nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On
lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très
soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle
en vérité, et souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des
questions étranges sur le magicien, sur les places de son corps qui
pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-même fut examinée.
Quoiqu'elle dût l'être à Aix par les médecins et chirurgiens du
Parlement (p. 70), Michaëlis, par excès de zèle, la visita à la
Sainte-Baume, et il spécifie ses observations (p. 69). Point de
matrone appelée. Les juges, laïques et moines, ici réconciliés et
n'ayant pas à craindre leur surveillance mutuelle, se passèrent
apparemment ce mépris des formalités.
Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas
tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
toi!...»
Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en
effet, le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre,
de n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
couper, lui ôter cette vanité.
Elle était obéissante et douce dans ses bons moments, et on aurait
bien voulu en faire une Louise. Mais ses diables étaient vaniteux,
amoureux, non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on
voulut les faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis
fut obligé de jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef,
tenant à dépasser de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà
tiré de ce petit corps une armée de six mille six cent soixante
diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le
public, il lui fit rejeter le charme ou sortilège qu'elle avait avalé,
disait-il, et le lui tira de la bouche dans une matière gluante. Qui
eût refusé de se rendre à cela? L'assistance demeura stupéfaite et
convaincue.
Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même.
Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient
irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle
avouait que tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait
toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit,
disait-elle, j'étais au Sabbat. Les magiciens adoraient ma statue
toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils
tiraient de leurs mains avec des lancettes. _Lui_, il était là, à
genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le
trahir... Je résistais... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui
veuille mourir pour elle?--Moi, dit un jeune homme», et le magicien
l'immola.»
Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un
seul de ses beaux cheveux blonds. «Et, comme je refusais, il dit: La
moitié au moins d'un cheveu».
Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
jambes pour rejoindre Gauffridi.
On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait
comment la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le
tira, le coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que
l'obstination de cette personne si douce venait des sorciers
invisibles qui s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme
d'armes, bien solide, avec une épée, qui frappait de tous les côtés,
et taillait les invisibles en pièces.
Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, ce fut la mort de
Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le Carême à Aix,
vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion,
envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé
de l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru
qu'on n'oserait.
Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle
était si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et
étroit charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme
on en voit à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer
d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on
introduisit la fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au
visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle
fut dès lors à discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la
conscience, l'extermination de ce qui restait de sens moral et de
volonté.
Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
et elle lui dit par cœur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
faisant blasphémer son diable au nom du magicien. Belzébuth disait
par sa bouche: «Je renonce à Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce à
Dieu», etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du
Juste, de la part de Gauffridi!»
Horrible communauté. Ce diable à deux damnait l'un par les paroles de
l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à
Gauffridi. Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le
blasphémateur muet dont l'impiété rugissait par la voix de cette
fille.
Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils
eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi,
Belzébuth, parles-tu si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots
affreux: «S'il y a des traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre
les démons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire
tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et
m'en moque.»
Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon
de la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut
place encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le
moindre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient
d'exorcismes et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept
mille diables, sont obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que
mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage
seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais
n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et,
quand on le lui ôta, elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des
aiguilles, enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une
longue épingle par l'oreille.
Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles,
n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est
bien étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui
devait être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il
apprit avec étonnement et horreur que, par trois fois, on avait
enfoncé l'aiguille sans qu'il la sentît; donc il était trois fois
marqué du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en
Avignon, cet homme serait brûlé demain.»
Il se sentit perdu, et ne se défendit plus. Il regarda seulement si
quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. Il
dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on
aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était trop froid et
trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avancée
d'ailleurs et désespérée.
Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une
pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la
juridiction laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur
l'article des mœurs, n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux.
Ils enveloppaient Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et
nuit, mais seulement pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie
restant le grand chef d'accusation, on pût laisser au second plan la
séduction d'un directeur, qui compromettait le clergé.
Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
qui bien certainement livrait son corps au bûcher.
L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne
devait pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du
clergé et du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on
somma son diable, Belzébuth, de vider les lieux, sinon de donner ses
oppositions. Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.
Puis on fit venir Louise, avec son diable Verrine. Mais avant de
chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce diable,
en lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
Séraphins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile,
dit Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre,
elle fit effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir
des autres, et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges,
prosternée et la tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et
si indomptée, s'humilier, baiser le pavé, et, les bras étendus, s'y
appliquer de tout son long.
Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée
par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était
là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébuth, le diable
sorti de Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de
Gauffridi.»
Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul
doute la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient
servir, mais ils les tenaient «sous le secret de la cour».
L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de
Gauffridi, brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).
La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à
Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
au diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée,
Denise Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand
bruit, la montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de
Beauvais à Notre-Dame de Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce
pèlerinage picard n'eut pas l'effet dramatique, les terreurs de la
Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son latin, n'eut pas la brûlante
éloquence de la Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout
n'aboutit à rien qu'à amuser les huguenots.
Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que
comme exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes
du bois qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle,
l'avaient répudiée et abandonnée.
Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
pas... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle
ne mourut pas; elle tua encore. Le diable meurtrier qui était en elle
était plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs
par noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à
la magie, entre autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des
deux yeux», qui fut brûlée vive.
«Prions Dieu, dit en finissant le Père Michaëlis, que le tout soit à
sa gloire et à celle de son Église.»
VII
LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--URBAIN GRANDIER (1632-1634)
Dans les _Mémoires d'État_ qu'avait écrits le fameux Père Joseph,
qu'on ne connaît que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment
supprimés comme trop instructifs, ce bon Père expliquait qu'en 1633 il
avait eu le bonheur de découvrir une hérésie, une hérésie immense, où
trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.
Les capucins, légion admirable des gardiens de l'Église, bons chiens
du saint troupeau, avaient flairé, surpris non pas dans les déserts,
mais en pleine France, au centre, à Chartres, en Picardie, partout, un
terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illuminés ou
quiétistes), qui, trop persécutés là-bas, s'étaient réfugiés chez
nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,
glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.
La merveille, c'était qu'on n'eût pas su plus tôt la chose. Elle ne
pouvait guère être cachée, étant si étendue. Les capucins juraient
qu'en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang
plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante
mille professeurs. Tout le clergé en était-il? tous les confesseurs,
directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels
nombre de laïques s'adjoignirent, brûlant du même zèle pour le salut
des âmes féminines. Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent,
audace, est l'auteur des _Délices spirituelles_, Desmarets de
Saint-Sorlin.
On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les
religieuses, cent fois plus maître alors qu'il ne le fut dans les
temps antérieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.
La réforme du Concile de Trente pour la clôture des monastères, fort
peu suivie sous Henri IV, où les religieuses recevaient le beau monde,
donnaient des bals, dansaient, etc., cette réforme commença
sérieusement sous Louis XIII. Le cardinal de La Rochefoucauld, ou
plutôt les Jésuites qui le menaient, exigèrent une grande décence
extérieure. Est-ce à dire que l'on n'entrât plus aux couvents? Un seul
homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais à
volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,
surtout par David, à Louviers). Cette réforme, cette clôture, ferma la
porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tête-à-tête au
directeur, et l'influence unique.
Qu'en résulterait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les
hommes pratiques, non les médecins. Dès le seizième siècle, le médecin
Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son
livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,
dans son livre III, il parle d'un prêtre espagnol estimé qui, à Rome,
entré par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant
qu'épouses de Jésus, elles étaient les siennes, celles du prêtre,
vicaire de Jésus. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât
la grâce d'épouser bientôt ce couvent[65].
[65] Wyer, liv. III, ch. VII, d'après Grillandus.
Si cette visite passagère eut cet effet, on peut comprendre quel dut
être l'état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul
chez elles, et profita de la clôture, put passer le jour avec elles,
recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,
de leurs faiblesses.
Les sens ne sont pas tout dans l'état de ces filles. Il faut compter
surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir
d'une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. Que de choses
nouvelles à cette époque! Les voyages, les Indes, la découverte de la
terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au
dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante
uniformité de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans
assaisonnement que de quelque sermon nasillard?
Les laïques même, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent
de leurs confesseurs l'absolution de l'inconstance.
Le prêtre est entraîné, forcé de proche en proche. Une littérature
immense, variée, érudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout
permettre. Littérature très progressive, où l'indulgence de la veille
paraîtrait sévérité le lendemain.
La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.
L'anéantissement de la personne et la mort de la volonté, c'est le
grand principe mystique. Desmarets nous en donne très bien la vraie
portée morale. Les dévoués, dit-il, immolés en eux et anéantis,
n'existent plus qu'en Dieu. _Dès lors ils ne peuvent mal faire._ La
partie supérieure est tellement divine qu'elle ne sait plus ce que
fait l'autre[66].
[66] Doctrine très ancienne qui reparaît souvent dans le
Moyen-âge. Au dix-septième siècle, elle est commune dans les
couvents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus
naïve que dans les leçons d'un ange normand à une religieuse
(Affaire de Louviers).--L'ange enseigne à la nonne premièrement
«le mépris du corps et l'indifférence à la chair. Jésus l'a
tellement méprisée, qu'il l'a exposée nue à la flagellation, et
laissé voir à tous...»--Il lui enseigne «l'abandon de l'âme et de
la volonté, la sainte, la docile, la toute passive obéissance.
Exemple: la Sainte Vierge, qui ne se défia pas de Gabriel, mais
obéit, conçut.»--Courait-elle un risque? Non. Car un esprit ne
peut causer aucune impureté. Tout au contraire, il purifie.»--A
Louviers, cette belle doctrine fleurit dès 1623, professée par un
directeur âgé, autorisé, David. Le fonds de son enseignement
était «de faire mourir le péché par le péché», pour mieux rentrer
en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de
Bosroger (capucin). _La Piété affligée_, 1645; p. 167, 171, 173,
174, 181, 189, 190, 196.
On devait croire que le zélé Joseph, qui avait poussé si haut le cri
d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas là, qu'il y
aurait une grande et lumineuse enquête; que ce peuple innombrable,
qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait
connu, examiné de près. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a
pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonnés. Mais nul
procès, un silence profond. Selon toute apparence, Richelieu se soucia
peu d'approfondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne
l'aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui eût mis dans
leurs mains l'inquisition sur tous les confesseurs.
En général, le moine jalousait, haïssait le clergé séculier. Maître
absolu des femmes espagnoles, il était peu goûté de nos Françaises
pour sa malpropreté; elles allaient plutôt au prêtre, ou au jésuite,
confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait
lâché la meute des capucins, récollets, carmes, dominicains, etc., qui
eût été en sûreté dans le clergé? Personne. Quel directeur, quel
prêtre, même honnête, n'avait usé et abusé du doux langage des
quiétistes près de ses pénitentes?
Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait
l'assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. Un procès
fut permis aux moines, un seul, contre un curé, mais contre un curé
magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en
l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun
directeur, ne s'y reconnût, et que chacun, en sécurité pleine, pût
toujours dire: «Ce n'est pas moi.»
Grâce à ces soins tout prévoyants, une certaine obscurité reste en
effet sur l'affaire de Grandier[67]. Son historien, le capucin
Tranquille, prouve à merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable,
et il est nommé dans le procès (comme on aurait dit d'Astaroth)
_Grandier des Dominations_. Tout au contraire, Ménage est près de le
ranger parmi les grands hommes accusés de magie, dans les martyrs de
la libre pensée.
[67] L'_Histoire des diables de Loudun_, du protestant Aubin, est
un livre sérieux, solide, et confirmé par les _Procès-verbaux_
mêmes de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une pièce
grotesque. La _Procédure_ est à notre grande Bibliothèque de
Paris. M. Figuier a donné de toute l'affaire un long et excellent
récit (_Histoire du merveilleux_).--Je suis, comme on va voir,
contre les brûleurs, mais nullement pour le brûlé. Il est
ridicule d'en faire un martyre, en haine de Richelieu. C'était un
fat, vaniteux, libertin, qui méritait non le bûcher, mais la
prison perpétuelle.
Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part,
mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il
ne fut qu'un second acte, l'éclairer par le premier acte qu'on a vu en
Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume, où périt
Gauffridi, l'éclairer par le troisième acte, par l'affaire de
Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à
son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.
Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prêtre
libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on
fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin.
Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires et qui permet d'y mieux
voir que dans la fange obscure des monastères d'Espagne et d'Italie.
Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient étonnamment
passives, subissaient la vie de sérail, et pis encore[68].
[68] Voy. Del Rio, Llorente, Ricci, etc.
Nos Françaises, au contraire, d'une personnalité forte, vive,
exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais
diables (et sans figure), partant indiscrètes, bruyantes,
accusatrices. Leurs révélations furent très claires, et si claires
vers la fin que tout le monde en eut honte, et qu'en trente ans, en
trois affaires, la chose, commencée par l'horreur, s'éteignit dans la
platitude, sous les sifflets et le dégoût.
Ce n'était pas à Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous
leurs yeux et leurs railleries, dans la ville même où ils tenaient
leurs grands synodes nationaux, qu'on eût attendu une affaire
scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les
vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une
liberté très grande, pensant non sans raison que des gens souvent
massacrés, tout récemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun
catholique (magistrats, prêtres, moines, un peu de noblesse et
quelques artisans) vivait à part de l'autre, en vraie colonie
conquérante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par
l'opposition du prêtre et du moine.
Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait
le haut du pavé contre les protestants, et confessait les dames
catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des
Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il
éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de
naissance et disputeur, mais méridional d'éducation, de facilité
bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut
brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les
hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent
et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes
les carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On
s'étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage
apparaissait dans les rues de Loudun comme un Père de l'Église, tandis
que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes
de derrière.