Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur

laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus

tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou

avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents

étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.

13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que

devinrent les nouveau-nés.

Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne

convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses

remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour.

Il exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il

mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre

esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la

mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,

son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la

prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une

autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses

par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine,

enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait

par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier

d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait

en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,

battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.

Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,

éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait

demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,

qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la

richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.

Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille, craignant

sans doute Richelieu, qui essayait alors une réforme des cloîtres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa

mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la

reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres

surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,

et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en

accuser bien d'autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on

chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une

certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin

furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel

fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne

voyait le Diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle

avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la

mère des novices. Rien de nouveau, du reste. C'était un réchauffé des

deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les

relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.

L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du

pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son

avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son

corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,

condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour

trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la

robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût

voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les

religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui

était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,

vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs

aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent

s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du

Diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le

bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et

des cris.

Mais la sœur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son

diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un

éternel _in-pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il

n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de

religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient.

Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un

jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de

Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un

magistrat fort clairvoyant, conseiller des Aides à Rouen. Ils y mirent

une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent

pendant dix-sept jours.

Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils

avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur

fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne.

Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise

en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches,

les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on

n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des

possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On

creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat

sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la sœur

Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa

main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle

allait jeter dans la terre.

Les exorcistes, pénitenciers, prêtres et capucins, qui étaient là,

furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité,

commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux

religieuses, il y en avait, dit-il, six _possédées_ qui eussent mérité

correction. Dix-sept autres, les _charmées_, étaient des victimes, un

troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec

précision; elles sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à

la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion

nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer.

Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les

prêtres reconnaissent le caractère surnaturel des possédées. _Elles

prédisent_, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent,

d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut

le départ de la Vierge). _Elles savent le grec_ devant le peuple de

Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles

font des sauts, des tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc

d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de

terrible et vraiment _contre la nature_, c'est de dire des choses

sales, qu'un homme ne dirait jamais.

Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le

masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes.

Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou

à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière,

désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche

gagnait la terreur ecclésiastique.

C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible Anne

d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus

qu'un mot dans la langue: _La reine est si bonne_.» Cette bonté

donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant

enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner.

L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir.

Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des

victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla

pleurer à la cour pour la religion outragée.

Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant

depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il ne

revînt de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne

d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en

enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé.

Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était

surnaturelle, au-dessus de tout art humain.

Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen qui étaient

médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce

frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina dans une brochure

qui restera. Il accepte ce grand duel de la science contre le clergé,

déclare (comme Wyer au seizième siècle) «que le vrai juge en ces

choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science». A grand'peine,

il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût

vendre. Alors, ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil

distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de

Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux

passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,

le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans

réplique qui constatait leur infamie.

Revenons à la misérable Madeleine. Le pénitencier d'Évreux, son

ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!

p. 67), l'emportait, comme sa proie, au fond de l'_in-pace_ épiscopal

de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous

la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les

ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait

crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de

linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur

et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était

troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux

prisons, sujets à manger des nez, des oreilles.

Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui

donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave

au-dessus, parler au trou de l'_in-pace_, menacer, commander, et la

confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres

personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle n'expirât, la

tira un moment de l'_in-pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis,

furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.

La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout à coup, cela

combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé, et elle avait plus de

force. Elle fut prise au cœur d'un furieux désir de la mort. Elle

avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle

pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant,

elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit

mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures

durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie

même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait

plus forte. La mort du cœur n'y faisait rien.

Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation

pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur

de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer

d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut,

dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se

défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le

Diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies

honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait

plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens

dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide.

Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du

cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?)

qui la réservait pour le crime.

Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté,

de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle

n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y

renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit

de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait

témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).

Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,

en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois

qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.

Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.

On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.

Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel

signe elle reconnaîtrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le

reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé!

Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra

devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la

garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait

les clés. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,

dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son

cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les parlements

restaient l'unique autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus

favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle

il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait

fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au

vicaire Boullé, et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la

plainte des parents de Picart, et condamna l'évêque d'Évreux à le

replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se

chargea du procès, et à cette occasion tira enfin d'Évreux la

misérable Madeleine, et la prit aussi à Rouen.

On craignait fort qu'il ne fît compromettre et le chirurgien Yvelin et

le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des

religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les

fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du roi, tribunal

indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la

charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose

de justice.

En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen,

consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour

pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de

Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner

contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin

Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chanté ce triomphe

dans sa _Piété affligée_, burlesque monument de sottise où il accuse,

sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. On a vu un peu

plus haut (dans une note) le beau texte du capucin où il donne pour

leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.

La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont

vu que la forme, le ridicule; le fond, très grave, fut une réaction

morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa

outre, trancha le nœud. Il ordonna: 1º qu'on détruisît la Sodome de

Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;

2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois

par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour

rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point.

Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de

Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende

honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux

poissons, où il fut dévoré des flammes (21 août 1647). Madeleine, ou

plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.

IX

SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SIÈCLE

La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieux que la

France, mais longtemps contenu, éclate en politique et bientôt en

religion. Le grand roi veut en vain imposer un sérieux solennel. Le

rire continue en dessous.

Mais n'est-ce donc que rire et risée? Point du tout, c'est l'avènement

de la Raison. Par Keppler, Galilée, par Descartes et Newton, s'établit

triomphalement le dogme raisonnable, la foi à l'_immutabilité des lois

de la Nature_. Le miracle n'ose plus paraître, ou, quand il l'ose, il

est sifflé.

Pour parler mieux encore, les fantasques miracles du caprice ayant

disparu, apparaît le grand miracle universel et d'autant plus divin

qu'il est plus régulier.

C'est la grande Révolte qui décidément a vaincu. Vous la reconnaissez

dans les formes hardies de ces premières explosions, dans l'ironie de

Galilée, dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa

construction. Le Moyen-âge eût dit: «C'est l'esprit du _Malin_.»

Victoire non négative pourtant, mais fort affirmative et de ferme

fondation. L'_esprit de la Nature et les sciences de la Nature_, ces

proscrits du vieux temps, rentrent irrésistibles. C'est la Réalité, la

Substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres.

On avait follement dit: «Le grand Pan est mort.» Puis, voyant qu'il

vivait, on l'avait fait un Dieu du mal; à travers le chaos, on pouvait

s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la

sublime fixité des lois qui dirigent l'étoile et qui non moins

dirigent le mystère profond de la vie.

On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point

contradictoires: l'esprit de Satan a vaincu, mais c'est fait de la

sorcellerie.

Toute thaumaturgie, diabolique ou sacrée, est bien malade alors.

Sorciers, théologiens, sont également impuissants. Ils sont à l'état

d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du caprice

de la Grâce les merveilles que la science ne demande qu'à la Nature, à

la Raison.

Les jansénistes, si zélés, n'obtiennent en tout ce siècle qu'un tout

petit miracle ridicule. Moins heureux encore les jésuites, si

puissants et si riches, ne peuvent à aucun prix s'en procurer, et se

contentent des visions d'une fille hystérique, sœur Marie Alacoque,

énormément sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle

impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler.

Notez qu'en cette décadence de la foi au surnaturel, l'un suit

l'autre. Ils étaient liés dans l'imagination, dans la terreur du

Moyen-âge. Ils sont liés encore dans le rire et dans le dédain. Quand

Molière se moqua du Diable et «des chaudières bouillantes», le clergé

s'émut fort; il sentit que la foi au Paradis baissait d'autant.

Un gouvernement tout laïque, celui du grand Colbert (qui fut longtemps

le vrai roi), ne cache pas son mépris de ces vieilles questions. Il

vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de

Rouen, _défend aux tribunaux d'admettre l'accusation de sorcellerie_

(1672). Ce Parlement réclame et fait très bien entendre qu'en niant la

sorcellerie, on compromet bien d'autres choses. En doutant des

mystères d'en bas, on ébranle dans beaucoup d'âmes la croyance aux

mystères d'en haut.

Le Sabbat disparaît. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. Il entre

dans les mœurs. Ses pratiques sont la vie commune.

On disait du Sabbat: «Jamais femme n'en revint enceinte.» On

reprochait au Diable, à la sorcière, d'être l'ennemi de la génération,

de détester la vie, d'aimer la mort et le néant, etc. Et il se trouve

justement qu'au pieux dix-septième siècle, où la sorcière expire[74],

l'amour de la stérilité et la peur d'engendrer sont la maladie

générale.

[74] Je ne prends pas la Voisin pour sorcière, ni pour sabbat la

contrefaçon qu'elle en faisait pour amuser des grands seigneurs

blasés, Luxembourg et Vendôme, son disciple, et les effrontées

Mazarines. Des prêtres scélérats, associés à la Voisin, leur

disaient secrètement la Messe noire, et plus obscène certainement

qu'elle n'avait pu être jadis devant tout un peuple. Dans une

misérable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une

femme livrée à la risée! horreur!... jouet bien moins des hommes

encore que de la cruauté des femmes, d'une Bouillon, insolente,

effrénée, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en

poisons (1681).

Si Satan lit, il a sujet de rire en lisant les casuistes ses

continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque différence? Oui. Satan, dans

des temps effroyables, fut prévoyant pour l'affamé; il eut pitié du

pauvre. Mais ceux-ci ont pitié du riche. Le riche, avec ses vices, son

luxe, sa vie de cour, est un nécessiteux, un misérable, un mendiant.

Il vient en confession, humblement, menaçant, extorquer du docteur une

autorisation de pécher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en

a le courage) la surprenante histoire des lâchetés du casuiste qui

veut garder son pénitent, des expédients honteux où il descend. De

Navarro à Escobar, un marchandage étrange se fait aux dépens de

l'épouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le

casuiste est vaincu, lâche tout. De Zoccoli à Liguori (1670-1770), il

ne défend plus la nature.

Le Diable, au Sabbat, comme on sait, eut deux visages, l'un d'en haut,

menaçant, et l'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que

faire, il donnera ce dernier généreusement au casuiste.

Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fidèles se trouvent alors chez

les honnêtes gens, les ménages sérieux qui se gouvernent par

l'Église[75]. La mondaine, qui relève sa maison par la grande

ressource du temps, l'adultère lucratif, se rit de la prudence et suit

la nature hardiment. La famille dévote ne suit que son Jésuite. Pour

conserver, concentrer la fortune, pour laisser un fils riche, elle

entre aux voies obliques de la spiritualité nouvelle. Dans l'ombre et

le secret, la plus fière, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente,

suit la leçon de Molinos: «Nous sommes ici bas pour souffrir! Mais la

pieuse indifférence, à la longue, adoucit, endort. On obtient un

néant.--La mort? Pas tout à fait. Sans se mêler, ni répondre des

choses, on en a l'écho, vague et doux. C'est comme un hasard de la

Grâce, suave et pénétrante, nulle part plus qu'aux abaissements où

s'éclipse la volonté.»

[75] La stérilité va toujours croissant dans le dix-septième

siècle, spécialement dans les familles rangées, réglées à la

stricte mesure du confessionnal. Prenez même les jansénistes.

Suivez les Arnauld; voici leur décroissance: d'abord vingt

enfants, quinze enfants; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Cette

race énergique (et mêlée aux vaillants Colbert) finit-elle par

énervation? Non. Elle s'est resserrée peu à peu pour faire un

aîné riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et

meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorisée.

Exquises profondeurs... Pauvre Satan! que tu es dépassé! Humilie-toi,

admire, et reconnais tes fils.

Les médecins, qui bien plus encore sont ses fils légitimes, qui

naquirent de l'empirisme populaire qu'on appelait sorcellerie, eux ses

héritiers préférés à qui il a laissé son plus haut patrimoine, ne s'en

souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a

préparés.

Ils font plus. A ce roi déchu, à leur père et auteur, ils infligent

certains coups de fouet... _Tu quoque, fili mi!..._ Ils donnent contre

lui des armes cruelles aux rieurs.

Déjà ceux du seizième siècle se moquaient de l'Esprit, qui de tout

temps, des sibylles aux sorcières, agita et gonfla la femme. Ils

soutenaient qu'il n'est ni diable, ni Dieu, mais, comme disait le

Moyen-âge: «le Prince de l'air». Satan ne serait qu'une maladie!

La _possession_ ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, sèche

et tendue, des cloîtres. Les six mille cinq cents diables de la petite

Madeleine de Gauffridi, les légions qui se battaient dans le corps des

nonnes exaspérées de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent

des orages physiques. «Si Éole fait trembler la terre, dit Yvelin,

pourquoi pas le corps d'une fille!» Le chirurgien de la Cadière (qu'on

va voir tout à l'heure) dit froidement: «Rien autre chose qu'une

suffocation de matrice.»

Étrange déchéance! L'effroi du Moyen-âge vaincu, mis en déroute devant

les plus simples remèdes, les exorcismes à la Molière, fuirait et

s'évanouirait?

C'est trop réduire la question. Satan est autre chose. Les médecins

n'en voient ni le haut, ni le bas,--ni sa haute Révolte dans la

science,--ni les étranges compromis d'intrigue dévote et d'impureté

qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tartufe.

On croit connaître le dix-huitième siècle, et l'on n'a jamais vu une

chose essentielle qui le caractérise.

La Sorcière · 第 15 / 23 段