parti que l'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, osèrent aller
au-devant, et dans une lettre ostensible, écrite à Girard au nom de la
Cadière, rappelèrent la révélation qu'elle avait eue le 25 juin sur
les mœurs des observantins, lui disant «qu'il était temps
d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu» (p. 330),--sans
doute de demander qu'on fît une enquête, d'accuser les accusateurs.
Audace excessive, imprudente. La Cadière presque mourante était bien
loin de ces idées. Ses amies imaginèrent que celui qui avait fait le
trouble, ferait le calme peut-être. Elles prièrent Girard de venir la
confesser. Ce fut une scène terrible. Elle fit au confessionnal des
cris, des lamentations, qu'on entendait à trente pas. Les curieuses
avaient beau jeu d'écouter, et n'y manquaient pas. Girard était au
supplice. Il disait, répétait en vain: «Calmez-vous, mademoiselle!»
(P. 95.)--Il avait beau l'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12,
elle eut sous le cœur une douleur si aiguë qu'elle crut que ses côtes
éclataient. Le 14, elle semblait à la mort, et on appela sa mère. Elle
reçut le viatique. Le lendemain, «elle fit une amende honorable, la
plus touchante, la plus expressive qui se soit jamais entendue. Nous
fondions en larmes.» (P. 330-331.) Le 20, elle eut une sorte d'agonie,
qui perçait le cœur. Puis, tout à coup, par un revirement heureux et
qui la sauva, elle eut une vision très douce. Elle vit la pécheresse
Madeleine pardonnée, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la
place que Lucifer avait perdue. (P. 332.)
Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrétion qu'en la corrompant
davantage, étouffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir),
l'embrassait fort imprudemment. Mais plus souvent encore, il lui
envoyait ses dévotes. La Guiol et autres venaient l'accabler de
caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles
souriaient, disaient que tout cela c'étaient les libertés divines,
qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles étaient de même. Elles
lui vantaient les douceurs d'une telle union entre femmes. Girard ne
désapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en
commun les plus honteux secrets. Il était si habitué à cette
dépravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla à la Cadière de
la grossesse de Mlle Gravier. Il voulait qu'elle l'invitât à venir à
Ollioules, calmât son irritation, lui persuadât que cette grossesse
pouvait être une illusion du Diable qu'on saurait dissiper (p. 395).
Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadière. Ils
devaient indigner ses frères qui ne les ignoraient pas. Les lettres
qu'ils écrivent en son nom sont bien singulières. Enragés au fond,
ulcérés, regardant Girard comme un scélérat, mais obligés de faire
parler leur sœur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant
des échappées où on entrevoit leur fureur.
Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travaillés, écrits
visiblement pour le procès qui peut venir. Nous parlerons de la seule
qu'il n'ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet.
Elle est aigre-douce, galante, d'un homme imprudent, léger. En voici
le sens:
«L'évêque est arrivé ce matin à Toulon et ira voir la Cadière... On
concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le
_Père Sabatier_ vont la voir et demandent à voir (ses plaies), elle
dira qu'on lui a défendu d'agir, de parler.
«J'ai une grande faim de vous revoir et de _tout voir_. Vous savez que
je ne demande que _mon bien_. Et il y a longtemps que je n'ai rien
_vu qu'à demi_ (il veut dire, à la grille du parloir). Je vous
fatiguerai? Eh bien! ne me fatiguez-vous pas aussi?» etc.
Lettre étrange en tous les sens. Il se défie à la fois et de l'évêque,
et du Jésuite même, de son collègue, le vieux Sabatier. C'est au fond
la lettre d'un coupable inquiet. Il sait bien qu'elle a en mains ses
lettres, ses papiers, enfin de quoi le perdre.
Les deux jeunes gens répondent au nom de leur sœur par une lettre
vive, la seule qui ait un accent vrai. Ils répondent ligne par ligne,
sans outrage, mais avec une âpreté souvent ironique où l'on sent
l'indignation contenue. Leur sœur y promet de lui obéir, _de ne rien
dire à l'évêque ni au Jésuite_. Elle le félicite d'avoir «tant de
courage, pour exhorter les autres à souffrir». Elle relève, lui
renvoie sa choquante galanterie, mais d'une manière choquante (on sent
là une main d'homme, la main des deux étourdis).
Le surlendemain ils allèrent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ
sortir du couvent. Il en fut très effrayé. Il pensa que les papiers
allaient échapper avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui
ôtait l'esprit. Il faiblit jusqu'à aller pleurer au parloir
d'Ollioules, se mit à genoux devant elle, demanda si elle aurait le
courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit
_non_, s'avança et se laissa embrasser. Et le Judas ne voulait rien
que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer
d'en haut.
Le 29, tout est changé. La Cadière reste à Ollioules, lui demande
excuse, lui promet soumission (p. 339). Il est trop visible que
celui-ci a fait agir de puissantes influences, que dès le 29 on a
reçu des menaces (peut-être d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros
bonnets des Jésuites ont écrit, et de Versailles les protecteurs de
cour.
Que feraient les frères dans cette lutte? Ils consultèrent sans doute
leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans
Girard _le confesseur_ libertin; c'eût été déplaire à tout le clergé
dont la confession est le cher trésor. Il fallait, au contraire,
l'isoler du clergé en constatant sa doctrine singulière, montrer en
lui _le quiétiste_. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698,
on avait brûlé pour quiétisme un curé des environs de Dijon. Ils
imaginèrent de faire (en apparence sous la dictée de leur sœur,
étrangère à ce projet), un mémoire où le quiétisme de Girard, exalté
et glorifié, serait constaté, réellement dénoncé. Ce fut le récit des
visions qu'elle avait eues dans le carême. Le nom de Girard y est déjà
au ciel. Elle le voit, uni à son nom, au _Livre de vie_.
Ils n'osèrent porter ce mémoire à l'évêque. Mais ils se le firent
voler par leur ami, son jeune aumônier, le petit Camerle. L'évêque
lut, et dans la ville il en courut des copies. Le 21 août, Girard se
trouvant à l'évêché, le prélat lui dit en riant: «Eh! bien, mon Père,
voilà donc votre nom au _Livre de vie_.»
Il fut accablé, se crut perdu, écrivit à la Cadière des reproches
amers. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. La Cadière fut
bien étonnée, lui jura que ce mémoire n'était jamais sorti des mains
de ses frères. Mais, dès qu'elle sut que c'était faux, son désespoir
n'eut plus de bornes (p. 163.) Les plus cruelles douleurs de l'âme et
du corps l'assaillirent. Elle crut un moment se dissoudre. Elle devint
quasi folle. «J'eus un tel désir de souffrance! Je saisis la
discipline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang
abondamment.» (P. 362.) Dans ce terrible égarement qui montre et sa
faible tête et la sensibilité infinie de sa conscience, la Guiol
l'acheva en lui dépeignant Girard comme un homme à peu près mort. Elle
porta au dernier degré sa compassion. (P. 361.)
Elle allait lâcher les papiers. Il était pourtant trop visible que
seuls ils la défendaient, la gardaient, prouvaient son innocence et
les artifices dont elle avait été victime. Les rendre, c'était risquer
que l'on changeât les rôles, qu'on ne lui imputât d'avoir séduit un
saint, qu'enfin tout l'odieux ne fût de son côté.
Mais, s'il fallait périr ou perdre Girard, elle aimait mieux de
beaucoup le premier parti. Un démon (la Guiol sans doute), la tenta
justement par là, par l'étrange sublimité de ce sacrifice. Elle lui
écrivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice sanglant (p. 28). Elle
put lui citer les saints qui, accusés, ne se justifiaient pas,
s'accusaient eux-mêmes, mouraient comme des agneaux. La Cadière suivit
cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait,
disant: «Il dit vrai, et j'ai menti.» (P. 32.)
Elle eût pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette
grande échappée de cœur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore
les minutes des siennes. Il eut à la fois et ces minutes écrites par
le Jacobin et les copies que l'autre frère faisait et lui envoyait.
Dès lors il ne craignait rien. Nul contrôle possible. Il put en ôter,
en remettre, détruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire
était parfaitement libre, et il a bien travaillé. De quatre-vingts
lettres il en reste seize, et encore elles semblent des pièces
laborieuses, fabriquées après coup.
Girard, ayant tout en mains, pouvait rire de ses ennemis. A eux
désormais de craindre. L'évêque, homme du grand monde, savait trop
bien son Versailles et le crédit des Jésuites pour ne pas les ménager.
Il crut même politique de lui faire une petite réparation pour son
malicieux reproche relatif au _Livre de vie_, et lui dit gracieusement
qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptême.
Les évêques de Toulon avaient toujours été des grands seigneurs. Leur
liste offre tous les premiers noms de Provence, Baux, Glandèves,
Nicolaï, Forbin, Forbin d'Oppède, et de fameux noms d'Italie, Fiesque,
Trivulce, La Rovère. De 1712 à 1737, sous la Régence et Fleury,
l'évêque était un La Tour du Pin. Il était fort riche, ayant aussi en
Languedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Désert. Il
s'était bien conduit, dit-on, dans la peste de 1721. Du reste, il ne
résidait guère, menait une vie toute mondaine, ne disait jamais la
messe, passait pour plus que galant.
Il vint à Toulon en juillet, et, quoique Girard l'eût détourné d'aller
à Ollioules et de visiter la Cadière, il en eut pourtant la curiosité.
Il la vit dans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla une
bonne petite sainte, et il lui crut si bien des lumières supérieures,
qu'il eut la légèreté de lui parler de ses affaires, d'intérêts,
d'avenir, la consultant comme il eût fait d'une diseuse de bonne
aventure.
Il hésitait cependant, malgré les prières des frères, pour la faire
sortir d'Ollioules et pour l'ôter à Girard. On trouva moyen de le
décider. On fit courir à Toulon le bruit que la jeune fille avait
manifesté le désir de fuir au désert, comme son modèle sainte Thérèse
l'avait entrepris à douze ans. C'était Girard, disait-on, qui lui
mettait cela en tête pour l'enlever un matin, la mettre hors du
diocèse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trésor à
quelque couvent éloigné où les jésuites, en ayant le monopole
exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de
jeune sainte populaire. L'évêque se sentit fort blessé. Il signifia à
l'abbesse de ne remettre Mlle Cadière qu'à sa mère elle-même, qui
devait bientôt la faire sortir du couvent, la mener dans une bastide
qui était à la famille.
Pour ne pas choquer Girard, on fit écrire par la Cadière que, si ce
changement le gênait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second
confesseur. Il comprit et aima mieux désarmer la jalousie en
abandonnant la Cadière. Il se désista (15 septembre) par un billet
fort prudent, humble, piteux, où il tâchait de la laisser amie et
douce pour lui. «Si j'ai fait des fautes à votre égard, vous vous
souviendrez pourtant toujours que j'avais bonne volonté de vous
aider... Je suis et serai toujours tout à vous dans le Sacré-Cœur de
Jésus.»
L'évêque cependant n'était pas rassuré. Il pensait que les trois
Jésuites Girard, Sabatier et Grignet voulaient l'endormir, et un
matin, avec quelque ordre de Paris, lui voler la petite fille. Il prit
le parti décisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture
légère et mondaine, qu'on appelait _phaéton_), et de la faire mener
tout près, à la bastide de sa mère.
Pour la calmer, la garder, la mettre en bon chemin, il lui chercha un
confesseur, et s'adressa d'abord à un carme qui l'avait confessée
avant Girard. Mais celui-ci, homme âgé, n'accepta pas. D'autres aussi
probablement reculèrent. L'évêque dut prendre un étranger, arrivé
depuis trois mois du Comtat, le Père Nicolas, prieur des carmes
déchaussés. C'était un homme de quarante ans, homme de tête et de
courage, très ferme et même obstiné. Il se montra fort digne de cette
confiance en la refusant. Ce n'était pas les Jésuites qu'il craignait,
mais la fille même. Il n'en augurait rien de bon, pensait que l'ange
pouvait être un ange de ténèbres, et craignait que le Malin, sous une
douce figure de fille, ne fît ses coups plus malignement.
Il ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute
simple, heureuse d'avoir enfin un homme sûr, solide et qui pût
l'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'être tenue par Girard dans
une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle
n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses
dévotions, ses visions. La nuit même ne l'arrêta pas, chaude nuit du
milieu de septembre. Tout était ouvert dans la chambre, les trois
portes, outre les fenêtres. Elle continua presque jusqu'à l'aube,
près de ses frères qui dormaient. Elle reprit le lendemain sous la
tonnelle de vigne, parlant à ravir de Dieu, des plus hauts mystères.
Le carme était stupéfait, se demandait si le Diable pouvait si bien
louer Dieu.
Son innocence était visible. Elle semblait bonne fille, obéissante,
douce comme un agneau, folâtre comme un jeune chien. Elle voulut jouer
aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de
jouer aussi.
Si un esprit était en elle, on ne pouvait dire du moins que ce fût un
esprit de mensonge. En l'observant de près, longtemps, on n'en pouvait
douter, ses plaies réellement saignaient par moments. Il se garda bien
d'en faire, comme Girard, d'impudiques vérifications. Il se contenta
de voir celle du pied. Il ne vit que trop ses extases. Une vive
chaleur lui prenait tout à coup au cœur, circulait partout. Elle ne
se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses
insensées.
Le carme comprit très bien qu'en elle il y avait deux personnes, la
jeune fille et le démon. La première était honnête, et même très neuve
de cœur, ignorante, quoi qu'on lui eût fait, comprenant peu les
choses même qui l'avaient si fort troublée. Avant sa confession, quand
elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement: «Ce sont
de très grands péchés.--O mon Dieu! dit-elle en pleurant, je suis donc
perdue, car il m'a fait bien d'autres choses.»
L'évêque venait la voir. La bastide était pour lui un but de
promenade. A ses interrogations, elle répondit naïvement, dit au
moins le commencement. L'évêque fut bien en colère, mortifié, indigné.
Sans doute il devina le reste. Il ne tint à rien qu'il ne fît un grand
éclat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les
Jésuites, il entra tout à fait dans les idées du carme, admit qu'elle
était ensorcelée, donc _que Girard était sorcier_. Il voulait à
l'instant même l'interdire solennellement, le perdre, le déshonorer.
La Cadière pria pour celui qui lui avait fait tant de tort, ne voulut
pas être vengée. Elle se mit à genoux devant l'évêque, le conjura de
l'épargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une
touchante humilité, elle dit: «Il me suffit d'être éclairée
maintenant, de savoir que j'étais dans le péché.» (P. 127.) Son frère
le jacobin se joignit à elle, prévoyant tous les dangers d'une telle
guerre et doutant que l'évêque y fût bien ferme.
Elle avait moins d'agitation. La saison avait changé. L'été brûlant
était fini. La nature enfin faisait grâce. C'était l'aimable mois
d'octobre. L'évêque eut la vive jouissance qu'elle fût délivrée par
lui. La jeune fille, n'étant plus dans l'étouffement d'Ollioules, sans
rapports avec Girard, bien gardée par sa famille, par l'honnête et
brave moine, enfin sous la protection de l'évêque, qui plaignait peu
ses démarches et la couvrait de sa constante protection, elle devint
tout à fait calme. Comme l'herbe qui en octobre revient par de petites
pluies, elle se releva, refleurit.
Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'évêque en
fut si ravi qu'il eût voulu que le carme, aidé de la Cadière, agît
auprès des autres pénitentes de Girard, les ramenât à la raison. Elles
durent venir à la bastide; on peut juger combien à contre-cœur et de
mauvaise grâce. En réalité, il y avait une étrange inconvenance à
faire comparaître ces femmes devant la protégée de l'évêque, si jeune
et à peine remise de son délire extatique.
La situation se trouva aigrie, ridicule. Il y eut deux partis en
présence, les femmes de Girard, celles de l'évêque. Du côté de
celui-ci, la dame Allemand et sa fille, attachées à la Cadière. De
l'autre côté, les rebelles, la Guiol en tête. L'évêque négocia avec
celle-ci pour obtenir qu'elle entrât en rapport avec le carme et lui
menât ses amies. Il lui envoya son greffier, puis un procureur, ancien
amant de la Guiol. Tout cela n'opérant pas, l'évêque prit le dernier
parti, ce fut de les convoquer toutes à l'évêché. Là, elles nièrent
généralement ces extases, ces stigmates, dont elles s'étaient vantées.
L'une sans doute, la Guiol, effrontée et malicieuse, l'étonna bien
plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu'elles n'avaient
rien sur tout le corps. On l'avait cru assez léger pour tomber dans ce
piège. Mais il le démêla fort bien, refusa, remercia celles qui, aux
dépens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire
toute la ville.
L'évêque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se
moquaient de lui. Et d'autre part, son succès près de la Cadière
s'était démenti. A peine rentrée dans le sombre Toulon, dans son
étroite ruelle de l'Hôpital, elle était retombée. Elle était
précisément dans les milieux dangereux et sinistres où commença sa
maladie, au champ même de la bataille que se livraient les deux
partis. Les Jésuites, à qui chacun voyait la cour pour arrière-garde,
avaient pour eux les politiques, les prudents, les _sages_. Le carme
n'avait que l'évêque, n'était pas même soutenu de ses confrères, ni
des curés. Il se ménagea une arme. Le 8 novembre il tira de la Cadière
une autorisation écrite de révéler au besoin sa confession.
Acte audacieux, intrépide, qui fit frémir Girard. Il n'avait pas grand
courage, et il eût été perdu, si sa cause n'eût été celle des
Jésuites. Il se blottit au fond de leur maison. Mais son collègue
Sabatier, vieillard sanguin, colérique, alla droit à l'évêché. Il
entra chez le prélat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou
la guerre. Il le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un procès
avec les Jésuites, c'était pour le perdre à jamais lui-même, qu'il
resterait évêque de Toulon à perpétuité, ne serait jamais archevêque.
Bien plus, avec la liberté d'un apôtre fort à Versailles, il lui dit
que si cette affaire révélait les mœurs d'un Jésuite, elle
n'éclairerait pas moins les mœurs d'un évêque. Une lettre,
visiblement combinée par Girard (p. 334), ferait croire que les
Jésuites se tenaient prêts en dessous à lancer contre le prélat de
terribles récriminations, déclarant sa vie, «non seulement indigne de
l'épiscopat, mais _abominable_». Le perfide et sournois Girard, le
Sabatier apoplectique, gonflé de rage et de venin, auraient poussé la
calomnie. Ils n'auraient pas manqué de dire que tout cela se faisait
pour une fille, que si Girard l'avait soignée malade, l'évêque l'avait
eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien
arrangée de ce grand seigneur mondain! C'eût été une chevalerie trop
comique de faire la guerre pour venger la virginité d'une petite
folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honnêtes
gens! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin à Toulouse, mais au moins
pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici l'évêque
risquait de se perdre, d'être écrasé sous la honte et le ridicule,
pour cette fille d'un revendeur de la rue de l'Hôpital!
Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que déjà
l'évêque de lui-même tenait moins à la Cadière. Il ne lui savait pas
bon gré d'être redevenue malade, d'avoir démenti son succès, de lui
donner tort par sa rechute. Il lui en voulait de n'être pas guérie. Il
se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se
compromettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la
Grâce. Il vit tout à coup la lumière, comme saint Paul au chemin de
Damas, et se convertit aux Jésuites.
Sabatier ne le lâcha pas. Il lui présenta du papier, et lui fit
écrire, signer l'interdiction du carme, son agent près de la Cadière;
plus, celle de son frère le jacobin (10 novembre 1730).
XII
LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731)
On peut juger ce que fut ce coup épouvantable pour la famille Cadière.
Les attaques de la malade devinrent fréquentes et terribles. Chose
cruelle, ce fut comme une épidémie chez ses intimes amies. Sa voisine,
la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-là les
croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l'Enfer. Cette bonne dame
de (cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avait eu souvent des
pensées impures; elle se crut livrée au Diable, ne vit que diables
chez elle, et quoique gardée par sa fille, elle se sauva du logis,
demanda asile aux Cadière. La maison devint dès lors inhabitable, le
commerce impossible; l'aîné Cadière furieux invectivait contre Girard,
criait: «Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brûlé!» Et le jacobin
ajoutait: «Nous y mangerions plutôt tout le bien de la famille.»
Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadière hurla, étouffa. On crut
qu'elle allait mourir. L'aîné Cadière, le marchand, qui perdait la
tête, appela par les fenêtres, criant aux voisins: «Au secours! Le
Diable étrangle ma sœur!» Ils accouraient presque en chemise. Les
médecins et chirurgiens qualifiant son état _une suffocation de la
matrice_, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait
chercher, ils parvinrent à lui desserrer les dents et lui firent
avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela à elle-même.
Cependant les médecins de l'âme arrivaient aussi à la file, un vieux
prêtre, confesseur de la mère Cadière, puis des curés de Toulon. Tant
de bruit, de cris, l'arrivée de ces prêtres en grand costume,
l'appareil de l'exorcisme, avait rempli la rue de monde; les arrivants
demandaient: «Qu'y a-t-il?--C'est la Cadière, ensorcelée par Girard.»
On peut juger de la pitié, de l'indignation du peuple.
Les Jésuites, très effrayés, mais voulant renvoyer l'effroi, firent
alors une chose barbare. Ils retournèrent chez l'évêque, ordonnèrent
et exigèrent qu'on poursuivît la Cadière, qu'on l'attaquât le jour
même,--que cette pauvre fille, sur le lit où elle râlait tout à
l'heure, après cette horrible crise, reçût à l'improviste une descente
de justice...
Sabatier ne lâcha pas l'évêque que celui-ci n'eût fait appeler son
juge, son official, le vicaire général Larmedieu, et son promoteur (ou
procureur épiscopal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur eût dit de
procéder sur l'heure.
C'était impossible, illégal, en Droit canonique. _Il fallait un
informé préalable_ sur les faits, avant d'aller interroger.--Autre
difficulté: le juge ecclésiastique n'avait droit de faire une telle
descente _que pour un refus de sacrement_. Les deux légistes d'Église
durent faire cette objection. Sabatier n'écouta rien. Si les choses
traînaient ainsi dans la froide légalité, il manquait son coup de
terreur.