montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il
était prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et
les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait,
dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il
aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence,
aveugle et passionnée, qu'il avait déjà corrompue, n'eût poussé
l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être pour son éducation
religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de La Palud,
blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit l'esprit, et ne
respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de son élève.
Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine.
Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques.
La mena-t-il au Sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la
troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est
sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
d'agitation et de peur, fut dès lors par moments folle, et certains
accès la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée
vivante par le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son
père, et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.
VI
GAUFFRIDI (1610)
L'ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins
déraisonnable. Elles n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever
des petites filles. La réaction catholique, qui avait commencé avec
une haute ambition espagnole d'extase, impossible alors, qui avait
follement bâti force couvents de Carmélites, Feuillantines et
Capucines, s'était vue bientôt au bout de ses forces. Les filles qu'on
murait là si durement pour s'en délivrer mouraient tout de suite, et,
par ces morts si promptes, accusaient horriblement l'inhumanité des
familles. Ce qui les tuait, ce n'étaient pas les mortifications, mais
l'ennui et le désespoir. Après le premier moment de ferveur la
terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par
Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des _après-midi_,
l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, les minait
rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop fort les
étouffait.
Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à
ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne de
cloître). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et
d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales
fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les
malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la
doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu
appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses
enseignantes, que ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute
inspection des évêques, et peu, très peu monastique; elles n'étaient
pas cloîtrées encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines
recevaient (au moins les parents des élèves). Les unes et les autres
étaient en rapport avec le monde, sous des directeurs estimés.
L'écueil de tout cela, c'était la médiocrité. Quoique les Oratoriens
et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite, l'esprit général de
l'ordre était systématiquement moyen, modéré, attentif à ne pas
prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, était
un homme d'âge, un protestant converti, qui avait tout traversé, et
était revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi
sages, et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres
pâturages d'une religion oratorienne, monotone et raisonnable. C'est
par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.
Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble
et de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine,
eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans
doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que
ce n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies
de peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
hurlent, qui se sentent saisies du démon.
Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
pu arriver, comme au cloître du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui
prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fût constitué, sous
la figure de Gauffridi, amant commun des religieuses. Ou bien, comme
dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que
le péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France,
et à Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les
consacrées». (L'Estoile, édit. Michaud, p. 561.)
Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il
pas de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une
religieuse qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin,
comme s'étant donnée au Diable et à lui.
Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait,
voyait. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes,
et d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et
désespéré. Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même,
prospérait, s'étendait partout en France! Sa prétention était la
sagesse, le bon sens, le calme. Et tout à coup, il délire! Romillion
eût voulu étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles
par un de ses prêtres. Mais les diables ne tenaient compte
d'exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble,
qui était Belzébuth, démon de l'orgueil, ne daigna desserrer les
dents.
Il y avait, parmi ces possédées, une fille, particulièrement adoptée
de Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et
nourrie dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant ni
père ni mère, était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant
converti. Son nom de Louise Copeau semble roturier. C'était, comme il
parut trop, une fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée.
Ajoutez-y une épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son
orage infernal, une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort
en huit jours.
Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur
et protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté.
Mais elle en oublie un, le démon de la jalousie.
Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
qu'elle avait été au Sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on
l'y avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince...--Quel
prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.
Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses.
Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit
se répandait partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre,
roi des magiciens, le Prince de la magie pour tous les pays. Tel fut
l'affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui
enfoncèrent au front.
Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine
de Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des
mains de l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au
couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père
Michaëlis, inquisiteur du pape en terre papale d'Avignon et qui
prétendait l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement
d'exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi,
celui-ci allait par là le faire tomber aux mains de l'Inquisition.
Michaëlis devait prêcher l'Avent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
l'empressement de nos avocats de Cours d'assises quand il leur vient
un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de conversation
criminelle.
Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
l'Avent, Noël et le carême et de ne brûler qu'à la Semaine-Sainte, la
veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà
exorcisé, était ferré en ces sottises.
Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne
rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois
fois plus zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une
brûlante éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une
vraie torche infernale.
La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
Madeleine, par-devant le peuple.
Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon
orfèvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne,
étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les
démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s'en
allaient en remerciant Dieu.
Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde réaction des
procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de
honte, dans les crises de l'épilepsie...
Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre
cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces
que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle
prêchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine
de l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom
de ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour
reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une
minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en
enfer», dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les
dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête, évanouie.
Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie
n'eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne,
sur chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y
faire entrer l'aiguille, une horrible lucidité.
C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du
Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la
plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente,
en est quitte pour dire, au nom de son Diable: «Le Diable est le père
du mensonge.»
Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit:
«Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette
femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de
Paris.--Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable
communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme
est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte
partie, ne dit plus un mot.
Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même.
Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son
exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident
du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:
Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de
France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient
contre elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante...
Je vous rends votre conseil.»
Verrine, le diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
ennemis, l'Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis,
qui se morfondait, à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis, tu
dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint,
compris le sommaire de la perfection.»
Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot
y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée!»
(17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
voulait et la soutint bassement.
Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop
la châtier.
L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme.
Second ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_
par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le
fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur
d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore.
Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
contre Louise.
Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser
l'honneur à cette fille.
Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'Inquisition
d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.
L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils
soutenaient qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de
confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prêtres
séculiers.
Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin qu'ils étaient près de tout
laisser et de quitter leur maison.
Les dames étaient indignées, surtout Mme Libertat, la dame du chef des
royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour
Gauffridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de
Dieu.
Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre
au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint François) ennemis
des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de
leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en
rapports continuels avec les femmes leur faisait souvent des affaires
de mœurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la
vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les
possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils
en eurent un à point nommé. Son diable, sous l'influence du cordon de
Saint-François, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il
dit, et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement
magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.»
On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut
interdite. Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins
n'avaient pas fait jurer à leur diable de dire vrai. Pauvre réponse
qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine.
Celle-ci comme un chien battu et qui craint de l'être encore, était
capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
cette crise Louise horriblement mordit.
Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
Elle cria «contre les sorciers de Marseille», sans nommer personne.
Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme
qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci
comme l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou
se tint cachée. Son mari, son père en larmes, vinrent à la
Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine
n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation.
Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de
jour le cauchemar affreux du bûcher.
Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle
n'était pas aimée à Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de
magistrature et de noblesse, a toujours été jalouse de l'opulente
splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire
l'adversaire de Marseille, l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir
l'appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le premier. C'était
un corps très fanatique dont les grosses têtes étaient des nobles
enrichis dans l'autre siècle au massacre des Vaudois. Comme juges
laïques, d'ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape
créer un tel précédent, avouer que, dans l'affaire d'un prêtre, dans
une affaire de sortilège, l'Inquisition ne pouvait procéder que pour
l'instruction préparatoire. C'était comme une démission que donnaient
les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. Un côté
flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme avaient fait ceux de
Bordeaux, c'étaient qu'eux laïques, ils fussent érigés par l'Église
elle-même en censeurs et réformateurs des mœurs ecclésiastiques.
Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne
fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout
à coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise
charma les gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait
cru?) fut canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata
en éloges «de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel».
Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner
les possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et
dresser des listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans
ménagement, désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça
«qu'ils seraient punis _temporellement_» dans leur corps et dans leur
chair.
Les pauvres Pères furent brisés. Leur diable ne souffla plus mot. Ils
allèrent trouver l'évêque et lui dirent qu'en effet on ne pouvait
guère refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire
acte d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
épiscopale.
On avait calculé aussi sans doute que la vue de cet homme aimé allait
fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
ébranlée des réclamations de son cœur.
Ce cœur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse
semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de
plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé
à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été
offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin... le
tout pour Louis! Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les
extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus
d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande... le tout pour
Louis! _Pater de cœlis Deus, misere Ludovici! Fili redemptor mundi
Deus, miserere Ludovici!..._» etc.
Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.
Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle,
irrité contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné
à elle et avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la
tragédie, Michaëlis venait justement pour briser Louise, sauver
Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame
populaire. Ceci n'était pas maladroit et témoigne d'une certaine
entente de la scène. L'hiver et l'Avent avaient été remplis par la
terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une saison plus douce,
dans un printemps de Provence, au Carême, aurait figuré un personnage
plus touchant, un démon tout féminin dans une enfant malade et dans
une blonde timide. La petite demoiselle appartenant à une famille
distinguée, la noblesse s'y intéressait, et le Parlement de Provence.
Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui ferma la
porte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria:
«Silence, diable maudit!»
Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait
triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne
pressentait que trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et,
dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant
qu'il aimait. Il s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de
Louise, elle apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'Église,
cruels et subtils scolastiques. Elle lui posa les questions de
doctrine, et à tout il répondait _oui_, lui accordant même les choses
les plus contestables, par exemple, «que le Diable peut être cru en
justice sur sa parole et son serment».
Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de
Marseille le réclama. Ses amis les Capucins dirent avoir visité sa
chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de
Marseille vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.
Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien
haut. Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
premier pour Madeleine, dépassa les paroles même, et l'on en vint aux
voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que
le Diable avait dictées par la bouche de Louise, le Flamand, qui
l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et
craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son
chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il
n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise. Il les défendit tant
qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siège. Michaëlis,
qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit
qu'au nom du roi et en enfonçant la porte.
Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat.
Mais la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un
inquisiteur accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui
n'eut plus qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui
restitua les papiers.