excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de
veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV,
l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant
aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé
davantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs
absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient
jamais leur compte.
Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le
jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en
attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur
furie.
Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots.
Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des
rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir.
Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les
voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les épaules, elles
vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le
soleil y passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et
forme d'ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux,
dangereux en amour autant qu'en sortilège.»
Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
qui ont égayé la robe au dix-septième siècle, joue du luth dans les
entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire
brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les
autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle
d'obscurité, inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre
de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent
finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans
sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion
populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur,
et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indécentes.
Ajoutez une affaire de vanité: plus ces femmes habiles montrent le
Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel
adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise,
triomphe de ce fou bavardage.
La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
l'auto-da-fé de Logroño (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond
de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre,
et sur un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on
lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au Sabbat, on mange
des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers
déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
poliment les sorcières en les éclairant avec le bras d'un enfant mort
sans baptême, etc.
La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique.
Il semble que le Sabbat n'y fût alors qu'une grande fête où tous, les
nobles même, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient
des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des
princes. «On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des
Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter
ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du
Sabbat_. C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena,
avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.
Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le
pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se
croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades.
Beaucoup étaient frappées d'épilepsie et aboyaient comme des chiens.
La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces
malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la
sorcière, si bien qu'une dame appelée comme témoin, aux approches de
la sorcière qu'elle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement,
et sans pouvoir s'arrêter.
Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même,
l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le Sabbat chez lui. Le
seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son
château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une
sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un
autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui
obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre,
seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission
absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en
quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq
cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent
au procès que comme témoins (mai-août 1609).
Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques
soldats d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de
tête fort exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et
sauvages. L'autre danger, c'étaient les prêtres, dont plusieurs
étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger,
malgré la vive opposition du clergé.
Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux
montagnes. D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les
juges qui seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à
l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au
réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan.
Plusieurs dirent: «Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner
que nous brûlons de souffrir pour lui.»
Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.
Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire,
était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil
homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une
mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé
lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et
offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de
même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout,
avec la vivacité, la violence, l'emphase espagnole, avec cent détails
impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les
mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère,
enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et
garçons l'endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se
reconnaissait à ce qu'il était insensible, et qu'on pouvait impunément
y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle
les jeunes, qu'on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait
marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille
effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunées, allât
leur enfonçant l'aiguille, et pût à volonté désigner ces corps
sanglants à la mort!
Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses
serviteurs et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa
chambre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été
jusque sous ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé
bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de
Lancinena, à qui Satan a fait l'amour dans la chambre même du juge.
On entrevoit le but probable de ce misérable conte: la mendiante en
veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie,
prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.
Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan
avait tenu le Sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du
bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes,
à la queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les
enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa
gravité, qu'un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.
M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant
se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la
violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si
elles n'eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop,
bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au
bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi,
dénoncer. Quand on amena les premières au feu, il y eut une scène
horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs
compagnes furieuses.
La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils
avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à
jour. Lancre parle de leurs mœurs comme un homme qui sait tout
d'original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux
nuits du Sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou
marguillères. Il répète même des contes: que les prêtres ont envoyé
les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur
livrent les femmes.
Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister.
Ne l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister
au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin,
que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
brûlèrent les trois qui restaient.
Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à
Logroño leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610.
Ils avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre
immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La
reculade fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les
obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient
seraient relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres
dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et
d'une petite pénitence. (Voy. Llorente.)
L'Inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
Maures et les Juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église.
Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de
chèvres, inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.
Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la
justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume,
fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur
d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte
orgueilleusement qu'au Sabbat qui suivit la première exécution des
sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il
répondit que leurs mères n'étaient pas brûlées, mais vivantes,
heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre
les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant
Satan avait eu peur. Il s'absenta quatre Sabbats, se substituant un
diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque
les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit: «J'ai
été plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi
Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne
seront pas brûlées.»
Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à
la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête.
Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à
bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
jamais le trouver.
V
SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE (1610)
Quelle que soit l'apparence de fanatisme satanique que gardent encore
les sorcières, il ressort du récit de Lancre et autres du dix-septième
siècle que le Sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles
lèvent des contributions presque forcées, font payer un droit de
présence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie,
elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amène un membre nouveau à
la confrérie.
Aux pays basques, nul mystère. Il y a des assemblées de douze mille
âmes, et des personnes de toutes classes, riches et pauvres, prêtres,
gentilshommes. Satan, lui-même gentilhomme, par-dessus ses trois
cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouvé trop dur son
vieux siège, la pierre druidique; il s'est donné un bon fauteuil doré.
Est-ce à dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il
fait l'espiègle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche; il
officie les pieds en l'air, la tête en bas.
Il veut que tout se passe très honorablement, et fait des frais de
mise en scène. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues,
qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il délecte
l'oreille d'une étrange musique, «surtout de certaines clochettes qui
chatouillent» les nerfs à la manière des vibrations pénétrantes de
l'harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la
vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'à ses crapauds qui n'affectent
des prétentions; ils deviennent élégants, et, comme de petits
seigneurs, vont habillés de velours vert.
L'aspect, en général, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal
masqué, à déguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde,
ouvre le bal avec l'évêque du Sabbat, ou le roi et la reine. Dignités
constituées pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui
honorent l'assemblée de leur présence.
Ce n'est plus là la sombre fête de révolte, sinistre orgie des serfs,
des _Jacques_, communiant la nuit dans l'amour, et le jour dans la
mort. La violente ronde du sabbat n'est plus l'unique danse. On y
joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses,
obscènes, où des filles, dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda,
simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses
étaient, dit-on, l'irrésistible attrait qui, chez les Basques,
précipitait au Sabbat tout le monde féminin, femmes, filles, veuves
(celles-ci en grand nombre).
Sans ces amusements et le repas, on s'expliquerait peu cette fureur
du sabbat. C'est l'amour sans l'amour. La fête était expressément
celle de la stérilité. Boguet l'établit à merveille.
Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire
craindre d'être enceintes. Mais généralement plus sincère, il est
d'accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu'il fait même du corps
des sorcières dit très bien qu'il les croit stériles, et que l'amour
stérile, passif, est le fond du Sabbat.
Cela eût dû bien assombrir la fête, si les hommes avaient eu du cœur.
Les folles qui y venaient danser, manger, elles étaient victimes au
total. Elles se résignaient, ne désirant que de ne pas revenir
enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l'homme, le
poids de la misère. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà, de son
temps, échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Or, en ce
temps-là (1500), on vivait pour deux sous par jour, et en ce temps-ci
(1600), sous Henri IV, on vit à peine avec vingt sous. Dans tout ce
siècle, va croissant le désir, le besoin de la stérilité.
Cette triste réserve, cette crainte de l'amour partagé, eût rendu le
Sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n'en eussent
augmenté le burlesque, ne l'eussent égayé d'intermèdes risibles. Ainsi
le début du Sabbat, cette scène antique, grossièrement naïve, la
fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape), était
suivi d'un autre jeu, un _lavabo_, une froide purification (pour
glacer et stériliser), qu'elle recevait non sans grimaces de frisson,
d'horripilation. Comédie à la Pourceaugnac[63], où la sorcière se
substituait ordinairement une agréable figure, la reine du Sabbat,
jeune et jolie mariée.
[63] L'instrument décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. 69, il
est froid, dur, très mince, long d'un peu plus d'un doigt
(visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est
mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d'une aulne
et sinueux, une partie est métallique, une autre souple, etc.
C'est déjà le clysoir.
Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie, la
_rave noire_, dont on faisait mille sales plaisanteries dès
l'Antiquité, de la Grèce, où on l'infligeait à l'homme-femme, au jeune
efféminé qui courait les femmes d'autrui. Satan la découpait en
rondelettes qu'il avalait gravement.
La finale était, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontées
qui lui font croire tout), une chose bien étonnante dans des
assemblées si nombreuses. On y eût généralisé publiquement, affiché
l'inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcière, à
savoir, que la mère conçût de son fils. Chose fort inutile alors où la
sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes.
Peut-être on en faisait la comédie, celle d'une grotesque Sémiramis,
d'un Ninus imbécile.
Ce qui peut-être était plus sérieux, une comédie probablement réelle,
et qui indique fortement la présence d'une haute société libertine,
c'était une mystification odieuse, barbare.
On tâchait d'attirer quelque imprudent mari que l'on grisait du
funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu'_enchanté_ il perdît
le mouvement, la voix, mais non la faculté de voir. Sa femme,
autrement _enchantée_ de breuvages érotiques, tristement absente
d'elle-même, apparaissait dans un déplorable état de nature, se
laissant patiemment caresser sous les yeux indignés de celui qui n'en
pouvait mais.
Son désespoir visible, ses efforts inutiles pour délier sa langue,
dénouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs, ses roulements
d'yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste,
à celui de telles comédies de Molière. Celle-ci était poignante de
réalité, et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. Hontes
stériles, il est vrai, comme le Sabbat l'était toujours, et le
lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes
dégrisées. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils?
Ces actes punissables sentent déjà l'aristocratie. Ils ne rappellent
en rien l'antique fraternité des serfs, le primitif Sabbat, impie,
souillé sans doute, mais libre et sans surprise, où tout était voulu
et consenti.
Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il
devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d'autant plus perfide et
immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au Sabbat, que son accord
avec les prêtres? Qu'est-ce que ce curé qui amène sa _Bénédicte_, sa
sacristine, qui tripote des choses d'église, dit le matin la Messe
blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de
faire l'amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes.
Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un siècle déjà
Satan a compris, exploité les bénéfices de l'Église. Il s'est fait
directeur. Ou, si vous l'aimez mieux, le directeur s'est fait Satan.
Rappelez-vous donc, mon cher Lancre, les procès qui commencent dès
1491, et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de
Paris. Il ne brûle plus guère Satan, n'y voyant plus qu'un masque.
Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d'emprunter le visage d'un
confesseur aimé. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du
Quesnoy, mûre, de quarante-cinq ans, mais, hélas! trop sensible. Elle
déclare ses feux à son _pater_, qui n'a garde de l'écouter, et fuit à
Falempin, à quelques lieues de là. Le diable, qui ne dort jamais,
comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) «piquée d'épines
de Vénus, il prit subtilement la forme dudit Père, et, chaque nuit
revenu au couvent, il réussit près d'elle, la trompant tellement
qu'elle déclare y avoir été prise, de compte fait, quatre cent
trente-quatre fois[64]...» On eut grande pitié de son repentir, et
elle fut subitement dispensée de rougir, car on bâtit une bonne fosse
murée près de là, au château de Selles, où elle mourut en quelques
jours, mais d'une très bonne mort catholique... Quoi de plus
touchant?... Mais tout ceci n'est rien en présence de la belle affaire
de Gauffridi, qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à
Bayonne.
[64] Massée, _Chronique du monde_ (1540), et les chroniqueurs du
Hainaut, Vinchant, etc.
Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement
de Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un
procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des mœurs
ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des
couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de
circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à
prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard
encore éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle
connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui
meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière
ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.
Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant,
l'épée au côté, danser la nuit au Sabbat, où il conduit sa sacristine,
n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que
l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui
ce corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien
chez Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre
chose_. Et les États-généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut
pas que le prêtre juge le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est
précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de
Provence. Le directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de
leur corps et de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au
procès de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de
Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait
connaître.
La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un
prêtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le
prêtre, de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire
oublier la fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de
femmes qui lui sont abandonnées.
Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
tout à jour. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille,
mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui
entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
l'éclat qu'ils lui donnèrent, par leur partialité pour telle de ces
religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la
conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
l'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de
vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler,
en _Prince des magiciens_, non seulement de France, mais d'Espagne,
d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.