Elle se vit à l'entrée d'un de ces trous de troglodyte, comme on en

trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest.

C'étaient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le

pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des

vieilles guerres et des éternels ravages, des terreurs, qui

empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des

rares habitants la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque

attrait qu'eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires

sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences

étaient peut-être pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'était pas là

seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre

et du chevrier, c'était une conjuration plus profonde avec la nature,

une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports

mystérieux dont on n'a pas su le lien avec Tolède la savante,

l'université diabolique.

L'hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait

entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela

tout prêt à l'entrée du triste abri. Par un bois et une lande d'un

quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu'avait

créés un cours d'eau. «Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure.

Mendiante aujourd'hui, demain tu régneras dans la contrée.»

VII

LE ROI DES MORTS

Elle ne fut pas d'abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage

sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les

souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant

d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la

honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste

plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie,

bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a

d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le

peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.»

Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du

trou obscur: «Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette

plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d'herbes grasses

et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs

et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon

même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient

de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans.

«La première fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu

saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi

des morts_... Oh! qu'on m'a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense

me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir...»

Pénétrer l'avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui

va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà

deux choses proscrites au Moyen-âge. En vain. Nature ici est

invincible; on n'y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le

serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l'œil baissé, le

regard borné au pas qu'il fait derrière ses bœufs. Non, nous irons

toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre,

nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons

toujours: «Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels

mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne

nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t'avons

prêtés. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions

mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous!»

Nous serons bientôt de la _terra incognita_ où déjà ils ont descendu.

Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que

font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me

donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour être entendu d'eux?

Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment,

comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude!

captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l'on cherche un

rayon[29].

[29] Le rayon luit dans l'_Immortalité_, la _Foi nouvelle_, de

Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc.

Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'Antiquité, n'ont été que

mélancoliques, au Moyen-âge, elles sont devenues cruelles, amères,

débilitantes, et les cœurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait

calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure

d'une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est

très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on

a mis là-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une

ombre lumineuse et légère, dans l'auréole Élyséenne; c'est un esclave

torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le

texte même, _Ne tradas bestiis_, etc.) Idée exécrable et impie, que

mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet

de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas

ri. On a amèrement pleuré. Et, aujourd'hui encore, on ne peut écrire

ces blasphèmes sans que le cœur ne soit gonflé, que le papier ne

grince, et la plume, d'indignation!

C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête

des Morts du printemps, où l'Antiquité la plaçait, pour la mettre en

novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les

fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour,

l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient

ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les

travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on

revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en

face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!...

Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de

la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de

douleur...

Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu'ils soient par

les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin

brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix

ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au

cœur: «Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme

toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus,

et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais...

Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison qui fut

nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux

qu'au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te

disait à son tour: «Mon papa, porte-moi...» Mais voilà que «tu

pleures... Assez, et au revoir.»

Hélas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je

m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi

qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent,

sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas

effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se

sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de

sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait

garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop à cette

riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies

si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit!

Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent,

pendant que pleuvent les feuilles, ils s'écartent de l'église, disant

tout bas: «Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme

dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a

puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent.

Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire

venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce

monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de

l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je

ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté.

Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à

voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour

chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je

n'irai pas.»

En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine

encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux

chemin, s'enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse

n'est pas celle d'Endor, qui, pour Saül, évoqua Samuel; elle ne montre

pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les

puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de

douleurs vont à elles! La grand'mère elle-même, vacillante, à

quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême

effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s'y

traîne. L'aspect du lieu sauvage, âpre, d'ifs et de ronces, la rude et

noire beauté de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et

tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie.

Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que

l'enfer a pleuré.

Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut.

«Ame dégénérée, se dit-elle, âme faible! Toi qui venais ici dans le

ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh!

qu'il rira!

«--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les

faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en

faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue

inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de

Mercure, j'ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur

infranchissable qui eût fermé la voie d'un monde à l'autre; j'ai des

ailes aux talons, j'ai volé par-dessus. L'Esprit calomnié, ce monstre

impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui

pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d'elles

contre le nouveau dieu.»

Le Moyen-âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n'a garde

d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il

est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. La

Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du cœur,

l'Église rien. L'évocation des morts reste expressément défendue.

Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau

des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan

a changé de figure pour ceux qui n'écrivent pas. Il tient du vieux

Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux

morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus

revient à son père ou grand-père, Osiris, le pasteur des âmes.

Par ce point seul, bien d'autres sont changés. On confesse de bouche

l'enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on

bien? concilierait-on aisément ces complaisances de l'enfer pour les

cœurs affligés avec les traditions horribles d'un enfer tortureur?

Une idée neutralise l'autre, sans l'effacer entièrement, et il s'en

forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer

virgilien. Grand adoucissement pour le cœur! Heureux allègement aux

pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs

morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur

vie n'était qu'un soupir.

La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait

entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier).

Sur l'herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante,

approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire

dit assez qu'elle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et

sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive

personne. L'autre d'une voix forte: «Tu n'as que faire de dire, petite

muette. Car tu n'en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Et

bien, tu meurs d'amour!» Remise un peu, joignant les mains et presque

à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait,

priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d'hiver, ces

réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié,

étalent un légitime amour, lui ont remis au cœur le trait brûlant...

Hélas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un

moment: «Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!»

«--Retourne à ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le

volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits

de noces, son couvert à la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la

chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chantée, mais il ne

viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le

baiseras.--Et tu diras alors: «Tant pis pour toi, si tu ne viens!» Et

sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras

la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra.»

La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie,

bien bas, à sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. «N'en dis

rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-même que, si j'ai cette

robe, et si je dors sans m'éveiller, tous les dimanches, il

reviendra.»

Bonheur qui n'est pas sans péril. Que serait-ce de l'imprudente si

l'Église savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscité par l'amour,

l'Esprit revient la consoler?

Chose rare, le secret est gardé! Toutes s'entendent, cachent un

mystère si doux. Qui n'y a intérêt? Qui n'a perdu? qui n'a pleuré? Qui

ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes?

«O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!»

VIII

LE PRINCE DE LA NATURE

Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même,

il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par

moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans

cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde

végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres

cristaux.

La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de

la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son

isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui

une force qui lui chauffe le cœur, lui illumine l'esprit. Tendue,

vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le

monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme

verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle.

N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les

corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable,

grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du

temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique.

L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde

bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un

ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pères du

désert.

Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la

chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent

avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie

des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se

suffit à lui-même.

Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue

d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables

cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a

été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute

chose immobile et durcie.

On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est

vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de

caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les

prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure

cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.

Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont

le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups

bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les

fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel?

l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de

pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible

résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus

d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle

de Satan.»

Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire

éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous,

l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.»

La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans

la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la

situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou

par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge

d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les

pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un

juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le

disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide,

il fût mort bientôt de faim.

On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant

contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec

dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le

contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même,

la _Femme_, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de

mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le

fruit de la science et de la nature.

Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se

montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a

cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement

porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un

monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui,

maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce

guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en

raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains

pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie

mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous

démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des

mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts

produits de la nature, élixir des forces de Dieu, _le premier des

végétaux_, _le premier des animaux_, le café, le cheval arabe. Que

dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes

toutes-puissantes qui nous relèvent le cœur, consolent, adoucissent

nos maux.

Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les

barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures

et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les

musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources

jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant,

innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie,

se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.

A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de

jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va

recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre

l'esprit?

Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint

Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois

magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la

nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance

populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce

qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés

d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop

d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand

jeu où se jouera le Protée universel.

[30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui

trouve l'eau-de-vie).

Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et

fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa

lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec

ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces

voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie,

souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant

plus qu'elle est très faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage.

Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des

fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous

côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle

de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica.

Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'_aura_, c'est l'air

qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air,

l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.»

Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce

n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé

son sein.

Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer,

déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt

tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé

dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance

vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente

pieds, hérissé de tristes fleurs.

C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au

matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle

se fait la vaste explosion de la vie.

Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être

dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.»

Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie

de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à

sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence.

Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums,

remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui

disent: «Cueille-moi.»

Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été

prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien

l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que

dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...

«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «_Celui

qui dit toujours: Non._» Le voilà qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse

et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de

la vie?

«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape,

impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond...

Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble,

qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?»

Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous

la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que

parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à

tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le

chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et

s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne

veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit

son amour.

Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de

roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie.

«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus.

Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux

noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des

traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas,

insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus

sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un

aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le

passage de la rage à la volupté.»

Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui

la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie

est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la

flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin

d'infini!

Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand

Tout universel.

Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune

créature.

La Sorcière · 第 5 / 23 段