A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle
sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de
vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout
comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue,
épanouie,--je n'ose dire, amoureuse.
Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est
que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était
englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles,
et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.
IX
SATAN MÉDECIN
La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à
la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure
encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se
retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même
(horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit
entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux
blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.»
Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose
choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second,
le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses
épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare
la syphilis, le fléau du quinzième siècle.
Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins
précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du
sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le
sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être
universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les
rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au
bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils
demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez
péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les
peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses
prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de
vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.
Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces
âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner
si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne
désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge,
qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de
rentrer dans l'activité: _la résurrection du désir_.
Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la
peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par
lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de
l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y
aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines
boisons fermentées purent aussi avoir action.
Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans
l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers
survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante
disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui?
l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.
N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet
de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans
lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres
efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir
ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une
atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras
ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang
persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et
plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le
désespoir.
[31] On imputa la lèpre aux Croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait
en elle-même. La guerre que le Moyen-âge déclara et à la chair,
et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est
vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien
moins le reste! La nudité d'un moment eût été grand péché. Les
mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette
société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble
animée que de la poésie de l'adultère, elle garde sur ce point si
innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification
comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sûr que
pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les
Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là,
un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses
démangeaisons du treizième siècle.
Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La
mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans
espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand
ton sang se décompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte
au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant
toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation.
Si tu approches, la mort!»
La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres
maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les
plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le
péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de
la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta
la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la
sorcière. D'habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours
l'Église; mais la vraie Église dès lors fut chez elle, sur la lande,
dans la forêt, au désert. C'est là qu'on portait ses vœux.
Vœu de guérir, vœu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui
ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on
allait à la sibylle: «Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je
brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon
intolérable désir.»
Démarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien
qu'elle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu'il soit bien
cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le
procès du Temple, le procès de Boniface ont dévoilé la Sodome qui se
cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le
Diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l'aide du démon
que le pape _qui n'est plus à Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils
d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et
tous les rois? Tel le pape et tel l'évêque. Guichard, l'évêque de
Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?...
Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, santé,
beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire?
Si nous les avions de la grâce du _Prince du monde_?
Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brûlant
les livres savants de toute l'ancienne médecine, les latins, les
juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la médecine
populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_;
ceux-ci étaient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os cassés,
démis) et de bons vétérinaires.
[32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcières.
Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les
_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait écrit sur ce grand sujet,
si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de
l'expérience des femmes mêmes, de celles à qui les autres demandaient
secours: j'entends par là les sorcières qui, partout, étaient
sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eût admis un médecin
mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les
sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le
seul et unique médecin.
Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c'est qu'elles
employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer,
pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort
dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec
raison: les _Consolantes_ (Solanées)[33].
[33] L'ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille
autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent
végétaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont
sauvés alors, on a oublié leur bienfait?--Au reste, qui se
souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité
pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la
plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de
l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna à cinq cents millions
d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le
Moyen-âge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas
un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans
deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois,
sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mém. de l'Ac.
des Inscriptions_, XIX, 326.
Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont
surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement
nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espèces[34]. Rien de
plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la
plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en
préciser les doses, l'audace peut être du génie.
[34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de
M. Duchartre, d'après Dunal, etc.
Prenons par en bas l'échelle ascendante de leurs énergies[35]. Les
premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les
aubergines, les tomates, mal appelées pommes d'amour). D'autres de ces
innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon
blanc), si utiles aux fomentations.
[35] Je n'ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d'autant
plus importante, que les sorcières qui firent ces essais, au
risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement
par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes.
Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet
d'établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je
compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore
et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanées_ et
_Botanique générale_. M. Pouchet, dans son importante
monographie, n'a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs,
Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.
Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs
croyaient un poison, la plante miellée d'abord, amère ensuite, qui
semble dire le mot de Jonathas: «J'ai mangé un peu de miel, et voilà
pourquoi je meurs.» Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement
de la douleur. La douce-amère, c'est son nom, dut être le premier
essai de l'homœopathie hardie, qui peu à peu s'éleva aux plus
dangereux poisons. La légère irritation, les picotements qu'elle donne
purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps,
celles de la peau.
La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de
boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la
femme, l'altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus
délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment
une fleur incomparable[36], est, par la facilité de s'injecter, de
s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres,
impitoyables, sans repos. Combien de bon cœur elle eût accepté tout
poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre
ses mains la pauvre mamelle alourdie.
[36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux
demoiselles même, le _Cours_ de M. Auzoux.
De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, qui
ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme
revenait pleurer: «Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai
quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.»
La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqués
extérieurement, ou pris à très faible dose, les poisons sont des
remèdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux
sorcières_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on eût trouvées
dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice
de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa
peur, pouvait, un matin, l'assommer à coups de pierres, lui faire
subir l'épreuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible,
on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d'église, qui en eût
fait une pieuse fête, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.
Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au
soir, au matin, quand elle a moins peur d'être rencontrée. Pourtant,
un petit berger était là, le dit au village: «Si vous l'aviez vue
comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder
de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien
peur... Si elle m'avait trouvé, j'étais perdu... Elle eût pu me
transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une
vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune pâle de
malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes
d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige était velue comme un
homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrachée,
en grognant, et tout à coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si
vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme! quel
danger pour tout le pays!»
Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et
dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui
résout, détend, endort la douleur, guérit souvent.
Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nommée sans doute par
la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui
parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au
danger, la terreur à la terreur de ce suprême moment. Mais quoi! une
main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mère et
charmait la porte sacrée; l'enfant, tout comme aujourd'hui, où l'on
emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans
la vie.
[37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvelé
ces pratiques de la vieille médecine populaire. (Pouchet,
_Solanées_, p. 64.)
La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse
homœopathie, qui d'abord dut effrayer; c'était _la médecine à
rebours_, contraire généralement à celle que les chrétiens
connaissaient, estimaient seule, d'après les Arabes et les Juifs.
Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand
principe satanique _que tout doit se faire à rebours_, exactement à
l'envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l'horreur des
poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L'Église croit
par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les
corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même
sur l'âme; il fait boire l'oubli, l'amour, la rêverie, toute passion.
Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de
douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.
Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en
substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de
leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire
des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois
fléaux, l'agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en
croire Paracelse) préparaient la syphilis.
Le premier danger n'était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350,
d'une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette
singularité qu'elle n'était pas individuelle; les malades, comme
emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main,
formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les
regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient
aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible
chœur.
Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la
lèpre dans sa décadence même?
C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si
cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une
autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe
couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal
fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de
tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était
infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à
l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont
on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son
grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone,
généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes
réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux
sorcières_, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au
poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse,
une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique.
[38] Alors tout nouveau. Il commence au douzième siècle.
Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas _à
rebours_ contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler
la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles
professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de
la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut
possible.
Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas
moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est
pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite
par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût.
Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère,
l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des
castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_,
selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui
sont _nobles_, et d'autres non, roturières apparemment.--De même, le
ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel
est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et
dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.--Même sottise sur le monde,
et le petit monde de l'homme.
Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre
est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans
cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins
pour lui.
[39] C'est la découverte qui immortalise Claude Bernard.
Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales,
indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans
cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce
qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion
d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son
représentant (maudit depuis Ève), la _Femme_, comme impure. La Vierge,
_exaltée comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever
la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une
scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le
faux.
La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire
immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de
donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de
l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui
donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la
pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être,
de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la
pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler,
annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le
dieu homme naît, renaît éternellement.
La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et
pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel
fait Dieu.
Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence.
Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais.
Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire
du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces
romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la
douleur, souvent battue, soignée jamais.
Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son
confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce
monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour
s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner
malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait,
rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne,
devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son
petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et
d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque
mourir. _La barbare sorcière_ la fit vivre.
X
CHARMES.--PHILTRES
Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que
j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre
fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire
beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut
trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes,
l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui
retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du
seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait
véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des
armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers,
Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel
sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent
les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je
pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais
purent alors devenir d'immenses fêtes populaires.
Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit,
prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un
sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor,
et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit
tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée,
parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et
pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté?
Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement
les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient
chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui
confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les
concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes,
furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.
Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui
demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle
y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la
belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier
lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse
accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle
implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le
rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à
tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d'une haute
dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.
Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux
extrêmes, excessives.