nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses
livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table
de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le
_Directorium_. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est
pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est
esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand
assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu
qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait
faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que
le Malin.
J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes
différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à
l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette
déguenillé à l'œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts
déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'œil terne du
savantasse, au jugement du scolastique.
Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour
complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par
ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger,
et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
jouit visiblement de la terreur de l'assemblée.
Voilà une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni
l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent
pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le
mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le
bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y
prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de
gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger
dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de
bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un
inquisiteur? Il n'est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse
voix, il dit à la vieille: «S'il est si puissant, ton maître, comment
ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit
le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de
fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il
enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des
chiens, des singes, etc.»
La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère
qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant
que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous
ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
qui n'est pas libre?»--Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des
êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte
avec le Malin.»--A quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet
au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible,
etc.»
«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec
le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De
pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une
curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la
flamme.
Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec le
_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas
trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville
médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné,
vieux d'un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est
perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix
publique_, du cri général[60].
[60] Faustin Hélie, dans son savant et lumineux _Traité de
l'instruction criminelle_ (t. I, 398), a parfaitement expliqué
comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de
l'_Accusation_, jusque-là nécessaires (surtout la peine de la
calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les
procédures ténébreuses, la _Dénonciation_, l'_Inquisition_. Voir
dans Soldan la légèreté terrible des dernières procédures. On
versa le sang comme l'eau.
Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de
ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un
cœur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée,
naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a
pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du
mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait
brûler.
Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais avec ce bon
Sprenger il n'y a rien à espérer. Trop forte est son humanité; on est
brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été
frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
homme de mauvaise mine qui leur a jeté un sort. Mandé devant
l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié
pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà
il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme
faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: «J'ai
mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... qui? non des
créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues
pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme pénétrant, vit alors
toute l'affaire; le pauvre homme était innocent, les dames étaient
certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin
s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et
les faire passer pour sorciers.
Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne
pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui
révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit
in-dix-huit. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le
juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation
regarder du coin de l'œil, et sous la table fouiller son manuel de
sottise.
Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que
de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop
heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où,
théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour
conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit
avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»
Aux premiers temps du Moyen-âge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable
qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur de bon sens disparaît
au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint
tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par
deux cents hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de
moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est
l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La
légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous
les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous
les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les
germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une
bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face
du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il,
une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable
ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a
que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle
quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son
imitateur, partage avec lui la nature.
Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la
nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde
partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges
tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux
créations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie.
A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne
défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul
pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche
pas prise. Et pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir
cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le
Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère
effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on
brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant
trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûler
cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je! il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge même.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant l'intercession
de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois
Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre
deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par
lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que
l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier
essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont
ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.
Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre
précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant
populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais
profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance?
Oui, sous l'aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous
faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit
ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus
nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au
grotesque. On tremble, et cependant on rit[61].
[61] Voy. mes _Mémoires de Luther_, pour les Kilcrops, etc.
III
CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION
L'Église donnait au juge et à l'accusateur la confiscation des
sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de
sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les
tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et
disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550.
Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle,
et il part de la France. L'examen du procès de Jeanne d'Arc par
le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce
des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux
ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands
docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte,
une sibylle. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de
tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus
Vaudois d'Arras.--En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui
présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François
Ier.
Tout au contraire, l'Espagne, sous la pieuse Isabelle (1506), sous le
cardinal Ximénès, commence à brûler les sorcières. Genève, alors sous
son évêque (1515), en brûla cinq cents en trois mois. L'empereur
Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain établir
que «la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est
une affaire _civile_ (non ecclésiastique).» En vain _il supprime la
confiscation_ (sauf le cas de lèse-majesté). Les petits
princes-évêques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus,
continuent de brûler en furieux. L'imperceptible évêché de Bamberg, en
un moment, brûle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf
cents! Le procédé est simple. Employer tout d'abord la torture contre
les témoins, créer des témoins à charge par la douleur, l'effroi.
Tirer de l'accusé, par l'excès des souffrances, un aveu, et croire cet
aveu contre l'évidence des faits. Exemple: Une sorcière avoue avoir
tiré du cimetière le corps d'un enfant mort récemment, pour user de ce
corps dans ses compositions magiques. Son mari dit: «Allez au
cimetière. L'enfant y est.» On le déterre, on le retrouve justement
dans sa bière. Mais le juge décide, contre le témoignage de ses yeux,
que c'est _une apparence_, une illusion du Diable. Il préfère l'aveu
de la femme au fait lui-même. Elle est brûlée[62].
[62] Voy. Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde
l'Allemagne.
Les choses allèrent si loin chez les bons princes-évêques, que plus
tard l'empereur le plus bigot qui fut jamais, l'empereur de la Guerre
de Trente-Ans, Ferdinand II, est obligé d'intervenir, d'établir à
Bamberg un commissaire impérial pour qu'on suive le droit de l'Empire,
et pour que le juge épiscopal ne commence pas ses procès par la
torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bûcher.
On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux, et parfois
sans tortures. Beaucoup étaient de demi-folles. Elles avouaient se
transformer en bêtes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et,
glissant sous les portes, suçaient, disaient-elles, le sang des
enfants. Au pays des grandes forêts, en Lorraine et au Jura, les
femmes volontiers devenaient louves, dévoraient les passants, à les en
croire (même quand il ne passait personne). On les brûlait. Des filles
assuraient s'être livrées au Diable, et on les trouvait vierges
encore. On les brûlait. Plusieurs semblaient avoir hâte, besoin d'être
brûlées. Parfois folie, fureur. Et parfois désespoir. Une Anglaise,
menée au bûcher, dit au peuple: «N'accusez mes juges. J'ai voulu me
perdre moi-même. Mes parents s'étaient éloignés avec horreur. Mon mari
m'avait reniée. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée...
J'ai voulu mourir... J'ai menti.»
Le premier mot exprès de tolérance, contre le sot Sprenger, son
affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un légiste de
Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu'on ne pouvait
prendre au sérieux les aveux des sorcières, puisqu'en elles, celui qui
parlait, c'était justement le père du mensonge. Il se moqua des
miracles du Diable, soutint qu'ils étaient illusoires. Indirectement
les rieurs, Hutten, Érasme, dans les satires qu'ils firent des idiots
dominicains, portèrent un coup violent à l'Inquisition. Cardan dit
sans détour: «Pour avoir la confiscation, les mêmes accusaient,
condamnaient, et à l'appui inventaient mille histoires.»
L'apôtre de la tolérance, Chatillon, qui soutint, contre les
catholiques et les protestants à la fois, qu'on ne devait point brûler
les hérétiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une
meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l'illustre
médecin de Clèves, dirent justement que, si ces misérables sorcières
sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'à
elles, les guérir et non les brûler. Quelques médecins de Paris
poussent bientôt l'incrédulité jusqu'à prétendre que les possédées,
les sorcières, ne sont que des fourbes. C'était aller trop loin. La
plupart étaient des malades sous l'empire d'une illusion.
Le sombre règne d'Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de
tolérance. On brûle, sous Diane, les hérétiques et les sorciers.
Catherine de Médicis, au contraire, entourée d'astrologues et de
magiciens, eût voulu protéger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le
sorcier Trois-Échelles, jugé sous Charles IX, les compte par cent
mille et dit que la France est sorcière.
Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie.
Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur
fanatique, en font fort peu de différence. Contre Wyer, contre les
vrais savants, la lumière et la tolérance, une violente réaction de
ténèbres se fait d'où on l'eût attendue le moins. Nos magistrats, qui,
depuis près d'un siècle, s'étaient montrés éclairés, équitables,
maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la
furie ligueuse, se montrent plus prêtres que les prêtres. En
repoussant l'inquisition de France, ils l'égalent, voudraient
l'effacer. A ce point qu'en une fois le seul Parlement de Toulouse met
au bûcher _quatre cents corps humains_. Qu'on juge de l'horreur, de la
noire fumée de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perçants,
les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Exécrable et nauséabond
spectacle qu'on n'avait vu depuis les grillades et les rôtissades
albigeoises!
Mais cela, c'est trop peu encore pour Bodin, le légiste d'Angers,
l'adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers
sont si nombreux, qu'ils pourraient en Europe refaire une armée de
Xerxès, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (à la Caligula)
le vœu que ces deux millions d'hommes soient réunis pour qu'il
puisse, lui Bodin, les juger, les brûler d'un seul coup.
La concurrence s'en mêle. Les gens de loi commencent à dire que le
prêtre, souvent trop lié avec la sorcière, n'est plus un juge sûr. Les
juristes, en effet, paraissent un moment plus sûrs encore. L'avocat
jésuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au
Jura, Leloyer (1605) dans l'Anjou, sont gens incomparables, à faire
mourir d'envie Torquemada.
En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de
visionnaires. La foule, désespérée par le passage continuel des
troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers
entraînaient le peuple. Maint village, effrayé, entre deux terreurs,
celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là
leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy.
Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir
brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne,
dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour
ne pas passer par mes mains.»
Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce
laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs
sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque,
l'honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres
pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous
adoraient le chat noir.
Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux
même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces
procès; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge
promette grâce à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves
si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. «La
torture, dit-il, est superflue; elles n'y cèdent jamais.» Enfin il a
l'humanité de les faire étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf
toutefois les loups-garous, «qu'il faut avoir bien soin de brûler
vifs». Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants:
«Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce
marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d'âge et de
discrétion.» Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se
contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lèpre qu'en
brûlant tout, jusqu'aux berceaux. Il en fût venu là s'il eût
vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un juge plus
consciencieusement exterminateur.
Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire
de la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des
démons_ (1612). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque,
où, en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de
sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en
pitié l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logroño (frontière
de Navarre et de Castille), a traîné deux ans un procès et fini
maigrement par un petit auto-da-fé, en relâchant tout un peuple de
femmes.
IV
LES SORCIÈRES BASQUES (1609)
Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre
est un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _du
Prince_ (1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du
Roi».
Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilèges les
mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait
guère; il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre
dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au Sabbat. Cette
maîtresse était sa sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église.
Le curé ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche
le jour, la nuit au Diable la Messe noire, et parfois dans la même
église. (Lancre.)