L'orgueilleuse _héritière des fiefs_, qui apporte un trône ou un grand

domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour

d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes.

Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées

fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui,

par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme

féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes

et autres modes effrontées.

Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la

femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus

dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de

_Grisélidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très

sérieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire.

L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa

vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d'un

baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe

pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des

siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme

au-dessous de lui.

Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grisélidis_,

c'est qu'à travers tant d'épreuves elle ne semble pas avoir l'appui

de la dévotion ni celui d'un autre amour. Elle est évidemment fidèle,

chaste, pure. Il ne lui vient pas à l'esprit de se consoler en aimant

ailleurs.

Des deux femmes féodales, l'_Héritière_, la _Grisélidis_, c'est

uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux

cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les

encourage, qui rend (comme Éléonore) la fameuse décision, devenue

classique en ces temps: «Nul amour possible entre époux.»

De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus

d'un jeune cœur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête

baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une

belle porte s'ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on

quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait:

«Oui?»

Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l'orgueil féodal

mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au

_chevalier_.

Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une armée

de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les

pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-âge, comme

on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets,

écuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas

bout de la table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que

les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent

vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en

bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu'à leur belle

maîtresse, jusqu'à la fière héritière du fief, siégeant près de sa

mère «sous un chapel de roses blanches.» Tandis qu'il souffrait à

merveille l'amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame,

portant ses couleurs, il eût puni cruellement l'audace d'un de ses

serviteurs qui aurait visé si haut. C'est le sens de la jalousie

furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme

avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques,

le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy[40].

[40] Je cite de mémoire. Dans cette histoire, tant de fois

répétée, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, ménestrel

provençal, qui est page, châtelain ou domestique, comme on

disait, du mari.

Plus l'abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame

du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n'avait que

sa chemise et pas même son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la

tentation d'amour était forte de sauter l'abîme.

Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il

pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière et lui demandait un

conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascinât? Et si cela

ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprès? Il n'eût point du tout

reculé devant la terrible idée de se donner à Satan.--«On y songera,

jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est

changé.»

Ce qui est changé, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son

œil baissé, plus profond, creusé d'une flamme inquiète, la laisse

échapper malgré lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant

tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot

compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable

sorcière!...

Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise

sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière

lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obéira. Voulût-elle sa

chaîne d'or, voulût-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mère

mourante), il les donnerait à l'instant. Mais d'elle-même malicieuse,

haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un

coup secret.

Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni

foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence,

profond silence. Mais la Dame est agitée. Elle soupçonne qu'une

puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un

autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits

renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort?

A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela et plus son

cœur est troublé.

La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le

village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son

orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est

l'élan d'un cœur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre

l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre,

profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-être, le

plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de

prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant

d'épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait

son rôle, elle n'ait souvent porté un fond de haine niveleuse,

naturelle au paysan.

C'était déjà quelque chose de faire descendre la Dame à l'amour d'un

_domestique_. Jehan de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire

illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de

la domesticité. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre

part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout

se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dégradées. Le service,

surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève.

Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations

assez tristes, prosaïques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne

s'en gênait pas. La Dame avait bien besoin d'être fascinée par le

diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aimé en

œuvre malpropre et servile.

C'était le fait du Moyen-âge de mettre toujours en face le très haut

et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l'entrevoir

ailleurs. Dans ses passions éthérées, beaucoup de choses grossières

sont mêlées visiblement.

Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcières

employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux,

mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que

l'amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu'il

aperçut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet.

Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d'excitation,

et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant

les Orientaux. D'autres étaient de dangereux (et souvent perfides)

breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté.

Certains enfin furent des épreuves où l'on défiait la passion, où l'on

voulait voir jusqu'où le désir avide pourrait transposer les sens,

leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les

choses les moins agréables qui viendraient de l'objet aimé.

La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles,

livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se

recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque

tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés,

choisis, l'audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son

coup, modifier la boisson, y mêler le philtre.

Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c'était

de voler à la Dame telles choses qui lui échappaient, qu'elle

négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d'ongle

imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son

peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière.

Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort

personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-même n'aurait pas

donné, par exemple, quelques fils arrachés d'un vêtement longtemps

porté et sali, dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu,

baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en

recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vêtement, la

fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n'avait

garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.

Il est certain que, si la Dame hésitait, gardait le respect du

sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l'on se voyait sans

cesse, où l'on était si près, si loin, devenait un véritable supplice.

Lors même qu'elle avait été faible, cependant, devant son mari et

d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là

mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l'union, et

plus on l'eût voulue profonde. L'imagination déréglée la cherchait en

choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen

de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le

bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre

à l'autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les

lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres

correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre.

Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour

se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le cœur

dévoré de Coucy que la Dame «trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de

sa vie», est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de

l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand

c'était l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière,

lui demandait les moyens de le lier, le ramener.

Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même

au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir

par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours

au gâteau, à la _Confarreatio_, qui, de l'Asie à l'Europe, fut

toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que

l'âme,--lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour

toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie.

«Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» Elle

trouvait l'orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait

docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.

Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit

courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue

sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une

planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma

mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce

qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau

cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.»

C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien

et romain,--assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne

dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis!

ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de

sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un

trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui

remonte au cœur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et

l'inextinguible désir[41].

[41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux

philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la

Dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse,

exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-même.

Elle l'oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrange

communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois

même (Voy. S. Simon sur son frère), un outrage de certaines

choses répugnantes que la Dame est forcée par la sorcière de

livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais

d'_elle_, de la grande Dame, tout est reçu à genoux. Voir plus

bas la note tirée de Sprenger.

XI

LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS

LA MESSE NOIRE

Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot évidemment a désigné des choses

fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de

descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce

n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de

sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement

abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges

successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.

[42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme

d'esprit. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières,

et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mêlé et

surchargé des ornements grotesques de l'époque. Les descriptions

du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces

ridicules de deux pédants crédules et sots. Dans celui de Del

Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines

inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces

d'antiquité dont j'ai pu profiter.

On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles,

le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal

nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant

vraiment que de nuit.

Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses

légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses

nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore,

craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui

sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour _Dianom_

(Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les

enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant

Hallequin (Arlequin). On fête exactement la _pervigilium Veneris_ (au

1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius,

pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un

innocent carnaval du serf.

Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la

différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent

inintelligibles. Des _Mystères_ que l'on joue aux portes des églises,

ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le bœuf et l'âne,

etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie

littérature sabbatique).

Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle

furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du

_loup_, de l'_advolé_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les

cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans

les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs

(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour

hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce

temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant

sabbatique:

Nous sommes hommes comme ils sont!

Tout aussi grand cœur nous avons!

Tout autant souffrir nous pouvons!

[43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes

_Origines_.

Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le

roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il

alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes

durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un

jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six

lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des

gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des

caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit,

qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux

bourgeois.

Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme

étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien

plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond

du désespoir, mais que _tout respect soit perdu_.

Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et

pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus

l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers

des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les

sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_,

de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il

peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième

siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout

était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On

n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle

de Dante.

Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de

génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour

comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que

ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du

miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait

attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était

venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité

suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux

féroces, et lui-même féroce bourreau.

De là la _Messe noire_ et la _Jacquerie_.

Dans ce cadre élastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite

mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je

crois, fait d'une pièce.

J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai

recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette

époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat

reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du

vieux cadre, si sombre et si terrible.

Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge

maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand

caractère du quatorzième siècle.

C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y

règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs

alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore

plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint

Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de

la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la

légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur,

pendant qu'elle va voir son amant).

Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Béatrix est au ciel, au milieu

des étoiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prêche

la communauté des femmes.--Pure, souillée, la Femme est partout. On en

peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du

monde?--Le Tout.»

Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la

féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix

stérile, et qui meurt jeune.

Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour

prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.

La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait être cette

rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat

remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est

l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le

Dieu même?

Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du

peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la

Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_

(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donné à la Femme la place

dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.

Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut

l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière

l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle

son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans

illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice,

ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par

lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le

massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un

évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser

peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le

danger même. La sorcière peut hasarder tout.

Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu

nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.

L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait

tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a

créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces

titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon

une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.

Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour

la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour.

La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés,

recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant

crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande

puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du

soir.

Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux

dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part,

la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers

le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel.

J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des

feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur

fantastique.

Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir

et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été

Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape.

Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient

que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où

semblait absorbé l'éternel Exilé[44].

[44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement

espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration

primitive. Les facéties viennent plus tard.

_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à

l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait

sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu,

le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux

purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit

d'antiquité.

Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle

peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept

ans, jolie, horriblement cruelle.

La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente

ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond,

tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au

hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux.

Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes,

les violettes de la mort.

«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.

La Sorcière · 第 7 / 23 段