Toutes lui furent à discrétion. La femme de l'avocat du roi fut

sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui

en eut un enfant. Ce n'était pas assez. Ce conquérant, maître des

dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses.

Il y avait partout alors des Ursulines, sœurs vouées à l'éducation,

missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient

les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un

petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent

lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien

collège huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien

apparentée, brûlait d'élever son couvent, de l'amplifier, de

l'enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier

peut-être, l'homme à la mode, si déjà elle n'eût eu pour directeur un

prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche

parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on

l'appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames

supérieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec

fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on

parlait tant.

Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois

affronts en même famille), unirent leurs jalousies et jurèrent la

perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il

se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire

presque écrouler la ville.

Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait

mises, n'étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la

ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant

d'épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux

apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mélange de petites

filles riches que l'on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors.

Si bien qu'elles s'épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en

étaient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions,

se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le

revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,

senti la nuit près d'elles, audacieux, vainqueur, et s'être réveillées

trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices?

Était-ce Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l'escalade!

On n'a jamais pu l'éclaircir.

Les trois dès lors crurent le tenir. Ils suscitèrent d'abord dans les

petites gens qu'ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne

pouvoir plus garder pour leur curé un débauché, un sorcier, un démon,

un esprit fort, qui, à l'église, «pliait un genou et non deux»; enfin

qui se moquait des règles, et donnait des dispenses contre les droits

de l'évêque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'évêque de

Poitiers, défenseur naturel du prêtre, et livrait celui-ci à la rage

des moines.

Tout cela monté avec génie, il faut l'avouer. En le faisant accuser

par deux pauvres, on trouva très utile de le bâtonner par un noble. En

ce temps de duel, l'homme impunément bâtonné perdait dans le public,

il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.

Comme en tout il aimait l'éclat, il alla au roi même, se jeta à ses

genoux, demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Il l'aurait eue d'un

roi dévot; mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c'était

affaire d'amour et fureur de maris trompés.

Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à

pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais

le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore

pour lui l'autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers,

l'archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et

brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules

au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps

lui conseilla sagement d'aller vivre partout, excepté à Loudun.

C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du

triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il

rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient

des fenêtres; il marchait tenant un laurier.

Non content de cette folie, il menaçait, voulait réparation. Ses

adversaires, ainsi poussés, à leur tour en péril, se rappelèrent

l'affaire de Gauffridi, où le Diable, le père du mensonge,

honorablement réhabilité, avait été accepté en justice comme un bon

témoin véridique, croyable pour l'Église et croyable pour les gens du

roi. Désespérés, ils invoquèrent un diable et ils l'eurent à

commandement. Il parut chez les Ursulines.

Chose hasardeuse. Mais que de gens intéressés au succès! La supérieure

voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientôt les yeux de la

cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur

victoire sur leurs rivaux, les prêtres. Ils retrouvaient ces combats

populaires livrés au Diable en l'autre siècle, souvent (comme à

Soissons) devant la porte des églises, la terreur et la joie du peuple

à voir triompher le bon Dieu, l'aveu tiré du Diable «que Dieu est dans

le Sacrement», l'humiliation des huguenots convaincus par le démon

même.

Dans cette comédie tragique, l'exorciste représentait Dieu, ou tout au

moins c'était l'archange terrassant le dragon. Il descendait des

échafauds épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans les

bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie.

Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les

procès. On ne s'intéressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours

le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610).

Mais on était du moins dédommagé par une grande, une superbe mise en

scène. L'âpre désert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans

l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succès. Loudun eut

pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armée

d'exorcistes divisés en plusieurs églises. Enfin Louviers, que nous

verrons, pour raviver un peu ce genre usé, imagina des scènes de nuit

où les diables en religieuses, à la lueur des torches, creusaient,

tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachés.

L'affaire de Loudun commença par la supérieure et par une sœur

converse à elle. Elles eurent des convulsions, jargonnèrent

diaboliquement. D'autres nonnes les imitèrent, une surtout, hardie,

reprit le rôle de la Louise de Marseille, le même diable Léviathan,

le démon supérieur de chicane et d'accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs

s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par

quatre. Ils se partagent les églises. Les capucins à eux seuls en

occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet

auditoire effrayé, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des

diables. Six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de

ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon.

On en parla partout, à Paris, à la cour. Notre reine espagnole,

imaginative et dévote, envoie son aumônier; bien plus, lord Montaigu,

l'ancien papiste, son fidèle serviteur, qui vit tout et crut tout,

rapporta tout au pape. Miracle constaté. Il avait vu les plaies d'une

nonne, les stigmates marqués par le Diable sur les mains de la

supérieure.

Qu'en dit le roi de France? Toute sa dévotion était tournée au Diable,

à l'enfer, à la crainte. On dit que Richelieu fut charmé de l'y

entretenir. J'en doute; les diables étaient essentiellement espagnols

et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'eût été contre

Richelieu. Peut-être en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya

sa nièce pour témoigner intérêt à la chose.

La cour croyait. Mais Loudun même ne croyait pas. Ses diables, pauvres

imitateurs des démons de Marseille, répétaient le matin ce qu'on leur

apprenait le soir d'après le manuel connu du Père Michaëlis. Ils

n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, répétition soignée

de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit préparés et stylés à

figurer devant le peuple.

Un ferme magistrat, le bailli de la ville, éclata, vint lui-même

trouver les fourbes, les menaça, les dénonça. Ce fut aussi le jugement

tacite de l'archevêque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il

envoya un règlement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur

arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les

trouva point possédées, ni folles, ni _malades_. Qu'étaient-elles?

Fourbes à coup sûr.

Ainsi continue dans le siècle ce beau duel du médecin contre le

Diable, de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge.

Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan

continua bravement à Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire

n'était que ridicule.

Le Démon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais

les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. Le

flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis

devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut

pris à partie par une riche demoiselle de la ville qu'il disait être

maîtresse du curé. Comme calomniateur, il fut condamné à l'amende

honorable.

La supérieure était perdue. On eût aisément constaté ce que vit plus

tard un témoin, que ses stigmates étaient une peinture, rafraîchie

tous les jours. Mais elle était parente d'un conseiller du roi,

Laubardemont, qui la sauva. Il était justement chargé de raser les

forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger

Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accusé était curé et ami

de la _Cordonnière de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de

Médicis, qu'il s'était fait le secrétaire de sa paroissienne, et, sous

son nom, avait écrit un ignoble pamphlet.

Du reste, Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose,

qu'il l'eût pu difficilement. Les capucins, le Père Joseph,

spéculaient là-dessus. Richelieu lui aurait donné une belle prise

contre lui près du roi s'il n'eût montré du zèle. Certain M. Quillet,

qui avait observé sérieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais

celui-ci craignit de l'écouter, et le regarda de si mauvais œil que

le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.

Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir

illimité. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une

horrible massue, pour écraser une mouche.

Les magistrats furent indignés, le lieutenant civil avertit Grandier

qu'il l'arrêterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit

arrêter. Enlevé à l'instant, sans forme de procès, mis aux cachots

d'Angers. Puis ramené, jeté où? dans la maison et la chambre d'un de

ses ennemis qui en fait murer les fenêtres, pour qu'il étouffe.

L'exécrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfonçant

des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains

mêmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance

préalable, l'avant-goût du supplice!

On le traîne aux églises, en face de ces filles, à qui Laubardemont a

rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamné

saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour

Grandier fut près de périr sous leurs ongles.

Ne pouvant imiter l'éloquence de la possédée de Marseille, elles

suppléaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des

prétendus diables pour lâcher devant le public la bonde à la furie des

sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait ouïr

là, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant, le peu qu'on leur

soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public

trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrième_. Les

capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient

faibles en latin, ils parlaient à merveille l'iroquois, le

topinambour.

La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,

apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et

tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il

fit payer les exorcistes, payer les religieuses.

Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle.

Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les

exorcistes, sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent

promener hors de la ville, les promenèrent eux-mêmes. Et l'une d'elles

en revint enceinte. L'apparence du moins était telle. Au cinquième ou

sixième mois, tout disparut, et le démon qui était en elle avoua la

malice qu'il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette

illusion de grossesse. C'est l'historien de Louviers qui nous apprend

cette histoire de Loudun[69].

[69] Esprit de Bosroger, p. 135.

On assure que le Père Joseph vint secrètement, mais vit l'affaire

perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jésuites vinrent aussi,

exorcisèrent, firent peu de chose, flairèrent l'opinion, se dérobèrent

aussi.

Mais les moines, les capucins, étaient si engagés, qu'il ne leur

restait plus qu'à se sauver par la terreur. Ils tendirent des pièges

perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr,

éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la

commission d'expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.

Les nonnes mêmes leur échappaient. Après cette terrible orgie de

fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang

humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur:

elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu'elles

avaient à attendre, si elles parlaient, malgré la certitude de finir

dans une basse-fosse[70], elles dirent dans l'église qu'elles étaient

damnées, qu'elles avaient joué le Diable, que Grandier était innocent.

[70] C'était l'usage encore; voir Mabillon.

Elles se perdirent, mais n'arrêtèrent rien. Une réclamation générale

de la ville au roi n'arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé

(18 août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu'avant le bûcher

ils exigèrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantât partout

l'aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu

qu'on lui arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa.

On craignait l'échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on

avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres,

ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se

souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée

avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de

Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui

dit que, s'il était sage, on lui sauverait la flamme, qu'on

l'étranglerait préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna

encore ceci à la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien

sur le chemin et rien sur l'échafaud. Quand on le vit bien lié au

poteau, toute chose prête, et le feu disposé pour l'envelopper

brusquement de flamme et de fumée, un moine, son propre confesseur,

sans attendre le bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, engagé,

n'eut que le temps de dire: «Ah! vous m'avez trompé!» Mais les

tourbillons s'élevèrent et la fournaise de douleurs... On n'entendit

plus que des cris.

Richelieu, dans ses _Mémoires_, parle peu de cette affaire et avec une

honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui

vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant

les exorcistes, en lâchant la bride aux capucins, en les laissant

triompher par la France, encouragé, tenté la fourberie. Gauffridi,

renouvelé par Grandier, va reparaître encore plus sale, dans l'affaire

de Louviers.

C'est justement en 1634 que les diables, chassés de Poitou, passent en

Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans

invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Léviathan de

Provence, contrefait à Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se

tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues

de Sodome. Hélas! tout à l'heure, à Louviers, il perd son audace même;

il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.

VIII

POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT (1633-1647)

Si Richelieu n'eût refusé l'enquête que demandait le Père Joseph

contre les directeurs _illuminés_, on aurait d'étranges lumières sur

l'intérieur des cloîtres, la vie des religieuses. Au défaut,

l'histoire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et

de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il eût dans

l'_illuminisme_ un nouveau moyen de corruption, n'en employait pas

moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'apparitions diaboliques,

angéliques, etc.[71]

[71] Il était trop facile de tromper celles qui désiraient

l'être. Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen-âge,

les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup

mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore

nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à

leurs sœurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante,

bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un

registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse;

elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, Sainte Vierge,

donnez-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher» (dans Lasteyrie,

_Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur, qui, quel

que fût son âge, était en péril. On sait l'histoire d'un certain

couvent russe: un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez

les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours.

Elles croyaient communément qu'un saint ne peut que sanctifier,

et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les

_sanctifiées_. (L'Estoile.) Cette croyance était fort sérieuse

dans les cloîtres. (Voy. le capucin Esprit de Bosroger, ch. XI,

p. 156.)

Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans,

le premier, David, est _illuminé_ et molinosiste (avant Molinos); le

second, Picart, agit _par le Diable_ et comme sorcier; le troisième,

Boulé, sous la figure d'ange.

Voici le livre capital sur cette affaire:

_Histoire de Magdelaine Bavent_, religieuse de Louviers, avec son

interrogatoire, etc., 1652, in-quarto, Rouen[72].--La date de ce livre

explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la

Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de

Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa

vie.

[72] Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible,

plus digne d'être réimprimé (_Bibl. imp._, Z, _ancien 1016_).

C'est l'histoire la plus forte en ce genre.--La _Piété affligée_,

du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les

annales de la bêtise humaine. J'en ai tiré, au chapitre

précédent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire brûler;

mais je me suis gardé de copier les libertés amoureuses que

l'ange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de colombe,

etc.--Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin

sont à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. L'_Examen_ et

l'_Apologie_ se trouvent dans un volume relié et mal intitulé:

_Éloges de Richelieu_ (Lettre X, 550). L'_Apologie_ s'y trouve en

double au volume Z, 899.

Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. A douze, on

la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,

un franciscain, y était le maître absolu; cette lingère, faisant des

vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait

croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres

breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au

diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut

la quatrième.

Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de

Saint-François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen,

veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait

que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus

un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle

fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce

couvent, pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un

lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent

contre les abus qui salissaient les cloîtres, le _Fouet des

paillards_[73]. Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort

étranges de la pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam

eut dans son innocence. Dociles à ses leçons, les religieuses du

cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre

à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves

revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans

certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine, qui, à

seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière

(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut

et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein

avec la nappe de l'autel.

[73] Voy. Floquet, _Parl. de Normandie_, t. V, p. 636.

Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à

la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les

abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la

sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il

ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent,

l'illuminisme: «Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché

qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché», etc. Les

religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre

elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et _passim_).

Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.

Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui

avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,

son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession il ne lui

parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la

chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient

tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits

mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, elle était

presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que

David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin

par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez

lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla

l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y

être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop

vrai.

Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brava

le scandale et la rendit enceinte.

Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles

dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les

aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi

leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par

l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces

maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une

l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait

élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon

cœur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe

église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu

pas?»

La Sorcière · 第 14 / 23 段