éclairées, inondées de lumière, plus hermétiquement se ferma
au-dessous la vaste région du monde ecclésiastique, du couvent, des
femmes crédules, maladives et prêtes à tout croire. En attendant
Cagliostro, Mesmer et les magnétiseurs qui viendront vers la fin du
siècle, nombre de prêtres exploitent la défunte sorcellerie. Ils ne
parlent que d'ensorcellements, en répandent la peur, et se chargent de
chasser les diables par des exorcismes indécents. Plusieurs font les
sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brûlera plus
désormais. Ils se sentent gardés par la douceur du temps, par la
tolérance que prêchent leurs ennemis les philosophes, par la légèreté
des grands rieurs, qui croient tout fini, si l'on rit. Or, c'est
justement parce qu'on rit que ces ténébreux machinistes vont leur
chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Régent,
sceptique et débonnaire. Il éclate aux _Lettres persanes_, il éclate
partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siècle,
Voltaire. Si le sang humain coule, tout son cœur se soulève. Pour
tout le reste, il rit. Peu à peu la maxime du public mondain paraît
être: «Ne rien punir, et rire de tout.»
La tolérance permet au cardinal Tencin d'être publiquement le mari de
sa sœur. La tolérance assure les maîtres des couvents dans une
possession paisible des religieuses, jusqu'à déclarer les grossesses,
constater légalement les naissances[76]. La tolérance excuse le Père
Apollinaire, pris dans un honteux exorcisme[77]. Cauvrigny, le galant
Jésuite, idole des couvents de province, n'expie ses aventures que par
un rappel à Paris, c'est-à-dire un avancement.
[76] Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui
avait l'honneur d'être représenté aux états de Provence, ne
tenait pas moins fièrement à la possession publique des
religieuses du pays. Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en
une seule année, reçut des nonnes seize déclarations de
grossesse. (_Histoire manuscrite de Besse_, par M. Renoux,
communiquée par M. Th.). Cette publicité avait cela de bon que le
crime monastique, l'infanticide dut être moins commun. Les
religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une
charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient humaines
et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs enfants. Celles
de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les
adoptaient, s'en servaient, les élevaient avec les leurs. Ainsi
nombre d'agriculteurs sont connus aujourd'hui même pour enfants
de la noblesse ecclésiastique de Provence.
[77] Garinet, 314.
Autre ne fut la punition du fameux jésuite Girard: il mérita la corde
et fut comblé d'honneur, mourut en odeur de sainteté. C'est l'affaire
la plus curieuse du siècle. Elle fait toucher au doigt la méthode du
temps, le mélange grossier des machines les plus opposées. Les
suavités dangereuses du _Cantiques des cantiques_ étaient, comme
toujours, la préface. On continuait par Marie Alacoque, par le mariage
des cœurs sanglants, assaisonné des morbides douceurs de Molinos.
Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de
l'ensorcellement. Il fut le diable et il fut l'exorciste. Enfin, chose
terrible, l'infortunée qu'il immola barbarement, loin d'obtenir
justice, fut poursuivie à mort. Elle disparut, probablement; enfermée
par lettre de cachet, et plongée vivante au sépulcre.
X
LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730)
Les Jésuites avaient du malheur. Étant si bien à Versailles, maîtres à
la cour, ils n'avaient pas le moindre crédit du côté de Dieu. Pas le
plus petit miracle. Les jansénistes abondaient du moins en touchantes
légendes. Nombre infini de créatures malades, d'infirmes, de boiteux,
de paralytiques, trouvaient au tombeau du diacre Pâris un moment de
guérison. Ce malheureux peuple écrasé par une suite effroyable de
fléaux (le grand Roi, premier fléau, puis la Régence, le Système qui
firent tant de mendiants), ce peuple venait demander son salut à un
pauvre homme de bien, un vertueux imbécile, un saint, malgré ses
ridicules. Et pourquoi rire après tout? Sa vie est bien plus touchante
encore que risible. Il ne faut pas s'étonner si ces bonnes gens, émus,
au tombeau de leur bienfaiteur, oubliaient tout à coup leurs maux. La
guérison ne durait guère; n'importe, le miracle avait eu lieu, celui
de la dévotion, du bon cœur, de la reconnaissance. Plus tard, la
friponnerie se mêla à tout cela; mais alors (1728) ces étranges scènes
populaires étaient très pures.
Les jésuites auraient tout donné pour avoir le moindre de ces miracles
qu'ils niaient. Ils travaillaient depuis près de cinquante ans à orner
de fables et de petits contes leur légende du Sacré-Cœur, l'histoire
de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tâché
de faire croire que leur confrère, Jacques II, non content de guérir
les écrouelles (en qualité de roi de France), après sa mort s'amusait
à faire parler les muets, faire marcher droit les boiteux, redresser
les louches. Les guéris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se
trouva, par malheur, que celle qui jouait ce rôle était une coquine
avérée, prise en flagrant délit de vol. Elle courait les provinces,
et, à toutes les chapelles de saints renommés, elle était guérie par
miracle et recevait les aumônes; puis recommençait ailleurs.
Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. Il y a des femmes
nerveuses, de facile exaltation, propres à faire des somnambules, des
miraculées, des stigmatisées, etc.
Les Jésuites avaient à Marseille un évêque à eux, Belzunce, homme de
cœur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais crédule et
fort borné, sous l'abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. Ils
avaient mis près de lui un Jésuite franc-comtois, qui ne manquait pas
d'esprit; qui, avec une apparence austère, n'en prêchait pas moins
agréablement dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'aiment les
dames. Vrai Jésuite qui pouvait réussir de deux manières, ou par
l'intrigue féminine, ou par le _santissimo_. Girard n'avait pour lui
ni l'âge ni la figure; c'était un homme de quarante-sept ans, grand,
sec, qui semblait exténué; il avait l'oreille un peu dure, l'air sale
et crachait partout (pages 50, 69, 254)[78]. Il avait enseigné
longtemps, jusqu'à l'âge de trente-sept ans, et gardait certains goûts
de collège. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis la grande peste, il
était confesseur de religieuses. Il y avait réussi et avait obtenu sur
elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui lui semblait le
plus contraire au tempérament de ces Provençales, les doctrines et les
disciplines de la mort mystique, la passiveté absolue, l'oubli parfait
de soi-même. Le terrible événement avait aplati les courages, énervé
les cœurs, amollis d'une certaine langueur morbide. Les Carmélites de
Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce
mysticisme, à leur tête une certaine sœur Rémusat, qui passait pour
sainte.
[78] Dans une affaire si discutée, je cite constamment, et
surtout un volume in-folio: _Procédure du Père Girard et de la
Cadière_. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'indique
seulement dans mon texte la page de ce volume.
Les Jésuites, malgré ce succès, ou peut-être pour ce succès même,
éloignèrent Girard de Marseille; ils voulurent l'employer à relever
leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique
établissement de Colbert, le _séminaire des aumôniers de la marine_,
avait été confié aux jésuites pour décrasser ces jeunes aumôniers de
la direction des Lazaristes, sous laquelle ils étaient presque
partout. Mais les deux Jésuites qu'on y avait mis étaient peu
capables. L'un était un sot, l'autre (le Père Sabatier), un homme
singulièrement emporté, malgré son âge. Il avait l'insolence de notre
ancienne marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui reprochait à
Toulon, non d'avoir une maîtresse, ni même une femme mariée, mais de
l'avoir insolemment, outrageusement, de manière à désespérer le mari.
Il voulait que celui-ci, surtout, connût bien sa honte, sentît toutes
les piqûres. Les choses furent poussées si loin que le pauvre homme en
mourut[79].
[79] Bibliothèque de la ville de Toulon, _Pièces et chansons
manuscrites_, un volume in-folio, très curieux.
Du reste, les rivaux des jésuites offraient encore plus de scandale.
Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Claristes)
d'Ollioules, avaient publiquement des religieuses pour maîtresses, et
cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas même les petites
pensionnaires. Le Père gardien, un Aubany, en avait violé une de
treize ans; poursuivi par les parents, il s'était sauvé à Marseille.
Girard, nommé directeur du _séminaire des aumôniers_, allait, par son
austérité apparente, par sa dextérité réelle, rendre l'ascendant aux
Jésuites sur des moines tellement compromis, sur des prêtres de
paroisse peu instruits et fort vulgaires.
En ce pays où l'homme est brusque, souvent âpre d'accent, d'extérieur,
les femmes apprécient fort la douce gravité des hommes du Nord; elles
leur savent gré de parler la langue aristocratique, officielle, le
français.
Girard, arrivant à Toulon, devait connaître parfaitement le terrain
d'avance. Il avait là déjà à lui une certaine Guiol, qui venait
parfois à Marseille, où elle avait une fille carmélite. Cette Guiol,
femme d'un petit menuisier, se mit entièrement à sa disposition,
autant et plus qu'il ne voulait; elle était fort mûre, de son âge
(quarante-sept ans), extrêmement véhémente, corrompue et bonne à tout,
prête à lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il fît, quoi
qu'il fût, un scélérat ou un saint.
Cette Guiol, outre sa fille carmélite de Marseille, en avait une qui
était sœur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines,
religieuses enseignantes, étaient partout comme un centre; leur
parloir, fréquenté des mères, était un intermédiaire entre le cloître
et le monde. Chez elles, et par elles, sans doute, Girard vit les
dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non mariée, Mlle
Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi à
l'Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la
Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui était sa seule
héritière, et qui, quoiqu'à peu près du même âge (trente-cinq ans),
prétendait bien hériter. Près d'elles, se formait peu à peu un petit
cénacle d'admiratrices de Girard, qui devinrent ses pénitentes. Des
jeunes filles y étaient parfois introduites, comme Mlle Cadière, fille
d'un marchand, une couturière, la Laugier, la Batarelle, fille d'un
batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits
goûters. Mais rien n'intéressait plus que certaines lettres où l'on
comptait les miracles et les extases de sœur Rémusat, encore vivante
(elle mourut en février 1730). Quelle gloire pour le Père Girard qui
l'avait menée si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait
d'admiration. Si l'on n'avait encore d'extases, on n'était pas loin
d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire à sa parente, se mettait déjà
parfois dans un état singulier par le procédé connu de s'étouffer tout
doucement et de se pincer le nez[80].
[80] Voy. le _Procès_, et Svift, _Mécanisme de l'enthousiasme_.
De ces femmes et filles, la moins légère certainement était Mlle
Catherine Cadière, délicate et maladive personne de dix-sept ans, tout
occupée de dévotion et de charité, d'un visage mortifié, qui semblait
indiquer que, quoique bien jeune, elle avait plus qu'aucune autre
ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de
Toulon. Cela s'explique assez. Elle était née dans l'affreuse famine
de 1709, et, au moment où une fille devient vraie fille, elle eut le
terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marquée de ces
deux événements, un peu hors de la vie, et déjà de l'autre côté.
La triste fleur était tout à fait de Toulon, de ce Toulon d'alors.
Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'était
cette ville.
Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, l'entrée d'un port
immense et d'un gigantesque arsenal. Voilà ce qui saisit le voyageur
et l'empêche de voir Toulon même. Il y a pourtant là une ville, une
vieille cité. Elle contient deux peuples différents, le fonctionnaire
étranger, et le vrai Toulonnais, celui-ci peu ami de l'autre, enviant
l'employé et souvent révolté par les grands airs de la Marine. Tout
cela concentré dans les rues ténébreuses d'une ville étranglée alors
de l'étroite ceinture des fortifications. L'originalité de la petite
ville noire, c'est de se trouver justement entre deux océans de
lumière, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux
amphithéâtre de ses montagnes chauves d'un gris éblouissant et qui
vous aveuglent à midi. D'autant plus sombres paraissent les rues.
Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque
lumière, sont à toute heure profondément obscures. Des allées sales et
de petits marchands, des boutiques mal garnies, invisibles à qui vient
du jour, c'est l'aspect général. L'intérieur forme un labyrinthe de
ruelles, où l'on trouve beaucoup d'églises, de vieux couvents, devenus
casernes. De forts ruisseaux, chargés et salis des eaux ménagères,
courent en torrents. L'air y circule peu, et l'on est étonné, sous un
climat si sec, d'y trouver tant d'humidité.
En face du nouveau théâtre, une ruelle appelée _la rue de l'Hôpital_
va de la rue Royale, assez étroite, à l'étroite rue des Canonniers
(Saint-Sébastien). On dirait une impasse. Le soleil cependant y jette
un regard à midi, mais il trouve le lieu si triste qu'à l'instant même
il passe et rend à la ruelle son ombre obscure.
Entre ces noires maisons, la plus petite était celle du sieur Cadière,
regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y
avait une chambre à chaque étage. Les Cadière étaient gens honnêtes,
dévots, et Mme Cadière un miroir de perfection. Ces bonnes gens
n'étaient pas absolument pauvres. Non seulement la petite maison était
à eux, mais, comme la plupart des bourgeois de Toulon, ils avaient une
_bastide_. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux
qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et
son fils, le prodigieux mouvement du port profitait à la ville.
L'argent de la France arrivait là. Tant de grands seigneurs qui
passaient, traînaient après eux leurs maisons, leurs nombreux
domestiques, un peuple gaspillard, qui derrière lui laissait beaucoup.
Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne
pouvait plus même payer les ouvriers de l'Arsenal; les vaisseaux
délabrés restaient non réparés, et l'on finit par en vendre le
bois[81].
[81] Voy. une très bonne dissertation manuscrite de M. Brun.
Toulon sentit fort bien le contre-coup de tout cela. Au siège de 1707,
il semblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible année de
1709, le 93 de Louis XIV! quand tous les fléaux à la fois, cruel
hiver, famine, épidémie, semblaient vouloir raser la France!--Les
arbres de Provence, eux-mêmes, ne furent pas épargnés. Les
communications cessèrent. Les routes se couvraient de mendiants,
d'affamés! Toulon tremblait, entouré de brigands qui coupaient toutes
les routes.
Mme Cadière, pour comble, en cette année cruelle, était enceinte. Elle
avait trois garçons. L'aîné restait à la boutique, aidait son père. Le
second était aux Prêcheurs et devait se faire moine dominicain
(jacobin, comme on disait). Le troisième étudiait pour être prêtre au
séminaire des Jésuites. Les époux voulaient une fille; madame
demandait à Dieu une sainte. Elle passa ses neuf mois en prière,
jeûnant ou ne mangeant que du pain de seigle. Elle eut une fille.
Catherine. L'enfant était très délicate, et, comme ses frères, un peu
malsaine. L'humidité de la maison sans air, la faible nourriture d'une
mère si économe et plus que sobre, y contribuaient. Les frères avaient
des glandes qui s'ouvraient quelquefois; et la petite en eut dans les
premières années. Sans être tout à fait malade, elle avait les grâces
souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A
l'âge où les autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle
disait déjà: «J'ai peu à vivre.»
Elle eut la petite vérole, et en resta un peu marquée. On ne sait si
elle fut belle. Ce qui est sûr, c'est qu'elle était gentille, ayant
tous les charmants contrastes des jeunes Provençales et leur double
nature. Vive et rêveuse, gaie et mélancolique, une bonne petite
dévote, avec d'innocentes échappées. Entre les longs offices, si on la
menait à la bastide avec les filles de son âge, elle ne faisait
difficulté de faire comme elles, de chanter ou danser, en se passant
au cou le tambourin. Mais ces jours étaient rares. Le plus souvent,
son grand plaisir était de monter au plus haut de la maison (p. 24),
de se trouver plus près du ciel, de voir un peu de jour, d'apercevoir
peut-être un petit coin de mer, ou quelque pointe aiguë de la vaste
thébaïde des montagnes. Elles étaient sérieuses dès lors, mais un peu
moins sinistres, moins déboisées, moins chauves, avec une robe
clairsemée d'arbousiers, de mélèzes.
Cette morte ville de Toulon, au moment de la peste, comptait vingt-six
mille habitants. Énorme masse resserrée sur un point. Et encore, de ce
point, ôtez une ceinture de grands couvents adossés aux remparts,
minimes, oratoriens, jésuites, capucins, récollets, ursulines,
visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pasteur, et, tout au centre, le
couvent énorme des dominicains. Ajoutez les églises paroissiales,
presbytères, évêché, etc. Le clergé occupait tout, le peuple rien pour
ainsi dire[82].
[82] Voy. le livre de M. d'Antrechaus et l'excellente brochure de
M. Gustave Lambert.
On devine combien, sur un foyer si concentré, le fléau âprement
mordit. Le bon cœur de Toulon lui fut fatal aussi. Elle reçut
magnanimement des échappés de Marseille. Ils purent bien amener la
peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue
l'introduction du fléau. Les notables effrayés allaient fuir, se
disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus,
cœur héroïque, les retint, leur dit sévèrement: «Et le peuple, que
va-t-il devenir, messieurs, dans cette ville dénuée, si les riches
emportent leurs bourses?» Il les retint et força tout le monde de
rester. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications
entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un système tout contraire. Ce
fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux hôpitaux
immenses furent créés et dans la rade et aux montagnes. Tout ce qui
n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus,
pendant sept grands mois, soutint cette gageure qu'on eût crue
impossible, de garder, de nourrir à domicile, une population de
vingt-six mille âmes. Pour ce temps, Toulon fut un sépulcre. Nul
mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en
porte, puis de l'enlèvement des morts. Les médecins périrent la
plupart, les magistrats périrent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs
périrent. Les déserteurs condamnés les remplaçaient, mais avec une
brutalité précipitée et furieuse. Les corps, du quatrième étage,
étaient, la tête en bas, jetés au tombereau. Une mère venait de perdre
sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps
précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendit.
Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle
survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur
de l'excellente histoire du port.
La pauvre petite Cadière avait justement l'âge de cette morte qui
survécut, douze ans, l'âge si vulnérable pour ce sexe. La fermeture
générale des églises, la suppression des fêtes (de Noël! si gai à
Toulon), tout cela pour l'enfant était la fin du monde. Il semble
qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva
point. Elle garda l'aspect d'un désert. Tout était ruiné, en deuil,
veuf, orphelin, beaucoup désespérés. Au milieu, une grande ombre,
d'Antrechaus, qui avait vu tout mourir, ses fils, frères et collègues,
et qui s'était glorieusement ruiné, à ce point qu'il lui fallut
manger chez ses voisins; les pauvres se disputaient l'honneur de le
nourrir.
La petite dit à sa mère qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle
avait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus
que servir les malades; elle entraînait toujours sa mère à l'hôpital
qui était au bout de leur rue. Une petite voisine de quatorze ans, la
Laugier, avait perdu son père, vivait avec sa mère fort misérablement.
Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des
vêtements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda à ses parents qu'on
payât pour la Laugier les frais d'apprentissage chez une couturière,
et tel était son ascendant, qu'ils ne refusèrent pas cette grosse
dépense. Sa piété, son charmant petit cœur la rendaient
toute-puissante. Sa charité était passionnée; elle ne donnait pas
seulement; elle aimait. Elle eût voulu que cette Laugier fût parfaite.
Elle l'avait volontiers près d'elle, la couchait souvent avec elle.
Toutes deux avaient été reçues dans les _filles de Sainte-Thérèse_, un
tiers-ordre que les carmes avaient organisé. Mlle Cadière en était
l'exemple, et, à treize ans, elle semblait une carmélite accomplie.
Elle avait emprunté d'une visitandine des livres de mysticité qu'elle
dévorait. La Laugier, à quinze ans, faisait un grand contraste; elle
ne voulait rien faire, rien que manger et être belle. Elle l'était, et
pour cela on l'avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thérèse.
Occasion de grandes privautés avec les prêtres; aussi, quand sa
conduite lui mérita d'être chassée de la congrégation, une autre
autorité, un vicaire général, s'emporta jusqu'à dire que, si elle
l'était, on interdirait la chapelle (p. 36-37).
Toutes deux elles avaient le tempérament du pays, l'extrême agitation
nerveuse, et dès l'enfance, ce qu'on appelait des _vapeurs de mère_
(de matrice). Mais le résultat était opposé; fort charnel chez la
Laugier, gourmande, fainéante, violente; tout cérébral chez la pure et
douce Catherine, qui, par suite de ses maladies ou de sa vive
imagination qui absorbait tout en elle, n'avait aucune idée du sexe.
«A vingt ans, elle en avait sept.» Elle ne songeait à rien qu'à prier
et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle
pleurait, comme si on lui eût proposé de quitter Dieu.
On lui avait prêté la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gênes,
et elle avait acheté le _Château de l'âme_ de sainte Thérèse. Peu de
confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient
gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le
confesseur de sa mère, prêtre de la cathédrale, ni un carme, ni le
vieux jésuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prêtre de
Saint-Louis, de haute spiritualité. Elle passait des jours à l'église,
tellement que sa mère, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute
dévote qu'elle était, la punissait à son retour. Ce n'était pas sa
faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son âge la
tenaient tellement pour sainte, que parfois, à la messe, elles crurent
voir l'hostie, attirée par la force d'amour qu'elle exerçait, voler à
elle et d'elle-même se placer dans sa bouche.