l'art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la
sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers,
tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu'ils
n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fumée noire, de peur et de
bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe.
Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère
d'autre Dieu. C'est lui qui se manque à lui-même.
Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions, n'en est
pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d'idées.
Il commence très dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal
effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour
l'enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d'années. Trois
jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui
n'était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs
sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal
gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là
éclatèrent les modes immondes de l'époque où les dames, grandies du
hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes
enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y
tinrent; cette mode dura quarante années. L'adolescence, d'autre part,
effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan
au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au
pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque
d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le
célèbre enleveur d'enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son
monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées
Jézabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se
déguiser. Elles s'étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur
folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le
roi, pour tous,--pour le sens, la vie, le corps, l'âme,--l'abîme et le
gouffre sans fond.
Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre génération de
seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à
voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres
amaigris[55].
[54] Même au sujet le plus mystique, dans une œuvre de génie,
l'_Agneau_ de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges
paraissent enceintes. C'est la grotesque mode du quinzième
siècle.
[55] Cet amaigrissement de gens usés et énervés me gâte toutes
les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de
Berry, etc. Les sujets sont si déplorables, que nulle exécution
n'en peut faire d'heureuses œuvres d'art.
Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la
fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera
l'impossible.
Au château, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou à peu
près, dans un monde d'hommes non mariés. A en croire les romans, la
dame aurait eu plaisir à s'entourer de jolies filles. L'histoire et le
bon sens disent justement le contraire. Éléonore n'est pas si sotte
que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si
licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple,
celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des
soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la
dame, répétons-le, tient à ce qu'elle est seule. Quelle que soit la
figure et l'âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de
lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce
troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait oser tout, les
traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre
pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques,
pourceaux avides à suivre l'outrageuse Circé.
Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces
bêtes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son
mal un absurde remède. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir
plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la
sorcière. Susciter, avant l'heure, l'étincelle dans l'innocent qui
dort du pur sommeil d'enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan
de Saintré, type des Chérubin et autres poupées misérables des âges
de décadence.
Sous tant d'ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la
basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la
fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait à la sorcière, «de
manger des enfants». Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme
tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un
vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités,
le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier
parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu'il est bravé,
défié, par le butor de paysan abbé, en qui la Dame, enfin mieux
avisée, voit ce qui lui convient le mieux.
Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé,
au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête
elle-même. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle
jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et
elle a la fureur d'une louve qu'on tient à la chaîne.--«Vienne à
l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.»--Et deux minutes
après: «Quoi! n'est-elle pas déjà venue?»
La voici. «Écoute bien... J'ai une _envie_... (tu le sais, c'est
insurmontable), l'envie de t'étrangler, de te noyer ou de te donner à
l'évêque qui déjà te demande... Tu n'as qu'un moyen d'échapper, c'est
de me satisfaire une autre _envie_,--de me changer en louve. Je
m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir
librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui
m'étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les
fourrés.
--«Mais, madame, si l'on vous prenait....--Insolente... Oh! tu
périras...--Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont
on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...--C'est mon
affaire... Je ne t'écoute plus. J'ai hâte, et j'ai jappé déjà... Quel
bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche,
l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme
surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas
une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me
répugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du
sang! c'est ce qu'il faut.»
[56] Cette terrible fantaisie n'était pas rare chez ces grandes
dames, nobles captives des châteaux. Elles avaient faim et soif
de liberté, de libertés cruelles. Boguet raconte que, dans les
montagnes de l'Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur
une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'enfuit en
boitant. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour
demander l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait. Celui-ci,
en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour
répondre à cette question, il voulut tirer de sa gibecière la
patte qu'il venait de couper à la louve; mais quelle ne fut
point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main,
et à l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour
être celui de sa femme! Il se rendit immédiatement auprès
d'elle, et la trouva blessée et cachant son avant-bras. Ce bras
n'avait plus de main; on y rajusta ce que le chasseur avait
rapporté, et force fut à la dame d'avouer que c'était bien elle
qui, sous la forme de louve, avait attaqué le chasseur, et
s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de
bataille. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice, et
elle fut brûlée.
Il n'y a pas à dire non: «Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf
heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on
vous croit là, vous courrez la forêt.»
Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle
n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle
a chassé, elle a tué; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient
peut-être des ronces où elle s'est déchirée.
Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La
Dame qui l'exigea, cependant, la reçoit fort sombre: «O sorcière, que
tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas deviné! Mais
maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu'à bon droit tu es haïe!
Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je
voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je
disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, exécrable vieille!»
Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d'étranges
aventures. N'ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende
un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si
le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur
de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des
enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où
parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n'étaient
nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d'Angleterre dès le
douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le
fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procès, fut puni non
d'avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir
immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait
leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et
la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui
aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], eût fort
bien pu la piler au mortier.
[57] Voir mon _Histoire de France_, et surtout la savante et
exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud: _Notice sur
Gilles de Rais_, Nantes, 1855 (reproduite dans la _Biographie
bretonne_ de M. Levot).--On y voit que les pourvoyeurs de
l'horrible charnier d'enfants étaient généralement des hommes. La
Meffraye, qui s'en mêlait aussi, était-elle sorcière? On ne le
dit pas. M. Guéraud devait publier le _procès_. Il est à désirer
qu'on fasse cette publication, mais sincère, intégrale, non
mutilée. Les manuscrits sont à Nantes, à Paris. Mon savant ami,
M. Dugast-Matifeux, m'apprend qu'il en existe une copie _plus
complète_ que ces originaux aux archives de Thouars (provenant
des La Trémouille et des Serrant).
De tous côtés, périls et gains. Nulle situation plus horriblement
corruptrice. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes
puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une
poupée percée d'aiguilles elles pouvaient _envoûter_, faire maigrir,
faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la
mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d'un chien,
disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient
pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes
aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la
Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort[58], subir mille
hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir.
[58] Pouchet, _Solanées et Botanique générale_.--Nysten,
_Dictionnaire de médecine_ (édition Littré et Robin), article
_Datura_. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Ils en
firent prendre un jour au bourreau d'Aix et à sa femme, qu'ils
voulaient dépouiller de leur argent: ces deux personnes entrèrent
dans un si étrange délire que pendant toute une nuit ils
dansèrent tout nus dans un cimetière.
De là d'immenses haines, mais aussi d'extrêmes terreurs. L'auteur du
_Marteau des Sorcières_, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par
un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable
population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui
couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais,
dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce
ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières,
clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer
leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement
de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds[59]!
[59] Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. De
là ce mot allemand: «La sorcière en son grenier a montré à sa
camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit: «Choisis;
ils sont à toi.»--Son triomphe était de changer les rôles,
d'infliger comme épreuves d'amour les plus choquants outrages aux
nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines,
aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au
dernier siècle, _Collection Maurepas_, XXX, 111), recevaient,
tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir
aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. De
la fantasque idole on adorait, on se disputait tout. Pour peu
qu'elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n'était pas d'épreuve si
basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbé,
l'abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l'idée sotte
qu'un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste
pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse
que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et
peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je
ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât,
dégradât à ce point les plus graves personnages? Des moines d'un
couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques où l'on
n'entrait qu'avec quatre cents ans de noblesse, firent à Sprenger
ce triste aveu: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés
tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: «Je l'ai
fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils
ont mangé, etc.» (_Comederunt meam_..., etc. Sprenger, _Malleus
maleficarum, quæstio_ VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce
qui fait son désespoir, c'est qu'elle est tellement protégée,
sans doute par ces fous, qu'il n'a pu la brûler. «Fateor quia
nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas;
_ideo adhuc superest_.»
II
LE MARTEAU DES SORCIÈRES
Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en
vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a
recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est
un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et
subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu,
d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et
le Diable où _Dieu permet_ généralement que le Diable ait l'avantage,
ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en mains, brûlant
au plus vite les corps où il élit domicile.
Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui
couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens
_Pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
péchés, succédèrent les _Directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie,
qui est le plus grand péché. Mais pour la grande hérésie, qui est la
sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des Marteaux
pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des
dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission
d'Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des
tribunaux d'inquisition.
Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte
qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des
pèlerins, il en vit deux de Bohême: l'un jeune prêtre, l'autre son
père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage.
Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est
que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à
Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--A
côté de vous. A cette réponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai
le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d'un air très modeste
et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à
une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre.
Sous lequel? la sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger,
toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et
de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris,
contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela
devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables,
si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques
jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand
bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il
étudia, compila tous les _Mallei_ et autres manuels manuscrits, et
devint de première force en procédure démoniaque. Son _Malleus_ dut
être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande
mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquit la répugnance
des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait
d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit
l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou
réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières
religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec
lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi
touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence.
L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement
de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
de terreur.
Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté,
semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher
d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais
la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur
donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Salzbourg, semblaient
minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de
paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme.
L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à
merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain,
auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le
peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois
sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
l'avait lancé sur les juifs.
Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant
les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle
balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du
reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu
soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial
des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme?
D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles
était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme,
ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.
«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le
corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais
(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie
grecque, _diabolus_, signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»
D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _male de fide
sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le
_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers
tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et
ce qu'on voulait peu à peu établir partout.
Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais
intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un
autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections.
Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une
les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux
miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes
contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs.
Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.
Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de
votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église
et les canonistes admettent ce motif de séparation!
Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_,
le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si
malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il
lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
C'est partout la même méthode.
Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la
négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire
que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de
supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il
pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le
bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause
indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite,
Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de
l'amour.»
Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui
pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient
les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris
était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres
qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
ignorantins, race si prospère et si féconde.