C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de

questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent,

effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats

diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon,

quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit

toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint

Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se

barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres

il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. De

plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens

ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette

pensée qu'il tourmentera les pécheurs, non d'âme à âme seulement, mais

corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices

matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les

charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises

douleurs.

L'idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des

tortures matérielles, fut pour l'Église une mine d'or. Les vivants,

navrés de douleur, de pitié, se demandaient: «Si l'on pouvait, d'un

monde à l'autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer

l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la

terre?»--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui dès sa naissance

(vers 900), devint tout à coup l'un des ordres les plus riches.

Tant que Dieu punissait lui-même, _appesantissait sa main_ ou frappait

_par l'épée de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait

moins d'horreur; cette main était sévère, celle d'un juge, d'un père

pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il

n'en est nullement ainsi, quand l'exécution se fait par des démons

immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brûla Sodome, mais

qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible

Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu'on leur

livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances.

C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naïves_ sculptures

étalées aux portes des églises. On y apprenait l'horrible leçon des

voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables

assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants.

Conception immorale et profondément coupable! d'une prétendue justice

qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et

corrompt le démon même!

Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur

la tête de l'homme? Les pauvres petits enfants, dès leur premier âge

imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La

vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige

l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques,

résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose

affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie

double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois

d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait

croire qu'on est en mer! Alors, on court éperdu, ayant horreur de

soi-même, voulant s'échapper, mourir...

Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme

qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie.

Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée

immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et tout autant, des

tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement,

énergiquement sous le portail de Strasbourg. En tête du chœur des

_Vierges folles_, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à

l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui

sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée.

Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice

et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de

Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa

plénitude, se réjouit d'être un monstre.

Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est

gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre

ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue,

tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire.

Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: «Je devrais être

la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l'impudique, la paresseuse, au

milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari?» La rivalité

s'établit. Le village, qui la déteste, en est fier. «Si la châtelaine

est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire

quoi...» Beauté terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de

douleur. Le démon même est dans ses yeux.

Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_.

Elle n'est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l'envahir, y

circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas

la volonté. Elle est _possédée, endiablée_, et elle n'appartient pas

au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles sévices, et n'en

tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon

de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: «Non,

bourreau, je resterai moi.»

«--Gare à toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipère, je te

couperai d'un tel coup, qu'après tu iras pleurant et perçant l'air de

tes cris.»

La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche),

l'homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a

dit: «Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le

moulin... Tu m'apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais

partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai

pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le

tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, où

les trouver?--Mets tout le village à sac, si tu veux. Je vais te

donner assez d'hommes... Dis à tes rustres qu'ils sont perdus si

l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de

toi. Tu as le cœur d'une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu

périras, tu la payeras ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient

presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici...

C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller à

mes créneaux.»

Le malheureux redit cela à sa femme, n'espère rien, se prépare à la

mort, recommande son âme à Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se

coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoyé

l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle

tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids

lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend,

pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux

mains d'acier. «Tu m'as désiré... Me voici... Eh bien, indocile,

enfin, enfin, je l'ai donc ton âme?--Mais, messire, est-elle

à moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous

promettiez...--Ton mari! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir

toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté,

mais je l'ai déjà...

«--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu'en

nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au

sacrement...

«--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour même, sous

l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton âme, à

chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes

premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J'ai vu tes

découragements quand tu as dit à demi voix: «Nul n'est tenu à

l'impossible.» Puis j'ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu,

et tu as crié pas bien fort... Moi, si j'ai demandé ton âme, c'est que

déjà tu l'as perdue...

«Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous...

Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et

d'aveu, et de volonté. Autrement il périra.»

Elle répondit bien bas, en dormant: «Hélas! mon corps et ma misérable

chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon cœur, non.

Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.»

Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots: «Retiens-les.

C'est ton salut.»--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur

empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace... Elle poussa

un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et

qu'elle inonda de larmes.

Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots

si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas

même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais

elle ne fut plus belle. Dans l'œil noir et le blanc jaune flamboyait

une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan.

Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était _vert_. Elle vit

pendre à la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du

monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit.

Elle marcha, sans s'informer, droit à la porte d'un juif, et elle y

frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis

par terre, s'était englouti de cendre. «Mon cher, il me faut cent

livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la

ville, pour me faire dire où est mon or, m'a fait arracher les

dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je

viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand

on soufflète le pape, l'évêque ne tiendra guère. Qui dit cela? C'est

_Tolède_[26].»

[25] C'était une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de

contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours.

[26] Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers,

innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures,

tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres

alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donné

aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède

une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait

christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la

_Déposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, médecin en

Poitou_. Lancre, _Incrédulité_, p. 781.

Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une

âme entière, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire

remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. «Madame,

dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je

suis, j'avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres

enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le

_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le

recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en

jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolède_.»

Un an s'était écoulé. Elle s'était arrondie. Elle se faisait toute

d'or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient,

obéissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu généreux, au

moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son

crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes

extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus

neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et

d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: «A son âge,

elle grandit!»

Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui dès

longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle

d'en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée

de tout son monde, arrête et salue son époux.

Avant toute chose elle dit: «Que je vous ai donc attendu! Comment

laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?...

Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous

ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez, ô belle! dit le chevalier

en riant. Mais faites vite... Car j'ai hâte de vous embrasser, ma

Dame... Que je vous trouve embellie!»

Elle lui parla à l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de

monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l'église du

village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame

qu'il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D'une fierté

incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des

hommes le sublime _hennin_ de l'époque, le triomphant bonnet du

Diable. On l'appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont

il était décoré. La vraie dame rougit éclipsée, et passa toute petite.

Puis, indignée, à demi voix: La voilà pourtant, votre serve! C'est

fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux.»

A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard

affilé, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux

reins[27]. Elle faillit s'évanouir... La foule était interdite. Mais

on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui

faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les

coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu

pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure

amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On

rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la

relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et

mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible

cortège, à la porte de sa maison.--Fermée!--Là, des pieds et des

mains, elle frappe, elle crie: «Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!»

Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu'on cloue aux

portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au

dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et

effrayé, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?

[27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usité dans ces

temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la

peine de l'impureté. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326;

Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le même

affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux

bourgeoises déjà fières, que la noblesse veut humilier. On sait

le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames

honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en

dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or.

J'ai rapporté aussi dans mes _Origines_ le droit étrange que le

sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes _jolies_

(honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4

deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers.

Démarche fort dangereuse, où elles avaient à craindre de trouver

un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on

ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées

d'un aiguillon marqué aux armes du seigneur.

Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, qu'elle

s'affaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva

assise, à nu, demi-morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des

flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du château dit: «Assez... On

n'exige pas qu'elle meure.»

On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du

château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant: «J'y ai

regret.» Le chapelain dit doucement: «Si cette femme est _endiablée_,

comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous

devez à tout le pays de la livrer à Sainte-Église. Il est effrayant de

voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le

démon. Contre lui, rien que le feu...»--Sur cela un Dominicain: «Votre

Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c'est l'hérésie au

premier chef. Comme l'hérétique, l'endiablé doit être brûlé. Pourtant

plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent

sagement qu'avant tout l'âme soit longuement purgée, éprouvée, domptée

par les jeûnes; qu'elle ne brûle pas dans son orgueil, qu'elle ne

triomphe pas au bûcher. Si, madame, votre piété est si grande, si

charitable, que vous-même vous preniez la peine de travailler sur

celle-ci, la mettant pour quelques années _in-pace_ dans une bonne

fosse dont vous seule auriez la clé; vous pourriez, par la constance

du châtiment, faire du bien à son âme, honte au Diable, et la livrer,

humble et douce, aux mains de l'Église.»

VI

LE PACTE

Il ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux

qu'on pût lui faire, c'était de la lui amener. Elle eût tendrement

reconnu l'empressement de celui qui lui eût fait ce don d'amour, livré

ce triste corps sanglant.

Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle

aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit

d'un haillon qui se trouvait dans l'étable, prit des ailes, en quelque

sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes,

sur une lande abandonnée qui n'était que chardons et ronces. C'était à

la lisière d'un bois où, par une lune douteuse, elle put ramasser

quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bête. Des siècles

avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La belle, la

reine de village, n'était plus; son âme, changée, changeait ses

attitudes mêmes. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou

comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement

humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de

chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c'est

peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses

tours ordinaires.

L'éclat de rire recommence. D'où vient-il? Elle ne voit rien. On

dirait qu'il sort d'un vieux chêne.

Mais elle entend distinctement: «Ah! te voilà donc enfin... Tu n'es

pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais

trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t'a fallu,

l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander

grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu

si, le soir, je n'avais eu la charité de te faire voir l'_in-pace_

qu'on te préparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me

viens, et quand on t'a nommée la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas

bien traité, moi, ton petit lutin d'alors, si empressé à te servir...

A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.

«Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme

diabolique. J'étais ton amant, ton mari. Le tien t'a fermé sa porte.

Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes

libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps

je ne t'ai pas à mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possédée, emplie

de ma flamme? J'ai changé, remplacé ton sang. Il n'est veine de ton

corps où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel

point tu es mon épouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les

formalités. J'ai des mœurs, je me fais scrupule... Soyons un pour

l'éternité.

«--Messire, dans l'état où je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti,

trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous

m'avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me

précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa

dent brûlait... J'ai dit: «C'est lui.» Le soir, quand cette Hérodiade

salit, effraya la table, quelqu'un était entremetteur pour qu'on

promît mon sang... C'est vous.

«--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauvée et qui t'ai fait venir ici.

J'ai fait tout, tu l'as deviné. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que

je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu

chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou

rien. Voilà pourquoi je t'ai un peu travaillée, disciplinée, mise à

point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends

pas, comme on croit, tant d'âmes sottes qui se donneraient. Je veux

des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir...

Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me

plais; tu t'embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu'il y a

longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi...

«Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui

comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu'être riche, cela

serait à l'instant même. Si tu ne voulais qu'être reine, remplacer

Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y

perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d'être ma

femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.

«--Messire, rien que de faire du mal.

«--Charmante, charmante réponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!...

En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes...

Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donné de surplus

tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la

terre. Le monde viendra à toi, et mettra l'or à tes pieds... Plus,

voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la _vengeance_...

Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos

cœurs s'entendent là... C'est bien là que j'aurai de toi la

possession définitive. _Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi_,

demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant

ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_,

et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon

affaire.

«--Messire, je suis votre servante... J'étais ingrate, c'est vrai. Car

vous m'avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon

dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos délices. Votre

service est très doux.»

Là, elle tombe à quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord

l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu

de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince des vents,

lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la

fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage.

Dans cette nouvelle Église, exactement l'envers de l'autre, toute

chose doit se faire à l'envers. Soumise, patiente, elle endura la

cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: «Vengeance!»

[28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions

pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Les ornements

que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur

image.

Bien loin que la foudre infernale l'épuisât, la fît languissante, elle

se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui,

chastement, s'était un moment voilée, eut peur en la revoyant.

Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et

(chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorme

par cet excès de plénitude et d'une beauté horrible. Elle regarda tout

autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue,

contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles

plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'étaient maintenant des

personnes qui causaient de médecine.

Elle s'éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses

ennemis. On l'avait cherchée. On n'avait trouvé que quelques lambeaux

épars de la fatale robe verte. S'était-elle, de désespoir, précipitée

dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne

savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande

consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouvée.

L'eût-on vue, on l'eût à peine reconnue, tellement elle était changée.

Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d'une très étrange

et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne

les baissait pas. Elle regardait de côté; dans l'obliquité du rayon,

elle en éludait l'effet. Brunie tout à coup, on eût dit qu'elle avait

passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que

cette flamme plutôt était en elle, qu'elle portait un impur et brûlant

foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traversée lui restait,

et, comme à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage,

pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les

sens étaient troublés.

La Sorcière · 第 4 / 23 段