complaisant, ami du clergé. Ce n'était pas un de ces rudes magistrats
qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le
grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait
eu de grands égards dans l'affaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules.
Il avait poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sauvât. Puis,
quand il le sut à Marseille, comme si Marseille eût été loin de
France, _ultima Thule_ ou la _Terra incognita_ des anciens géographes,
il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose: ce juge paralytique
pour l'affaire d'Aubany eut des ailes pour la Cadière, et les ailes de
la foudre. Il était neuf heures du matin lorsque les habitants de la
ruelle virent avec curiosité arriver chez les Cadière une fort belle
procession, messire Larmedieu en tête, et le promoteur de la cour
épiscopale, honorablement escortés de deux vicaires de la paroisse,
docteurs en théologie. On envahit la maison. On interpella la malade.
On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-même, serment de se
diffamer en disant à la justice ce qui était de conscience et de
confession.
Elle pouvait se dispenser de répondre, nulle formalité n'ayant été
observée. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui était se
désarmer, se livrer. Car, étant liée une fois par le serment, elle dit
tout, même les choses honteuses et ridicules dont l'aveu est si cruel
pour une fille.
Le procès-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent
un plan bien arrêté entre lui et les Jésuites. C'était de montrer
Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadière. Un
homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses,
qui cependant est resté si innocent et si crédule, qu'il a suffi pour
l'attraper d'une petite fille, d'un enfant! La rusée, la dévergondée,
l'a trompé sur ses visions, mais non entraîné dans ses égarements.
Furieuse, elle s'en est vengée en lui prêtant toute infamie que
pouvait lui suggérer une imagination de Messaline.
Bien loin que l'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a
de très touchant, c'est la douceur de la victime. Visiblement elle
n'accuse que contrainte et forcée par le serment qu'elle a prêté. Elle
est douce pour ses ennemis, même pour la perfide Guiol, qui (dit son
frère) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui en dernier lieu
la perdit, en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa
sauvegarde.
Les Cadière furent épouvantés de la naïveté de leur sœur. Dans son
respect pour le serment, elle s'était livrée sans réserve, hélas!
avilie pour toujours, chansonnée des lors et moquée des ennemis mêmes
des Jésuites, et des sots rieurs libertins.
Puisque la chose était faite, ils voulurent du moins qu'elle fût
exacte, que le procès-verbal des prêtres pût être contrôlé par un acte
plus sérieux. D'accusée qu'elle semblait être, ils la firent
accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat
royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il vînt
recevoir sa déposition. Dans cet acte, net et court, se trouve
clairement établi le fait de _séduction_; plus, les _reproches_
qu'elle faisait à Girard pour ses caresses lascives, dont il ne
faisait que rire; plus, le conseil qu'il lui donne de _se laisser
obséder du démon_; plus, la _succion_ par laquelle le fourbe
entretenait ses plaies, etc.
L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir l'affaire à son
tribunal. Car le juge ecclésiastique, dans sa précipitation, n'ayant
pas rempli les formalités du droit ecclésiastique, avait fait un acte
nul. Mais le magistrat laïque n'eut pas ce courage. Il se laissa
atteler à l'information cléricale, subit Larmedieu pour associé, et
même alla siéger, écouter les témoins au tribunal de l'évêché. Le
greffier de l'évêché écrivait (et non le greffier du lieutenant du
roi). Écrivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on
voit que ce greffier ecclésiastique menaçait les témoins, et chaque
soir allait montrer leurs dépositions aux Jésuites[87].
[87] Page 80 de l'in-folio, et tome Ier de l'in-douze, page 33.
Les deux vicaires de la paroisse de la Cadière, que l'on entendit
d'abord, déposèrent sèchement, sans faveur pour elle, mais nullement
contre elle, nullement pour les Jésuites (24 novembre). Ceux-ci virent
que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque
d'indigner le peuple, résolurent de briser tout. Ils tirèrent ordre de
l'évêque pour emprisonner la Cadière et les principaux témoins qu'elle
voulait faire entendre. C'étaient les dames Allemand et la Batarelle.
Celle-ci fut mise au _Refuge_, couvent-prison, ces dames dans une
maison de force, le _Bon-Pasteur_, où l'on jetait les folles et les
sales coureuses en correction. La Cadière (26 novembre), tirée de son
lit, fut donnée aux ursulines, pénitentes de Girard, qui la couchèrent
proprement sur de la paille pourrie.
Alors, la terreur établie, on put entendre les témoins, deux d'abord
(28 novembre), deux respectables et choisis. L'un était cette Guiol,
connue pour fournir des femmes à Girard; langue adroite et acérée, qui
fut chargée de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la
calomnie. L'autre était la Laugier, la petite couturière que la
Cadière nourrissait et dont elle avait payé l'apprentissage. Étant
enceinte de Girard, cette Laugier avait crié contre lui; elle lava ici
cette faute en se moquant de la Cadière, salissant sa bienfaitrice,
mais cela maladroitement, en dévergondée qu'elle était, lui prêtant
des mots effrontés, très contraires à ses habitudes. Puis vinrent Mlle
Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les _girardines_, comme
on les appelait dans Toulon.
Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumière
n'éclatât. La femme d'un procureur, dans la maison de laquelle
s'assemblaient les _girardines_, dit brutalement qu'on ne pouvait y
tenir, qu'elles troublaient toute la maison; elle conta leurs rires
bruyants, leurs mangeries payées des collectes que l'on faisait pour
les pauvres, etc. (p. 55).
On craignait extrêmement que les religieuses ne se déclarassent pour
la Cadière. Le greffier de l'évêché alla leur dire (comme de la part
de l'évêque) qu'on châtierait celles qui parleraient mal. Pour agir
plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant Père
Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol
de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne
ferait rien. On estima l'honneur de l'enfant à huit cents livres,
qu'on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zèle, tout Jésuite,
dans son troupeau d'Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce
bon Père Aubany se dit chargé de les avertir que, si elles n'étaient
pas sages, «_elles auraient la question_». (_Procès_, in-douze, t. II,
p. 191).
Avec tout cela, on ne tira pas ce qu'on voulait des quinze
religieuses. Deux ou trois à peine étaient pour Girard, et toutes
articulèrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement
l'accablaient.
Les Jésuites désespérés prirent un parti héroïque pour s'assurer des
témoins. Ils s'établirent à poste fixe dans une salle de passage qui
menait au tribunal. Là ils les arrêtaient, les pratiquaient, les
menaçaient, et, s'ils étaient contre Girard, ils les empêchaient
d'entrer, et par force impudemment les mettaient à la porte (in-douze,
t. I, p. 44).
Ainsi le juge d'Église et le lieutenant du roi n'étaient plus que des
mannequins entre les mains des Jésuites. Toute la ville le voyait,
frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière
formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de
témoins. Les Jésuites eux-mêmes sentirent que la place n'était plus
tenable. Ils appelèrent le secours _d'en haut_. Le meilleur
paraissait être un simple arrêt du Grand-Conseil qui eût tout appelé à
lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers).
Mais le chancelier était d'Aguesseau; les Jésuites ne désiraient pas
que l'affaire allât à Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent
décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où
ils avaient beaucoup d'amis, jugeât sur l'information que deux de ses
conseillers feraient à Toulon.
Un laïque, M. Faucon, et un conseiller d'Église, M. de Charleval,
vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jésuites (p.
407). Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et
cruelle partialité qu'ils lancèrent à la Cadière un ajournement
personnel, comme on faisait à l'accusé, tandis que Girard fut poliment
appelé, laissé libre; il continuait de dire la messe et de confesser.
Et la plaignante était sous les verroux dans les mains de ses ennemis,
chez les dévotes de Girard, à la merci de toute cruauté.
La réception des bonnes ursulines avait été celle qu'elles eussent
faite si elles avaient été chargées de la faire mourir. Elles lui
avaient donné pour chambre la loge d'une religieuse folle qui
salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette
odeur épouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils
introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et
garde-malade l'âme damnée de Girard, une converse, qui était fille de
cette même Guiol qui l'avait livrée, fille très digne de sa mère,
capable de choses sinistres, dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa
vie même. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle, celle
de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade dès
qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jésuite,
vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la
gagner, de la _tenter par l'hostie_! On marchanda. Donnant donnant:
pour communier, il fallait qu'elle s'avouât calomniatrice, indigne de
la communion. Elle l'aurait peut-être fait par excès d'humilité. Mais,
en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères.
Réduit aux arts pharisaïques, on interprétait ses paroles. Ce qu'elle
disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la réalité
matérielle.
Elle montrait, pour se démêler de tous ces pièges, ce qu'on eût le
moins attendu, une grande présence d'esprit (voir surtout p. 391).
Le plus perfide, combiné pour lui ôter l'intérêt du public, mettre
contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prétendit
qu'elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle, de courir
le monde.
Les grands seigneurs d'alors qui aimaient à se faire servir par des
enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des
fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'évêque du petit garçon d'un
de ses fermiers. Il le débarbouilla. Puis, quand ce favori grandit,
pour qu'il eût meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure
d'abbé, titre d'aumônier, à vingt ans. Ce fut M. l'abbé Camerle. Élevé
dans la valetaille et fait à tout faire, il fut, comme sont souvent
les petits campagnards, décrassés à demi, un rustre niais et finaud.
Il vit bien que le prélat, dès son arrivée à Toulon, était curieux de
la Cadière, peu favorable à Girard. Il pensa plaire et amuser, en se
faisant à Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, dès que
l'évêque changea, eut peur des Jésuites, Camerle, avec le même zèle,
servit activement Girard et l'aida contre la Cadière.
Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadière (comme la femme
de Putiphar) l'avait tenté, essayé d'ébranler sa vertu. Si cela avait
été vrai, si elle lui eût fait tant d'honneur que de faiblir un peu
pour lui, il n'en eût été que plus lâche de l'en punir d'abuser d'un
mot étourdi. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne
donne ni honneur ni l'amour des femmes.
Elle se démêla vivement et très bien, le couvrit de honte. Les deux
indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d'une manière
si victorieuse, qu'ils abrégèrent les confrontations, lui
retranchèrent ses témoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en
firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni
les délais ni les formes de justice, ils précipitèrent la
confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26
février encore, sans varier, elle répéta ses dépositions accablantes.
Ils étaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas à Toulon le
bourreau et la question «pour la faire un peu chanter». C'était
l'_ultima ratio_. Les parlements, dans tout ce siècle, en usèrent.
J'ai sous les yeux un véhément éloge de la torture[88], écrit en 1780
par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, dédié au
Roi (Louis XVI), et couronné d'une flatteuse approbation de Sa
Sainteté, Pie VI.
[88] Muyart de Vouglans, à la suite de ses _Loix criminelles_,
in-folio, 1780.
Mais, au défaut de la torture qui l'eût fait chanter, on la fit parler
par un moyen meilleur encore. Le 27 février, de bonne heure, la sœur
converse qui lui servait de geôlière, la fille de la Guiol, lui
apporte un verre de vin. Elle s'étonne; elle n'a pas soif; elle ne
boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse,
rude et forte domestique, comme on en a dans les couvents pour dompter
les indociles, les folles, ou punir les enfants, enveloppe de son
insistance menaçante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle
boit. Et on la force de tout boire, le fond même, qu'elle trouve
désagréable et salé (p. 243-247).
Quel était ce choquant breuvage? On a vu, à l'époque de l'avortement,
combien l'ancien directeur de religieuses était expert aux remèdes.
Ici le vin pur eût suffi sur une malade débile. Il eût suffi pour
l'enivrer, pour en tirer le même jour quelques paroles bégayées, que
le greffier eût rédigées en forme de démenti complet. Mais une drogue
fut surajoutée (peut-être l'herbe aux sorcières, qui trouble plusieurs
jours) pour prolonger cet état et pouvoir disposer d'elle par des
actes qui l'empêcheraient de rétracter le démenti.
Nous avons la déposition qu'elle fit, le 27 février. Changement subit
et complet! apologie de Girard! Les commissaires (chose étrange) ne
remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier,
honteux, d'une jeune fille ivre, ne les étonne pas, ne les met pas en
garde. On lui fait dire que Girard ne l'a jamais touchée, qu'elle n'a
jamais eu ni plaisir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient à
une infirmité. C'est le carme, ce sont ses frères qui lui ont fait
raconter comme actes réels ce qui n'a été que songe. Non contente de
blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la
corde au cou.
Ce qui est merveilleux, c'est la clarté, la netteté de cette
déposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose étonne
pourtant, c'est qu'étant en si beau chemin, on n'ait pas continué. On
l'interroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du 1er au 6 mars.
Le 27 probablement, sous l'influence du vin, elle put parler encore,
dire quelques mots qu'on arrangea. Mais le 28, le poison ayant eu tout
son effet, elle dut être en stupeur complète ou dans un indécent
délire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer.
Une fois d'ailleurs que sa tête fut absolument troublée, on put
aisément lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en eût ni
conscience ni souvenir.
C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 février
au 5 ou 6 mars, que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu
lieu ni avant ni après. Fait tellement répugnant, si triste pour la
pauvre Cadière qu'il est indiqué en trois lignes, sans que ni elle ni
son frère aient le cœur d'en dire davantage (p. 247 de l'in-folio,
lignes 10-13). Ils n'en auraient parlé jamais si les frères poursuivis
eux-mêmes n'avaient vu qu'on en voulait à leur propre vie.
Girard alla voir la Cadière! prit sur elle encore d'insolentes,
d'impudiques libertés!
Cela eut lieu, disent le frère et la sœur, _depuis que l'affaire est
en justice_. Mais, du 26 novembre au 26 février, Girard fut intimidé,
humilié, toujours battu dans la guerre de témoins qu'il faisait à la
Cadière. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour où
elle revint à elle, et sortit du couvent où il la tenait. Il ne la vit
qu'en ces cinq jours où il était encore maître d'elle, et où
l'infortunée, sous l'influence du poison, n'était plus elle-même.
Si la mère Guiol avait jadis livré la Cadière, la fille Guiol put la
livrer encore. Girard, qui avait alors gagné la partie par le démenti
qu'elle se donnait à elle-même, osa venir dans sa prison, la voir dans
l'état où il l'avait mise, hébétée ou désespérée, abandonnée du ciel
et de la terre, et s'il lui restait quelque lucidité, livrée à
l'horrible douleur d'avoir, par sa déposition, assassiné les siens.
Elle était perdue, et c'était fini. Mais l'autre procès commençait
contre ses frères et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter
de fléchir Girard, d'obtenir qu'il ne les poursuivît pas, et surtout
qu'on ne la mît pas à la question.
L'état de la prisonnière était déplorable et demandait grâce. De
petites infirmités attachées à une vie toujours assise, la faisaient
souffrir beaucoup. Par suite de ses convulsions, elle avait une
descente, par moments fort douloureuse (p. 343). Ce qui prouve que
Girard n'était pas fortuitement criminel, mais un pervers, un
scélérat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilité d'assurer
son avantage. Il crut que, s'il en usait, avilie à ses propres yeux,
elle ne se relèverait jamais, ne reprendrait pas le cœur et le
courage pour démentir son démenti. Il la haïssait alors, et pourtant,
avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descente, et il
eut l'indignité, voyant la pauvre personne sans défense, d'y porter la
main (p. 249). Son frère l'assure et l'affirme, mais brièvement, avec
honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-même attestée sur ce
fait, elle dit en trois lettres: «Oui.»
Hélas! son âme était absente, et lui revenait lentement. C'est le 6
mars qu'elle devait être confrontée, confirmer tout, perdre ses frères
sans retour. Elle ne pouvait parler, étouffait. Les charitables
commissaires lui dirent que la torture était là à côté, lui
expliquèrent les coins qui lui serreraient les os, les chevalets, les
pointes de fer. Elle était si faible de corps que le courage lui
manqua. Elle endura d'être en face de son cruel maître, qui put rire
et triompher, l'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la
conscience! la faisant meurtrière des siens!
On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. A l'instant,
on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les
deux frères seraient désormais inculpés, qu'ils auraient leur procès à
part, de sorte qu'après que la Cadière serait condamnée, punie, on en
viendrait à eux, et on les pousserait à outrance.
Le 10 mars, on la traîna des ursulines de Toulon à Sainte-Claire
d'Ollioules. Girard n'était pas sûr d'elle. Il obtint qu'elle serait
menée, comme on eût fait d'un redoutable brigand de cette route mal
famée, entre les soldats de la maréchaussée. Il demanda qu'à
Sainte-Claire elle fût bien enfermée à clé. Les dames furent touchées
jusqu'aux larmes de voir arriver entre les épées leur pauvre malade
qui ne pouvait se traîner. Tout le monde en avait pitié. Il se trouva
deux vaillants hommes, M. Aubin, procureur, et M. Claret, notaire, qui
firent pour elle les actes où elle rétractait sa rétractation, pièces
terribles où elle dit les menaces des commissaires et de la supérieure
des ursulines, surtout le fait du vin empoisonné qu'on la força de
prendre (10-16 mars 1731, p. 243-248).
En même temps, ces hommes intrépides rédigèrent et adressèrent à
Paris, à la chancellerie, ce qu'on nommait l'appel comme d'abus,
dévoilant l'informe et coupable procédure, les violations obstinées de
la loi, qu'avaient commises effrontément: 1º l'official et le
lieutenant; 2º les commissaires. Le chancelier d'Aguesseau se montra
très mou, très faible. Il laissa subsister cette immonde procédure,
laissa aller l'affaire au Parlement d'Aix, tellement suspect! après le
déshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir.
Donc, ils ressaisirent la victime, et, d'Ollioules, la firent traîner
à Aix, toujours par la maréchaussée. On couchait alors à moitié chemin
dans un cabaret. Et là, le brigadier expliqua qu'en vertu de ses
ordres, il coucherait dans la chambre de la jeune fille. On avait
fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher, fuirait,
sauterait par la fenêtre. Infâme combinaison. La remettre à la
chasteté de nos soldats des dragonnades! Quelle joie eût-ce été,
quelle risée, si elle fût arrivée enceinte? Heureusement, sa mère
s'était présentée au départ, avait suivi, bon gré, mal gré, et on
n'avait pas osé l'éloigner à coups de crosse. Elle resta dans la
chambre, veilla (toutes deux debout), et elle protégea son enfant
(in-douze, t. I, p. 52).
Elle était adressée aux ursulines d'Aix, qui devaient la garder et en
avaient ordre du roi. La supérieure prétendit n'avoir pas encore reçu
l'ordre. On vit là combien sont féroces les femmes, une fois
passionnées, n'ayant plus nature de femmes. Elle la tint quatre heures
à la porte, dans la rue, en exhibition (t. IV de l'in-douze, p. 404).
On eut le temps d'aller chercher _le peuple_, les gens des Jésuites,
_les bons ouvriers_ du clergé, pour huer, siffler, les enfants au
besoin pour lapider. C'étaient quatre heures de pilori. Cependant,
tout ce qu'il y avait de passants désintéressés demandaient si les
ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. On peut juger si
ces bonnes sœurs furent de tendres geôlières pour la prisonnière
malade.
Le terrain avait été admirablement préparé. Un vigoureux concert de
magistrats jésuites et de dames intrigantes avait organisé
l'intimidation. Nul avocat ne voulut se perdre en défendant une fille
si diffamée. Nul ne voulut avaler les couleuvres que réservaient ses
geôlières à celui qui chaque jour affronterait leur parloir, pour
s'entendre avec la Cadière. La défense revenait, dans ce cas, au
syndic du bureau d'Aix, M. Chaudon. Il ne déclina pas ce dur devoir.
Cependant, assez inquiet, il eût voulu un arrangement. Les Jésuites
refusèrent. Alors il se montra ce qu'il était, un homme d'immuable
honnêteté, d'admirable courage. Il exposa, en savant légiste, la
monstruosité des procédures. C'était se brouiller pour jamais avec le
Parlement, tout autant qu'avec les Jésuites. Il posa nettement
l'inceste spirituel du confesseur, mais, par pudeur, ne spécifia pas
jusqu'où avait été le libertinage. Il s'interdit aussi de parler des
_girardines_, des dévotes enceintes, chose connue parfaitement, mais
dont personne n'eût voulu témoigner. Enfin, il fit à Girard la
meilleure cause possible, en l'attaquant _comme sorcier_. On rit. On
se moqua de l'avocat. Il entreprit de prouver l'existence du démon par
une suite de textes sacrés, à partir des Évangiles. Et l'on rit encore
plus fort.
On avait fort adroitement défiguré l'affaire en faisant de l'honnête
carme un amant de la Cadière, et le fabricateur d'un grand complot de
calomnies contre Girard et les Jésuites. Dès lors, la foule des
oisifs, les mondains étourdis, rieurs ou philosophes, s'amusaient des
uns et des autres, parfaitement impartiaux entre les carmes et les
Jésuites, ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. Ceux
que bientôt on dira _voltairiens_ sont même plus favorables aux
Jésuites, polis et gens du monde, qu'aux anciens ordres mendiants.
Ainsi l'affaire va s'embrouillant. Les plaisanteries pleuvent, mais
encore plus sur la victime. Affaire de galanterie, dit-on. On n'y voit
qu'un amusement. Pas un étudiant, un clerc, qui ne fasse sa chanson
sur Girard et son écolière, qui ne réchauffe les vieilles
plaisanteries provençales sur Madeleine (de l'affaire Gauffridi), ses
six mille diablotins, la peur qu'ils ont du fouet, les miracles de la
discipline qui fit fuir ceux de la Cadière. (_Ms. de la Bibl. de
Toulon._)
Sur ce point spécial, les amis de Girard le blanchissaient fort
aisément. Il avait agi dans son droit de directeur et selon l'usage
ordinaire. La verge est l'attribut de la paternité. Il avait agi pour
sa pénitente, «pour le remède de son âme». On battait les démoniaques,
on battait les aliénés, d'autres malades encore. C'était le grand
moyen de chasser l'ennemi, quel qu'il fût, démon ou maladie. Point de
vue fort populaire. Un brave ouvrier de Toulon, témoin du triste état
de la Cadière, avait dit que le seul remède, pour la pauvre malade,
était le nerf de bœuf.