du violent (du prêtre, du seigneur).»
Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le
baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans
réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante
au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».
[45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage.
Lancre, _Inconstance_, p. 68.
A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme
autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se
donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied
d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation
simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors
elle est l'autel vivant.
L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au
rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici,
dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.
Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut
être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut
une femme.
Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux
ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)
Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone,
paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants
y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.
Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait
bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos
à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se
touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il
avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan.
Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.
_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se
sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais
quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_.
L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son
corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de
ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse
Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait
le _Credo_, faisait l'offrande[46].
[46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et
qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la
Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers
de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du
Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de
Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et
classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu
être abandonné dans les temps intermédiaires.
Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du
quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant
de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables
des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus
que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si
elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment,
dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle
affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine
le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau
lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors),
brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir
une éternité d'agonie.
Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée,
humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la
récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait
pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute)
portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le vœu des serfs. Que
demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous
fussions affranchis[47].
[47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est
particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan,
225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des
bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.
Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux
temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que
nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur
elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu.
C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair
brûlée.
En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de
chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui
du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et
hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de
l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan,
le peuple n'adorait que le peuple.
C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant
donnée à manger à la foule, avait fini son œuvre. Elle se relevait,
mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme
constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi
provoquant au Dieu destitué.
En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie
chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait
en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le
ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah!
_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»
[48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien.
Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme
Jésus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle
ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent
années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites
et nous valut la première invasion? Après une longue paix, fort
peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple.
Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit
et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable
malédiction.
Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le
croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour
étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient
les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très
venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De
grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la
foule et la faire rire des feux d'enfer.
Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais.
Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces
feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à
l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière.
XII
L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT
Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi
pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et
les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en
servitude, le ramener sous l'œil ennemi, sous l'ombre du château,
sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé
par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit:
_Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé,
paraîtra sortir de chez lui.
Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités
soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!...
Quel cœur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait
quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?»
Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit,
modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années
d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses,
tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat.
Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le
troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un
grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches
parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire
frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de
Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de
douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis
devant tout le monde.
Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses
qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y
venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux,
que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune
démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent
que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les
belles curieuses.
On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On
ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni
l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y
avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les
groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était
qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que
commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter.
Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il
y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses
si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de
tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir
l'_intime ami_. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait
dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout.
Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes,
même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi
moderne, qui est la charité même, comprend le cœur de l'homme et le
bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la sœur de sa femme,
c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à
l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout
d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée
d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui
d'avance l'adopta de cœur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste.
Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième
degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se
marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il
fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu,
on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages,
aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans
les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme
au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger.
Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de
se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur
de sa femme, eût été perdu pour le sien.
Ainsi le _prêtre défendait la cousine_, le _seigneur l'étrangère_.
Beaucoup ne se mariaient pas.
Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat
éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là
celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on
l'appelait le _petit mari_. Il la préférait à coup sûr, et se
souvenait peu des empêchements canoniques.
Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du
tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût
mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe,
serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger.
Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable,
craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants
qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on
augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les
prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois
des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était
la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir
d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour
pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la
fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait:
«Jamais femme n'en revint enceinte[50].»
[49] Fort récemment encore, mon spirituel ami, M. Génin, avait
recueilli les plus curieux renseignements là-dessus.
[50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point.
Rude contradiction de Satan, mais tout à fait selon le vœu du
serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il
rend la femme inféconde. Beaucoup de blé et point d'enfant.
Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les
lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y
trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification
glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile.
N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur
indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.
Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la
famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans
un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de
les augmenter.
Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout
au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait
rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la
foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se
concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire
des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les
plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout
était misère et révolte.
Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais
elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par
cette rigueur insensée des empêchements canoniques.
L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous
apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.
L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les sœurs, travaillaient
sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du
Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient
avec leurs sœurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient
en toute chose. Mœurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages
des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus
pastorales de l'Himalaya.
[51] Chose très générale dans l'ancienne France, me disait le
savant et exact M. Monteil.
Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne
mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une
bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le
pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont
l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la
pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira
pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on
l'éloignait du foyer, de la table.
Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu.
Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne
valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins
servante du jeune _maître de maison_, qui succédait à tous les droits
du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi
cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle
s'enivrait.
Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui
revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce
qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais
deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés,
et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le
plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son
fils, brisée de cœur, dans une situation tellement contre nature,
désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que
ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui
encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où
une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout.
Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée,
elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie,
pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge
augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils
de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore,
qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se
rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse,
inconnue, dure, sans cœur, sans pitié, qui lui prendrait son fils,
son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même.
A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de
rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai,
on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière
était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre
la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main.
Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de
l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la
naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux
mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une
famille qui se renouvelait elle-même.
Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère
agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon,
fait le grain.
Les unions moins monstrueuses (du frère et de la sœur), communes chez
les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes.
Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu
sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se
jetait follement dans l'extrême opposé.
Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des mœurs contre
nature.
O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir!
Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment,
l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front,
sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie
peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que
fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux.
Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est
de mourir.
Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui
pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré?
Oh? non, il est bien sûr de vivre.
Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la
Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme
un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne
se peut pas.
Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le
sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»
Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il
s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit
dans la flamme et dans l'aube.
Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui
favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que
devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte!
Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la
béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part
du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on
l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée,
de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux
noirs dont elle est inondée.
[52] Lancre parle de sorcières aimées et adorées.
Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit
qui se déroba tout à l'heure.
«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas.
L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!»
Celle qui la première fit, joua le terrible drame, dut survivre très
peu. Satan obéissant, avait, tout près, sellé un gigantesque cheval
noir, qui, des yeux, des naseaux, lançait le feu. Elle y monta d'un
bond...
On les suivit des yeux... Les bonnes gens épouvantés disaient: «Oh!
qu'est-ce qu'elle va donc devenir?»--En partant, elle rit, du plus
terrible éclat de rire,--et disparut comme une flèche.--On voudrait
bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est
devenue[53].
[53] Voir la fin de la sorcière de Berkeley dans Guillaume de
Malmesbury.
LIVRE SECOND
I
LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ
Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe
noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en
malice, en grâce de chat. Celle-ci, toute contraire à l'autre; fine et
oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers
le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de
nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises
friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur
et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des
libertés du rêve.
Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive
du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose
ni personne en ce monde, n'aura guère de religion. Guère pour Satan
lui-même, car il est encore un esprit, et celle-ci a un goût unique
pour toute chose de matière.
Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de
malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine
de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les
choses répugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues.
C'est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine
entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre
pour de prétendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu
l'instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle
aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux
sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être.
D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera
volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des
crimes d'amour.
Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut
l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et,
on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance
intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a
de lui deux choses, elle est impure, et elle aime à manipuler la vie.
C'est son lot; elle y est artiste,--déjà artiste à vendre, et nous
entrons dans le métier.
On dit qu'elle se perpétuera par l'inceste dont elle est née. Mais
elle n'en a pas besoin. Sans mâle elle fera d'innombrables petits. En
moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI,
une contagion immense s'étend. Quiconque croit avoir quelques
secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et
voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend
pour elle ce grand nom: Sorcière.
Nom périlleux, nom lucratif, lancé par la haine du peuple, qui, tour à
tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins
accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes
qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se
retourne, et dit avec orgueil: «C'est vrai! vous l'avez dit!»