L'aîné, chez les Prêcheurs, avait pour le Jésuite l'antipathie
naturelle de l'ordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour être
prêtre, étudiait chez les Jésuites, regardait Girard comme un saint,
un grand homme; il en avait fait son héros. Elle aimait ce jeune
frère, comme elle, maladif. Ce qu'il disait sans cesse de Girard dut
agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit si grave,
mais si bon et si doux qu'une voix intérieure lui dit _Ecce homo_ (le
voici, l'homme qui doit te conduire). Le samedi, elle alla se
confesser à lui, et il lui dit: «Mademoiselle, je vous attendais.»
Elle fut surprise et émue, ne songea nullement que son frère eût pu
l'avertir, mais pensa que la voix mystérieuse lui avait parlé aussi,
et que tous deux partageaient cette communion céleste des
avertissements d'en haut (p. 81, 383).
Six mois d'été se passèrent sans que Girard, qui la confessait le
samedi, fît un pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier
l'avertissait assez. Il eût été de sa prudence de s'en tenir au plus
obscur attachement, à la Guiol, il est vrai, bien mûre, mais ardente
et diable incarné.
C'est la Cadière qui s'avança vers lui innocemment. Son frère,
l'étourdi Jacobin, s'était avisé de prêter à une dame et de faire
courir dans la ville une satire intitulée: _La Morale des Jésuites_.
Ils en furent bientôt avertis. Sabatier jure qu'il va écrire en cour,
obtenir une lettre de cachet pour enfermer le Jacobin. Sa sœur se
trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le Père
Girard, le prier d'intervenir. Peu après, quand elle y retourne, il
lui dit: «Rassurez-vous; votre frère n'a rien à craindre, j'ai
arrangé son affaire.» Elle fut tout attendrie. Girard sentit son
avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait
de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune cœur? Il
s'aventura, et lui dit (toutefois dans sa langue équivoque):
«Remettez-vous à moi, abandonnez-vous tout entière.» Elle ne rougit
point, et avec sa pureté d'ange elle dit: «Oui», n'entendant rien,
sinon l'avoir pour directeur unique.
Quelles étaient ses idées sur elle? En ferait-il une maîtresse ou un
instrument de charlatanisme? Girard flotta sans doute, mais je crois
qu'il penchait vers la dernière idée. Il avait à choisir, pouvait
trouver des plaisirs sans périls. Mais Mlle Cadière était sous une
mère pieuse. Elle vivait avec sa famille, un frère marié et les deux
qui étaient d'Église, dans une maison très étroite, dont la boutique
de l'aîné était la seule entrée. Elle n'allait guère qu'à l'église.
Quelle que fût sa simplicité, elle sentait d'instinct les choses
impures, les maisons dangereuses. Les pénitentes des Jésuites se
réunissaient volontiers au haut d'une maison, faisaient des mangeries,
des folies, criaient en provençal: «Vivent les _jésuitons_!» Une
voisine que ce bruit dérangeait, vint, les vit couchées sur le ventre
(5b), chantant et mangeant des beignets (le tout, dit-on, payé par
l'argent des aumônes). La Cadière y fut invitée, mais elle en eut
dégoût et n'y retourna point.
On ne pouvait l'attaquer que par l'âme. Girard semblait n'en vouloir
qu'à l'âme seule. Qu'elle obéît, acceptât les doctrines de passiveté
qu'il avait enseignées à Marseille, c'était, ce semble, son seul but.
Il crut que les exemples y feraient plus que les préceptes. La Guiol,
son âme damnée, fut chargée de conduire la jeune sainte dans cette
ville, où la Cadière avait une amie d'enfance, une carmélite, fille de
la Guiol. La rusée, pour lui inspirer confiance, prétendait, elle
aussi, avoir des extases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle
lui disait, par exemple, qu'ayant trouvé à sa cave qu'un tonneau de
vin s'était gâté, elle se mit en prière et qu'à l'instant le vin
redevint bon. Une autre fois, elle s'était sentie entrer une couronne
d'épines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dîner,
qu'elle mangeait avec le Père Girard.
La Cadière obtint de sa mère qu'elle pût aller à Marseille avec cette
bonne Guiol, et Mme Cadière paya la dépense. C'était au mois le plus
brûlant de la brûlante contrée, en août (1729), quand toute la
campagne tarie n'offre à l'œil qu'un âpre miroir de rocs et de
cailloux. Le faible cerveau desséché de la jeune malade, sous la
fatigue du voyage, reçut d'autant mieux la funeste impression de ces
mortes de couvent. Le vrai type du genre était cette sœur Rémusat,
déjà à l'état de cadavre (et qui réellement mourut). La Cadière admira
une si haute perfection. Sa compagne perfide la tenta de l'idée
orgueilleuse d'en faire autant, et de lui succéder.
Pendant ce court voyage, Girard, resté dans le brûlant étouffement de
Toulon, avait fort tristement baissé. Il allait fréquemment chez cette
petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases, la _consolait_
(si bien que tout à l'heure elle est enceinte!). Lorsque Mlle Cadière
lui revint ailée, exaltée, lui, au contraire, charnel, tout livré au
plaisir, lui «jeta un souffle d'amour» (p. 6, 383). Elle en fut
embrasée, mais (on le voit) à sa manière, pure, sainte et généreuse,
voulant l'empêcher de tomber, s'y dévouant jusqu'à mourir pour lui
(septembre 1729).
Un des dons de sa sainteté, c'est qu'elle voyait au fond des cœurs.
Il lui était arrivé parfois de connaître la vie secrète, les mœurs de
ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs,
étonnés, atterrés, avaient pris humblement. Un jour de cet été, voyant
entrer chez elle La Guiol, elle lui dit tout à coup: «Ah! méchante,
qu'avez-vous fait?»--«Et elle avait raison, dit plus tard La Guiol
elle-même. Je venais de faire une mauvaise action.»--Laquelle?
Probablement de livrer la Laugier. On est tenté de le croire, quand on
la voit l'année suivante vouloir livrer la Batarelle.
La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadière, pouvait fort bien
lui avoir confié son bonheur et l'amour du saint, ses paternelles
caresses. Dure épreuve pour la Cadière et grande agitation d'esprit.
D'une part, elle savait à fond la maxime de Girard: Qu'en un saint
tout acte est saint. Mais d'autre part, son honnêteté naturelle, toute
son éducation antérieure, l'obligeaient à croire qu'une tendresse
excessive pour la créature était toujours un péché mortel. Cette
perplexité douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille,
lui donna d'horribles tempêtes, et elle se crut _obsédée_ du démon.
Là parut encore son bon cœur. Sans humilier Girard, elle lui dit
qu'elle avait la vision d'une âme tourmentée d'impureté et de péché
mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette âme, d'offrir au
Diable victime pour victime, d'accepter l'_obsession_ et de se livrer
à sa place. Il ne le lui défendit pas, lui permit d'être _obsédée_,
mais pour un an seulement (novembre 1729).
Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux
Père Sabatier, insolent, furieux, nullement prudent comme Girard. Elle
voyait le mépris où les jésuites (qu'elle croyait le soutien de
l'Église) ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour à Girard:
«J'ai eu une vision: une mer sombre, un vaisseau plein d'âmes, battu
de l'orage des pensées impures, et sur le vaisseau deux Jésuites. J'ai
dit au Rédempteur que je voyais au ciel: «Seigneur! sauvez-les,
noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage.» Et le bon Dieu me
l'accorda.»
Jamais, dans le cours du procès et lorsque Girard, devenu son cruel
ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint là-dessus. Jamais elle
n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette
noblesse de n'en pas dire un mot. Elle s'était dévouée. A quoi? sans
doute à la damnation. Voudra-t-on dire que, par orgueil, se croyant
impassible et morte, elle défiait l'impureté que le démon infligeait à
l'homme de Dieu. Mais il est très certain qu'elle ne savait rien
précisément des choses sensuelles; qu'en ce mystère elle ne prévoyait
rien que douleurs, tortures du démon. Girard était bien froid, et bien
indigne de tout cela. Au lieu d'être attendri, il se joua de sa
crédulité par une ignoble fraude. Il lui glissa dans sa cassette un
papier où Dieu lui disait que, pour elle, effectivement il sauverait
le vaisseau. Mais il se garda d'y laisser cette pièce ridicule; en la
lisant et relisant, elle aurait pu s'apercevoir qu'elle était
fabriquée. L'ange qui apporta le papier, un jour après le remporta.
Avec la même indélicatesse, Girard, la voyant agitée et incapable de
prier, lui permit légèrement de communier tant qu'elle voudrait, tous
les jours, dans différentes églises. Elle n'en fut que plus mal. Déjà
pleine du démon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force
égale, ils se battaient en elle. Elle croyait éclater et crever. Elle
tombait, s'évanouissait, et restait ainsi plusieurs heures. En
décembre, elle ne sortit plus guère, même de son lit.
Girard eut un trop bon prétexte pour la voir. Il fut prudent, s'y
faisant toujours conduire par le petit frère, du moins jusqu'à la
porte. La chambre de la malade était au haut de la maison. La mère
restait à la boutique discrètement. Il était seul, tant qu'il voulait,
et, s'il voulait, tournait la clé. Elle était alors très malade. Il la
traitait comme un enfant; il l'avançait un peu sur le devant du lit,
lui tenait la tête, la baisait paternellement. Tout cela reçu avec
respect, tendresse, reconnaissance.
Très pure, elle était très sensible. A tel contact léger qu'une autre
n'eût pas remarqué, elle perdait connaissance; un frôlement près du
sein suffisait. Girard en fit l'expérience, et cela lui donna de
mauvaises pensées. Il la jetait à volonté dans ce sommeil, et elle ne
songeait nullement à s'en défendre, ayant toute confiance en lui,
inquiète seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant
de liberté et de lui faire perdre un temps si précieux. Il y restait
longtemps. On pouvait prévoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille,
toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins à la tête de Girard un
invincible enivrement. Une fois, en s'éveillant, elle se trouva dans
une posture très ridiculement indécente; une autre, elle le surprit
qui la caressait. Elle rougit, gémit, se plaignit. Mais il lui dit
impudemment: «Je suis votre maître, votre Dieu... Vous devez tout
souffrir au nom de l'obéissance.» Vers Noël, à la grande fête, il
perdit la dernière réserve. Au réveil, elle s'écria: «Mon Dieu! que
j'ai souffert!--Je le crois, pauvre enfant!» dit-il d'un ton
compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas
ce qu'elle éprouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.).
Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avait fait.
En janvier, février, un signe trop certain l'avertit de la grossesse.
Pour comble d'embarras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces
parties de dévotes, ces mangeries, arrosées indiscrètement du petit
vin du pays, avaient eu pour premier effet l'exaltation naturelle chez
une race inflammable, l'extase contagieuse. Chez les rusées, tout
était contrefait. Mais chez cette jeune Laugier, sanguine et
véhémente, l'extase fut réelle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais
délires, des défaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut
grosse un peu plus tard que la Cadière, sans doute aux fêtes des Rois
(p. 37, 114).
Péril très grand. Elles n'étaient pas dans un désert, ni au fond d'un
couvent, intéressé à étouffer la chose, mais, pour ainsi dire, en
pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadière
dans sa famille. Son frère, le Jacobin, commençait à trouver mauvais
que Girard lui fît de si longues visites. Un jour, il osa rester près
d'elle, quand Girard y vint, comme pour la garder. Girard, hardiment,
le mit hors de la chambre, et la mère, indignée, chassa son fils de la
maison.
Cela tournait vers un éclat. Nul doute que ce jeune homme, si durement
traité, chassé de chez lui, gonflé de colère, n'allât crier aux
Prêcheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne
courussent répéter la chose, et en dessous n'ameutassent toute la
ville contre le Jésuite. Il prit un étrange parti, de faire face par
un coup hardi et de se sauver par le crime. Le libertin devint un
scélérat.
Il connaissait bien sa victime. Il avait vu la trace des scrofules
qu'elle avait eues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une
blessure. La peau y reste rosée, mince et faible. Elle en avait eu aux
pieds. Et elle en avait aussi dans un endroit délicat, dangereux, sous
le sein. Il eut l'idée diabolique de lui renouveler ces plaies, de les
donner pour des stigmates, tels qu'en ont obtenus du ciel saint
François et d'autres saints, qui, cherchant l'_imitation_ et la
_conformité_ complète avec le Crucifié, portaient et la marque des
clous et le coup de lance au côté. Les Jésuites étaient désolés de
n'avoir rien à opposer aux miracles des jansénistes. Girard était sûr
de les charmer par un miracle inattendu. Il ne pouvait manquer d'être
soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux
Sabatier, était prêt à croire tout; il avait été jadis le confesseur
de la Cadière, et la chose lui eût fait honneur. Un autre, le Père
Grignet, était un béat imbécile, qui verrait tout ce qu'on voudrait.
Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doutes, on les
ferait avertir de si haut, qu'ils croiraient prudent de se taire. Même
le jacobin Cadière, jusque-là ennemi et jaloux, trouverait son compte
à revenir, à croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et
lui le frère d'une sainte.
«Mais, dira-t-on, la chose n'était-elle pas naturelle? On a des
exemples innombrables, bien constatés, de vraies stigmatisées[83].»
[83] Voy. surtout A. Maury, _Magie_.
Le contraire est probable. Quand elle s'aperçut de la chose, elle fut
honteuse et désolée, craignant de déplaire à Girard par ce retour de
petits maux d'enfance. Elle alla vite chez une voisine, une Mme Truc,
une femme qui se mêlait de médecine, et lui acheta (comme pour un
jeune frère) un onguent qui lui brûlait les plaies.
Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit il? Enfonça-t-il les
ongles? usa-t-il d'un petit couteau, que toujours il portait sur lui?
Ou bien attira-t-il le sang la première fois, comme il le fit plus
tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais
bien sa sensibilité; nul doute qu'à travers le sommeil elle n'ait
senti la douleur.
Elle eût cru faire un grand péché, si elle n'eût tout dit à Girard.
Quelque crainte qu'elle eût de déplaire et de dégoûter, elle dit la
chose. Il vit, et il joua sa comédie, lui reprocha de vouloir guérir
et de s'opposer à Dieu. Ce sont les célestes stigmates. Il se met à
genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle
fait difficulté de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait
découvrir le côté, admire la plaie. «Et moi aussi je l'ai, dit-il,
mais intérieure.»
La voilà obligée de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui
aidait à lui faire accepter une chose si étonnante, c'est qu'à ce
moment la sœur Rémusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la
gloire, et son cœur porté par les anges. Qui lui succéderait sur la
terre? Qui hériterait des dons sublimes qu'elle avait eus, des faveurs
célestes dont elle était comblée? Girard lui offrit la succession et
la corrompit par l'orgueil.
Dès lors, elle changea. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu'elle
sentait des mouvements de nature. Les dégoûts, les tressaillements de
la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur
le compte des violences intérieures de l'Esprit. Au premier jour de
carême, étant à table avec ses parents, elle voit tout à coup le
Seigneur. «Je veux te conduire au Désert, dit-il, t'associer aux excès
d'amour de la sainte Quarantaine, t'associer à mes douleurs...» Elle
frémit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle
peut se donner pour tout un monde de pécheurs. Elle a des visions
sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle aperçoit Jésus comme un
crible de sang. Elle-même crachait le sang, et elle en perdait encore
d'autre façon. Mais en même temps sa nature semblait changée. A mesure
qu'elle souffrait, elle devenait amoureuse. Le vingtième jour du
carême, elle voit son nom uni à celui de Girard. L'orgueil alors
exalté, stimulé du sens nouveau qui lui venait, l'orgueil lui fait
comprendre le _domaine spécial_ que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle
sent _combien l'ange est inférieur_ au saint, à la moindre
sainte.--Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec
l'Agneau!... Pour l'omble d'illusion, elle se sent soulevée de terre,
monter en l'air à plusieurs pieds. Elle peut à peine le croire, mais
une personne respectée, Mlle Gravier, le lui assure. Chacun vient,
admire, adore. Girard amène son collègue Grignet, qui s'agenouille et
pleure de joie.
N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait venir souvent à
l'église des Jésuites. Elle s'y traînait à une heure, après les
offices, pendant le dîner. Personne alors dans l'église. Il s'y
livrait devant l'autel, devant la croix, à des transports que le
sacrilège rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule?
pouvait-elle bien s'y tromper? Il semble que sa conscience, au milieu
d'une exaltation sincère encore et non jouée, s'étourdissait pourtant
déjà, s'obscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces faveurs
cruelles de l'Époux céleste, elle commençait à sentir d'étranges
dédommagements. Heureuse de ses défaillances, elle y trouvait,
disait-elle, des peines d'infinie douceur et je ne sais quel flot de
la Grâce «jusqu'au consentement parfait». (P. 425, in-douze.)
Elle fut d'abord étonnée et inquiète de ces choses nouvelles. Elle en
parla à la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle était bien sotte, que ce
n'était rien, et cyniquement elle ajouta qu'elle en éprouvait tout
autant.
Ainsi ces perfides commères aidaient de leur mieux à corrompre une
fille très honnête, et chez qui les sens retardés ne s'éveillaient
qu'à grand'peine sous l'obsession odieuse d'une autorité sacrée.
Deux choses attendrissent dans ces rêveries: l'une, c'est le pur idéal
qu'elle se faisait de l'union fidèle, croyant voir le nom de Girard et
le sien unis à jamais au _Livre de vie_. L'autre chose touchante,
c'est sa bonté qui éclate parmi les folies, son charmant cœur
d'enfant. Au jour des Rameaux, en voyant la joyeuse table de famille,
elle pleura trois heures de suite de songer «qu'au même jour personne
n'invita Jésus à dîner».
Pendant presque tout le carême, elle ne put presque pas manger; elle
rejetait le peu qu'elle prenait. Aux quinze derniers jours, elle jeûna
entièrement, et arriva au dernier degré de faiblesse. Qui pourrait
croire que Girard, sur cette mourante qui n'avait plus que le souffle,
exerça de nouveaux sévices? Il avait empêché ses plaies de se fermer.
Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfin au
Vendredi-Saint, pour l'achèvement de sa cruelle comédie, il lui fit
porter une couronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui
faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop
de mystère. Il lui coupa d'abord ses longs cheveux, les emporta. Il
commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui
faisait des cages. Elle n'apparaissait pas aux visiteurs avec cette
couronne; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face
sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des
_Véroniques_, que Girard emportait pour les donner sans doute à des
personnes de piété.
La mère se trouva malgré elle complice de la jonglerie. Mais elle
redoutait Girard. Elle commençait à voir qu'il était capable de tout,
et quelqu'un, de bien confident (très probablement la Guiol) lui avait
dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre
heures.
Pour la Cadière, elle ne mentit jamais là-dessus. Dans le récit
qu'elle a dicté de ce carême, elle dit expressément que c'est une
couronne à pointes qui, enfoncée dans sa tête, la faisait saigner.
Elle ne cacha pas non plus l'origine des petites croix qu'elle donnait
à ses visiteurs. Sur un modèle fourni par Girard, elle les commanda à
un de ses parents, charpentier de l'Arsenal.
Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une défaillance
qu'on appelait une extase, livrée aux soins de Girard, soins
énervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait
déjà la sainte, la martyre, la miraculée, la transfigurée, qui
commençait à s'arrondir. Il désirait et redoutait la solution violente
d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de
dangereux breuvages, des poudres rougeâtres.
Il l'aurait mieux aimée morte; cela l'aurait tiré d'affaire. Du moins,
il aurait voulu l'éloigner de chez sa mère, la cacher dans un couvent.
Il connaissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus haut
l'_Affaire de Louviers_) avec quelle adresse, quelle discrétion, on y
couvre ces sortes de choses. Il voulait l'envoyer ou aux chartreuses
de Prémole, ou à Sainte-Claire d'Ollioules. Il en parla même le
Vendredi-Saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer
de son lit. Enfin, quatre jours après Pâques, Girard étant dans sa
chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte
masse qui semblait du sang coagulé. Il prit le vase, regarda
attentivement à la fenêtre. Mais elle, qui ne soupçonnait nul mal à
cela, elle appela la servante, lui donna le vase à vider. «Quelle
imprudence!» Ce cri échappa à Girard, et sottement il le répéta (p.
54, 388, etc.).
On n'a pas autant de détails sur l'avortement de la Laugier. Elle
s'était aperçue de sa grossesse dans le même carême. Elle y avait eu
d'étranges convulsions, des commencements de stigmates assez
ridicules; l'un était un coup de ciseau qu'elle s'était donné dans son
travail de couturière, l'autre une dartre vive au côté (p. 38). Ses
extases tout à coup tournèrent en désespoir impie. Elle crachait sur
le crucifix. Elle criait contre Girard: «Où est-il, ce diable de Père
qui m'a mise dans cet état? Il n'était pas difficile d'abuser une
fille de vingt-deux ans!... Où est-il? Il me laisse là. Qu'il vienne!»
Les femmes qui l'entouraient étaient elles-mêmes des maîtresses de
Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter
les emportements de la fille enceinte.
Ces commères, intéressées à diminuer le bruit, purent, sans lui,
trouver un moyen de tout finir sans éclat.
Girard était-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien
pu le croire en voyant combien aisément, sans être ni jeune ni beau,
il avait fasciné tant de femmes. Mais le plus étrange, ce fut, après
s'être tellement compromis, de maîtriser l'opinion. Il parut un moment
avoir ensorcelé la ville elle-même.
En réalité, on savait les Jésuites puissants; personne ne voulait
entrer en lutte avec eux. Même on ne croyait pas sûr d'en parler mal à
voix basse. La masse ecclésiastique était surtout de petits moines
d'ordres mendiants sans relations puissantes ni hautes protections.
Les carmes même, fort jaloux et blessés d'avoir perdu la Cadière, les
carmes se turent. Son frère, le jeune Jacobin, prêché par une mère
tremblante, revint aux ménagements politiques, se rapprocha de Girard,
enfin se donna à lui autant que le dernier frère, au point de lui
prêter son aide dans une étrange manœuvre qui pouvait faire croire
que Girard avait le don de prophétie.
S'il avait à craindre quelque faible opposition, c'était de la
personne même qu'il semblait avoir le plus subjuguée. La Cadière,
encore soumise, donnait pourtant de légers signes d'une indépendance
prochaine qui devait se révéler. Le 30 avril, dans une partie de
campagne que Girard organisa galamment, et où il envoya, avec la
Guiol, son troupeau de jeunes dévotes, la Cadière tomba en grande
rêverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, éleva
son cœur à Dieu. Elle dit, avec un sentiment de véritable piété:
«Vous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous seul!... Vos anges ne me
suffisent pas.» Puis une d'elles, fille fort gaie, ayant, à la
provençale, pendu à son cou un petit tambourin, la Cadière fit comme
les autres, sauta, dansa, se mit un tapis en écharpe, fit la
bohémienne, s'étourdit par cent folies.