un pied dans le cercle sacré, elle en échappa vivement, et sur
le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel.
Elle a péri, devait périr. Comment? Surtout par le progrès des
sciences même qu'elle a commencées, par le médecin, par le
naturaliste, pour qui elle avait travaillé.
La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Elle reparaîtra
sous cette forme qui est immortelle.
La femme, aux derniers siècles occupée d'affaires d'hommes, a perdu en
revanche son vrai rôle: celui de la _médication_, de la _consolation_,
celui de la Fée qui guérit.
C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit
l'Église.
Avec ses délicats organes, son amour du plus fin détail, un sens si
tendre de la vie, elle est appelée à en devenir la pénétrante
confidente en toute science d'observation. Avec son cœur et sa pitié,
sa divination de bonté, elle va d'elle-même à la médication. Entre les
malades et l'enfant il est fort peu de différence. A tous les deux il
faut la femme.
Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et
l'humanité, comme un sourire de la nature.
L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse
fera pour le monde une aurore.
Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et
plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque
fois revient plus lumineux.
C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les
journaux même. On commence à sentir que toutes les questions tiennent
à la question fondamentale et souveraine (l'éducation, l'état,
l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde.
Cela dit que les temps sont mûrs.
Elle est si près, cette aube religieuse, qu'à chaque instant je
croyais la voir poindre dans le désert où j'ai fini ce livre.
Qu'il était lumineux, âpre et beau mon désert! J'avais mon lit posé
sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre
les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce
bassin immense de mer étincelante; derrière, le chauve amphithéâtre où
s'assoiraient à l'aise les États-généraux du monde.
Ce lieu, tout africain, a des éclairs d'acier, qui, le jour,
éblouissent. Mais aux matins d'hiver, en décembre surtout, c'était
plein d'un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le
coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six à sept,
j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire
acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l'aube.
Avant qu'elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la
transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre à
des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieues. Les
moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison,
pli de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J'avais
des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé,
affranchi. Moment limpide, austère, si pur!... Je me disais: «Mais
quoi! Est-ce que je serais homme encore?»
Un bleuâtre indéfinissable (que l'aube rosée respectait, n'osait
teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit.
On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une
grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la
laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine,
les ravissements espérés de la lumière, n'ôtaient rien au charme
profond d'être encore dans la _nuit divine_, d'être à demi caché, sans
se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On
t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de
rêve...
Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement.
ÉCLAIRCISSEMENTS
I
_Classification géographique de la Sorcellerie._--Mon ténébreux sujet
est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le
besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes
(_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est
créé un œil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui
descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour
moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très
diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les
différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde
et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque,
Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il
est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable
augure et le vœu de la liberté.--Sortons de la France; entre les
peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien
autrement forts.
Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi?
L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout.
_On s'amusait_ à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi,
je l'ai pris à cœur. J'ai laissé les mirages, les fumées
fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai
sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et
les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus
des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants,
ils diffèrent, ils se classent.
La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons
d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les
Lapons.--Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu
l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du
moins ce qu'on croyait tel).