voyage à la Sainte-Baume, à l'église de la Madeleine, la grande sainte
des filles pénitentes. Girard ne la laissa aller que sous l'escorte de
deux surveillantes fidèles, la Guiol et la Reboul. Mais en route,
quoique par moments elle eût encore des extases, elle se montra lasse
d'être l'instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui
la troublait. Le terme annuel de l'_obsession_ n'était pas éloigné.
N'avait-elle pas gagné sa liberté? Une fois sortie de la sombre et
fascinante Toulon, replacée dans le grand air, dans la nature, sous le
soleil, la captive reprit son âme, résista à l'âme étrangère, osa être
elle-même, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal
édifiées. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai), elles
l'avertirent du changement. Il s'en convainquit par lui-même. Elle
résista à l'extase, ne voulant plus, ce semblait, obéir qu'à la
raison.
Il avait cru la tenir, et par la fascination, et par l'autorité
sacrée, enfin par la possession et l'habitude charnelle. Il ne tenait
rien. La jeune âme qui, après tout avait été moins conquise que
surprise (traîtreusement), revenait à sa nature. Il fut blessé. De son
métier de pédant, de la tyrannie des enfants, châtiés à volonté, de
celle des religieuses, non moins dépendantes, il lui restait un fonds
dur de domination jalouse. Il résolut de ressaisir la Cadière en
punissant cette première petite révolte, si l'on peut nommer ainsi le
timide essor de l'âme comprimée qui se relève.
Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se confessa à lui, il refusa
de l'absoudre, disant qu'elle était si coupable qu'il devait lui
infliger le lendemain une grande, très grande pénitence.
Quelle serait-elle? Le jeûne? Mais elle était déjà affaiblie et
exténuée. Les longues prières, autre pénitence, n'étaient pas dans les
habitudes du directeur quiétiste; il les défendait. Restait le
châtiment corporel, la discipline. C'était la punition d'usage
universel, prodiguée dans les couvents autant que dans les collèges.
Moyen simple et abrégé de rapide exécution qui, aux temps simples et
rudes, s'appliquait dans l'église même. On voit, dans les fabliaux,
naïves peintures des mœurs, que le prêtre, ayant confessé le mari et
la femme, sans façon, sur la place même, derrière le confessionnal,
leur donnait la discipline. Les écoliers, les moines, les religieuses,
n'étaient pas punis autrement[84].
[84] Le grand dauphin était fouetté cruellement. Le jeune
Boufflers (_de quinze ans_) mourut de douleur de l'avoir été
(Saint-Simon). La prieure de l'Abbaye-aux-Bois, menacée par son
supérieur «_de châtiment afflictif_», réclama auprès du roi; elle
fut, pour l'honneur du couvent, dispensée de la honte publique,
mais remise au supérieur, et sans doute la punition fut reçue à
petit bruit.--De plus en plus, on sentait ce qu'elle avait de
dangereux, d'immoral. L'effroi, la honte, amenaient de tristes
supplications et d'indignes traités. On ne l'avait que trop vu
dans le grand procès qui, sous l'empereur Joseph, dévoila
l'intérieur des collèges des Jésuites, qui plus tard fut
réimprimé sous Joseph II et de nos jours.
Girard savait que celle-ci, nullement habituée à la honte, très
pudique (n'ayant rien subi qu'à son insu dans le sommeil) souffrirait
extrêmement d'un châtiment indécent, en serait brisée, perdrait tout
ce qu'elle avait de ressort. Elle devait être mortifiée plus encore
peut-être qu'une autre, pâtir (s'il faut l'avouer) en sa vanité de
femme. Elle avait tant souffert, tant jeûné! Puis était venu
l'avortement. Son corps, délicat de lui-même, semblait n'être plus
qu'une ombre. D'autant plus certainement elle craignait de rien
laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, détruite, endolorie. Elle
avait les jambes enflées, et telle petite infirmité qui ne pouvait que
l'humilier extrêmement.
Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire
dans ses trois dépositions si naïves, si manifestement sincères, où,
déposant sans serment, elle se fait un devoir de déclarer même les
choses que son intérêt lui commandait de cacher, même celles dont on
put abuser contre elle le plus cruellement.
_La première déposition faite à l'improviste devant le juge
ecclésiastique_ qu'on envoya pour la surprendre. Ce sont, on le sent
partout, les mots sortis d'un jeune cœur qui parle comme devant Dieu.
_La seconde devant le roi_, je veux dire devant le magistrat qui le
représentait, le lieutenant civil et criminel de Toulon.
_La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix._ (P.
5, 12, 384 du _Procès_, in-folio.)
Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimées
à Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume où l'on veut (je
l'établirai plus tard) atténuer les torts de Girard, fixer l'attention
du lecteur sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. Et
cependant l'éditeur n'a pas pu se dispenser de donner ces dépositions
accablantes pour celui qu'il favorise.
Inconséquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis
brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85].
[85] On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux fois, à la page
6 et à la page 389, afin de diminuer le crime de Girard. La
version la plus exacte ici est celle de sa déposition devant le
lieutenant criminel de Toulon (p. 12), etc.
L'amour n'est point du tout ici la circonstance atténuante. Loin de
là. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu
ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait
de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir
tenté (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait
pas de garder une âme. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait
avec espoir le mot qu'elle disait souvent: «Je le sens, je ne vivrai
pas.» Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre
corps brisé qu'il eût voulu voir mourir!
Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et
de cruauté? Les donna-t-il pour des preuves de patience et
d'obéissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos:
«Que c'est à force de péchés qu'on fait mourir le péché?» Prit-elle
cela au sérieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice,
d'expiation, de pénitence, n'étaient que libertinage?
Elle ne voulait pas le savoir, dans l'étrange débâcle morale qu'elle
eut après ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude
saison. Elle subissait son maître, ayant peur un peu de lui, et d'un
étrange amour d'esclave, continuant cette comédie de recevoir chaque
jour de petites pénitences. Girard la ménageait si peu qu'il ne lui
cachait pas même ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la
mettre au couvent. Elle était, en attendant, son jouet; elle le
voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes
énervantes, de plus en plus mélancolique, elle tenait peu à la vie, et
répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard): «Je le sens, je
mourrai bientôt.»
XI
LA CADIÈRE AU COUVENT (1730)
L'abbesse du couvent d'Ollioules était jeune pour une abbesse; elle
n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle était
vive, soudaine à aimer ou à haïr, emportée du cœur ou des sens, ayant
fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle
maison.
Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de
Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui,
apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles
vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent.
D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre répandu à Marseille
et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui
payaient; contact fâcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par
l'affaire d'Aubany.
Point de clôture sérieuse. Peu d'ordre intérieur. Dans les brûlantes
nuits d'été de ce climat africain (plus pesant) plus exigeant aux
gorges étouffées d'Ollioules, religieuses et novices allaient,
venaient fort librement. Ce qu'on a vu à Loudun en 1630 existait à
Ollioules, tout de même, en 1730. La masse des religieuses (douze à
peu près sur les quinze que comptait la maison), un peu délaissée des
moines qui préféraient les hautes dames, étaient de pauvres créatures
ennuyées, déshéritées; elles n'avaient de consolations que les
causeries, les enfantillages, certaines intimités entre elles et avec
les novices.
L'abbesse craignait que la Cadière ne vît trop bien tout cela. Elle
fit difficulté pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son
parti en sens tout contraire. Dans une lettre charmante, plus
flatteuse que ne pouvait l'attendre une petite fille d'une telle dame,
elle exprima l'espoir qu'elle quitterait la direction de Girard. Ce
n'était pas pour la transmettre à ses observantins qui en étaient peu
capables. Elle avait l'idée piquante, hardie, de la prendre elle-même
et de diriger la Cadière.
Elle était fort vaniteuse. Elle comptait s'approprier cette merveille,
la conquérir aisément, se sentant plus agréable qu'un vieux directeur
Jésuite. Elle eût exploité la jeune sainte au profit de sa maison.
Elle lui fit l'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte
de la rue. Elle la baisa, s'en empara, la mena chez elle dans sa belle
chambre d'abbesse et lui dit qu'elle la partagerait avec elle. Elle
fut enchantée de sa modestie, de sa grâce maladive, d'une certaine
étrangeté, mystérieuse, attendrissante. Elle avait souffert
extrêmement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la
mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle l'aimait, tant
qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme sœurs.
Pour son plan, c'était peut-être plus qu'il ne fallait, c'était trop.
Il eût suffit que la sainte logeât chez elle. Par cette faiblesse
singulière de la coucher avec elle, elle lui donnait trop l'air d'une
petite favorite. Une telle privauté, fort à la mode entre les dames,
était chose défendue dans les couvents, furtive, et dont une
supérieure ne devait pas donner l'exemple.
La dame fut pourtant étonnée de l'hésitation de la jeune fille. Elle
ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilité.
Encore moins certainement de la personne de la dame, relativement plus
jeune que la pauvre Cadière, dans une fleur de vie, de santé, qu'elle
eût voulu communiquer à sa petite malade. Elle insista tendrement.
Pour faire oublier Girard, elle comptait beaucoup sur l'effet de cet
enveloppement de toutes les heures. C'était la manie des abbesses,
leur plus chère prétention, de confesser leurs religieuses (ce que
permet sainte Thérèse). Cela se fut fait de soi-même dans ce doux
arrangement. La jeune fille n'aurait dit aux confesseurs que le menu,
eût gardé le fond de son cœur pour la personne unique. Le soir, la
nuit, sur l'oreiller, caressée par la curieuse, elle aurait laissé
échapper maint secret, les siens, ceux des autres.
Elle ne put se dégager d'abord d'un si vif enlacement. Elle coucha
avec l'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des
moyens contraires, et comme sainte et comme femme, j'entends comme
fille nerveuse, sensible, et, par faiblesse, peut-être sensuelle. Elle
faisait écrire sa légende, ses paroles, tout ce qui lui échappait.
D'autre part elle recueillait les plus humbles détails de sa vie
physique, en envoyait le bulletin à Toulon. Elle en aurait fait son
idole, sa mignonne poupée. Sur une pente si glissante, l'entraînement,
sans doute, alla vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle
fit un grand effort, dont sa langueur l'eût fait croire incapable.
Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux
lit, cette délicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou
pensionnaires.
Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut dédaignée, se dépita
contre l'ingrate et ne lui pardonna jamais.
La Cadière trouva dans les autres un excellent accueil. La maîtresse
des novices, Mme de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne,
valait mieux que l'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle
était, une pauvre victime du sort, un jeune cœur plein de Dieu, mais
cruellement marqué de fatalités excentriques qui devaient la
précipiter à la honte, à quelque fin sinistre. Elle ne fut occupée que
de la garder, de la préserver de ses imprudences; d'interpréter,
d'excuser ce qui pouvait être en elle de moins excusable.
Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et
goûtaient peu les hautes mysticités, toutes l'aimèrent et la prirent
pour un ange du ciel. Leur sensibilité, peu occupée, se concentra sur
elle et n'eut plus d'autre objet. Elles la trouvaient non seulement
pieuse et surnaturellement dévote, mais bonne enfant, bon cœur,
gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les
édifiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sincères,
toujours mêlés de pure tendresse. Elle disait: «Je vais la nuit
partout, jusqu'en Amérique. Je laisse partout des lettres pour dire
qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand même vous
vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacré-Cœur.»
Miracle. Toutes, à minuit, recevaient, disaient-elles, la charmante
visite. Elles croyaient sentir la Cadière qui les embrassait, les
faisait entrer dans le Cœur de Jésus (p. 81, 89, 93). Elles avaient
bien peur et étaient heureuses. La plus tendre et la plus crédule
était une Marseillaise, la sœur Raimbaud, qui eut ce bonheur, quinze
fois en trois mois, c'est-à-dire à peu près tous les six jours.
Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au même moment la
Cadière était chez toutes à la fois. L'abbesse cependant fut blessée,
d'abord étant jalouse et se croyant seule exceptée, ensuite sentant
bien que, toute perdue qu'elle fût dans ses rêves, elle n'apprendrait
que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison.
Ils n'étaient guère cachés. Mais, comme rien ne pouvait venir à la
Cadière que par la voie illuminative, elle crut les savoir par
révélation. Sa bonté éclata. Elle eut grande compassion de Dieu qu'on
outrageait ainsi. Et, cette fois encore, elle se figura qu'elle devait
payer pour les autres, épargner aux pécheurs les châtiments mérités en
épuisant elle-même ce que la fureur des démons peut infliger de plus
cruel.
Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle
était le soir avec les sœurs au noviciat. Elle tomba à la renverse,
se tordit, cria, perdit connaissance. Au réveil, les novices
l'entouraient, attendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais
la maîtresse, Mme Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle
allait se perdre. Elle l'enleva, la mena tout droit à sa chambre, où
elle se trouva toute écorchée et sa chemise sanglante.
Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intérieurs et
extérieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avait besoin de
soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et
pour un moment.
Elle lui écrit le 28 juin (par ses frères, car elle lisait, mais elle
savait à peine écrire). Elle l'appelle de la manière la plus vive, la
plus pressante. Et il répond par un ajournement. Il doit prêcher à
Hyères, il a mal à la gorge, etc.
Chose inattendue, ce fut l'abbesse même qui le fit venir. Sans doute
elle était inquiète de ce que la Cadière avait découvert de
l'intérieur du couvent. Sûre qu'elle en parlerait à Girard, elle
voulut la prévenir. Elle écrivit au Jésuite un billet le plus flatteur
et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il
viendrait, il la visitât d'abord, voulant être, en grand secret, son
élève, son disciple, comme le fut de Jésus l'humble Nicodème. «Je
pourrai à peu de bruit faire de grands progrès à la vertu, sous votre
direction, à la faveur de la _sainte liberté que me procure mon
poste_. _Le prétexte de notre prétendante_ me servira de couvert et de
moyen (p. 327).»
Démarche étonnante et légère, qui montre dans l'abbesse une tête peu
saine. N'ayant pas réussi à supplanter Girard auprès de la Cadière,
elle entreprenait de supplanter la Cadière auprès de Girard. Elle
s'avançait, sans préface et brusquement. Elle tranchait, en grande
dame, agréable encore, et bien sûre d'être prise au mot, allant
jusqu'à parler de la _liberté_ qu'elle avait!
Elle était partie, dans cette fausse démarche, de l'idée juste que
Girard ne se souciait plus guère de la Cadière. Mais elle aurait pu
deviner qu'il avait à Toulon d'autres embarras. Il était inquiet d'une
affaire où il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame
mûre, aisée, bien posée, la plus sage de ses pénitentes, Mlle Gravier.
Ses quarante ans ne la défendirent pas. Il ne voulut pas au bercail
une brebis indépendante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifiée,
de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395).
Girard, préoccupé de cette nouvelle aventure, vit froidement les
avances si inattendues de l'abbesse. Il craignit qu'elles ne fussent
un piège des observantins. Il résolut d'être prudent, vit l'abbesse,
déjà embarrassée de sa démarche imprudente, vit ensuite la Cadière,
mais seulement à la chapelle, où il la confessa.
Celle-ci fut blessée sans doute de ce peu d'empressement. Et en effet
cette conduite était étrange, d'extrême inconséquence. Il la troublait
par des lettres légères, galantes, de petites menaces badines qu'on
aurait pu dire amoureuses. (_Dépos. Lescot_, et page 335). Et puis il
ne daignait la voir autrement qu'en public.
Dans un billet du soir même, elle s'en venge assez finement, en lui
disant qu'au moment où il lui a donné l'absolution, elle s'est sentie
merveilleusement détachée et d'elle-même _et de toute créature_.
C'est ce qu'aurait voulu Girard. Ses trames étaient fort embrouillées,
et la Cadière était de trop. Il fut ravi de sa lettre, bien loin d'en
être piqué, lui prêcha le _détachement_. Il insinuait en même temps
combien il avait besoin de prudence. Il avait reçu, disait-il, une
lettre où on l'avertissait sévèrement de ses fautes. Cependant, comme
il partait le jeudi 6 pour Marseille, il la verrait en passant (p.
329, 4 juillet 1730).
Elle attendit. Point de Girard. Son agitation fut extrême. Le flux
monta; ce fut comme une mer, une tempête. Elle le dit à sa chère
Raimbaud, qui ne voulut pas la quitter, coucha avec elle (p. 73)
contre les règlements, sauf à dire qu'elle y était venue le matin.
C'était la nuit du 6 juillet, de chaleur concentrée, pesante, en ce
four étroit d'Ollioules. A quatre ou cinq heures, la voyant se
débattre dans de vives souffrances, elle «crut qu'elle avait des
coliques, chercha du feu à la cuisine». Pendant son absence, la
Cadière avait pris un moyen extrême qui sans doute ne pouvait manquer
de faire arriver Girard à l'instant. Soit qu'elle ait rouvert de ses
ongles les plaies de la tête, soit qu'elle ait pu s'enfoncer la
couronne à pointes de fer, elle se mit tout en sang. Il lui coulait
sur le visage en grosses gouttes. Sous cette douleur, elle était
transfigurée et ses yeux étincelaient.
Cela ne dura pas moins de deux heures. Les religieuses accoururent
pour la voir dans cet état, admirèrent. Elles voulaient faire entrer
leurs observantins; la Cadière les en empêcha.
L'abbesse se serait bien gardée d'avertir Girard pour la voir dans cet
état pathétique, où elle était trop touchante. La bonne Mme Lescot lui
donna cette consolation et fit avertir le Père. Il vint, mais au lieu
de monter, en vrai jongleur, il eut lui-même une extase à la chapelle,
y resta une heure prosterné à deux genoux devant le Saint-Sacrement
(p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la
Cadière. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle était
à la messe, qu'elle semblait remuer les lèvres pour recevoir l'hostie.
«Qui peut le savoir mieux que moi! dit le fourbe. Un ange m'avait
averti. J'ai dit la messe, et je l'ai communiée de Toulon.» Elles
furent renversées du miracle, à ce point que l'une d'elles en resta
deux jours malade. Girard s'adressant alors à la Cadière avec une
indigne légèreté: «Ah! ah! petite gourmande, vous me volez donc moitié
de ma part?»
On se retire avec respect; on les laisse. Le voici en face de la
victime sanglante, pâle, affaiblie, d'autant plus agitée. Tout homme
aurait été ému. Quel aveu plus naïf, plus violent de sa dépendance, du
besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, exprimé par le sang,
les blessures, plus qu'aucune parole, devait aller au cœur. C'était
un abaissement. Mais qui n'en aurait eu pitié? Elle avait donc un
moment de nature, cette innocente personne? Dans sa vie courte et
malheureuse, la pauvre jeune sainte, si étrangère aux sens, avait donc
une heure de faiblesse? Ce qu'il avait eu d'elle à son insu,
qu'était-ce? Peu ou rien. Avec l'âme, la volonté, il allait avoir
tout.
La Cadière est fort brève, comme on peut croire, sur tout cela. Dans
sa déposition, elle dit pudiquement qu'elle perdit connaissance et ne
sut trop ce qui se passa. Dans un aveu à son amie la dame Allemand (p.
178), sans se plaindre de rien, elle fait tout comprendre.
En retour d'un si grand élan de cœur, d'une si charmante impatience,
que fit Girard? Il la gronda. Cette flamme qui eût gagné tout autre,
l'eût embrasé, le refroidit. Son âme de tyran ne voulait que des
mortes, purs jouets de sa volonté. Et celle-ci, par cette forte
initiative, l'avait forcé de venir. L'écolière entraînait le maître.
L'irritable pédant traita cela comme il eût fait d'une révolte de
collège. Ses sévérités libertines, sa froideur égoïste dans un plaisir
cruel, flétrirent l'infortunée, qui n'en eut rien que le remords.
Chose non moins choquante. Le sang versé pour lui n'eut d'autre effet
que de lui sembler bon à exploiter pour son intérêt propre. Dans
cette entrevue, la dernière peut-être, il voulut s'assurer la pauvre
créature au moins pour la discrétion, de sorte qu'abandonnée de lui
elle se crût encore à lui. Il demanda s'il serait moins favorisé que
le couvent qui avait vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui.
L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire[86], et il
crut avoir lié son âme par cette odieuse communion.
[86] C'était l'usage des reîtres, des soldats du Nord, de se
faire frères par la communion du sang. (Voy. mes _Origines du
droit_.)
Cela dura deux ou trois heures, et il était près de midi. L'abbesse
était scandalisée. Elle prit le parti de venir elle-même avec le
dîner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du thé; comme c'était
vendredi, il faisait croire qu'il jeûnait, s'étant sans doute bien
muni à Toulon. La Cadière demanda du café. La sœur converse, qui
était à la cuisine, s'en étonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans
ce fortifiant, elle aurait défailli. Il la remit un peu, et elle
retint Girard encore. Il resta avec elle (il est vrai, non plus
enfermé), jusqu'à quatre heures, voulant effacer la triste impression
de sa conduite du matin. A force de mensonges d'amitié, de paternité,
il raffermit un peu la mobile créature, lui rendit la sérénité. Elle
le conduisit au départ, et, marchant derrière, elle fit, en véritable
enfant, deux ou trois petits sauts de joie. Il dit sèchement: «Petite
folle!» (P. 89).
Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir même, à neuf heures, elle
eut une vision terrible, et on l'entendit crier: «O mon Dieu,
éloignez-vous... Retirez-vous de moi!» Le 8 au matin, à la messe, elle
n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se
sauva dans sa chambre. Grand scandale. Mais elle était si aimée,
qu'une religieuse qui courut après elle, par un compatissant mensonge,
jura qu'elle avait vu Jésus qui la communiait de sa main.
Mme Lescot, finement, habilement, écrivit en légende, comme
éjaculations mystiques, pieux soupirs, dévotes larmes, tout ce qui
s'arrachait de ce cœur déchiré. Il y eut, chose bien rare, une
conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme.
Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadière et de ses dons
charmants. En un mois, elle était déjà comme l'enfant de toutes. Quoi
qu'elle fît, on la défendait. Innocente _quand même_, on n'y voyait
qu'une victime des assauts du démon. Une bonne forte femme du peuple,
fille du serrurier d'Ollioules et tourière du couvent, la Matherone,
ayant vu certaines libertés indécentes de Girard, n'en disait pas
moins: «Ça ne fait rien; c'est une sainte.» Dans un moment où il
parlait de la retirer du couvent, elle s'écria: «Nous ôter
mademoiselle Cadière!... Mais je ferai faire une porte de fer pour
l'empêcher de sortir!» (P. 47, 48, 50.)