grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir,
pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la
cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais
on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une
certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un
minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!»
On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel
qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond
être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait
croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que
la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle
follet fait le bonheur de la maison.
IV
TENTATIONS
J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent
cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille
rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie
fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château.
Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer:
d'une part, la _fixité extrême_, l'homme était cloué à la terre et
l'émigration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ très grande
dans la condition.
Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de
chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on
trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut
prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de
préhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux
champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison,
enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur».
Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il
a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le
cœur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.
Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux
pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir
trouveras-tu ta maison?»--L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait
voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?»
On assure qu'à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour
sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent
tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: «Que me
veux-tu?»--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il
pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait.
Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-même: «Sot que tu
es, tu seras donc à jamais malheureux!» Je le crois volontiers. Mais
je crois aussi qu'une barrière d'horreur insurmontable arrêtait
l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les
moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte
avec Satan fût un léger coup de tête, d'un amoureux, d'un avare. A
consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en
venait là qu'à l'extrémité, en désespoir de toute chose, sous la
pression terrible des outrages et des misères.
«Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les
temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les
seigneurs.» Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts,
ou cent ans qui s'écoulent entre cette défense et les guerre des
Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel
d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles à
leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.
Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc., font frémir
dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publié récemment). C'est le
rebutant tableau d'un débordement effréné, barbare. Les seigneurs
moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austère
Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une
enquête lui-même sur l'état de la Normandie. Chaque soir il arrive
dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie
féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute
culture; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout
enceintes de leurs œuvres.
Voilà l'Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était
l'intérieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant
d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la
_Barbe-Bleue_ et _Grisélidis_, nous en disent quelque chose.
Qu'était-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui
traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l'on ait
fait un procès, et si tard, au quinzième siècle: Gilles de Retz,
l'enleveur d'enfants.
Le Front-de-Bœuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de
romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le
Templier d'_Ivanhoë_ est aussi une création faible et très
artificielle. L'auteur n'a osé aborder la réalité immonde du célibat
du Temple, et de celui qui régnait dans l'intérieur du château. On y
recevait peu de femmes; c'étaient des bouches inutiles. Les romans de
chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a
remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l'envers des
mœurs (exemple, le fade théâtre d'églogues à la Florian dans les
années de la Terreur).
Les logements de ces châteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en
disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets,
entassés la nuit sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux,
aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient,
ne vivaient que dans leurs échappées d'en bas; échappées non plus de
guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à
l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles
serves. Le seigneur savait bien lui-même qu'une telle masse d'hommes
sans femmes ne pouvait être paisible qu'en les lâchant par moments.
La choquante idée d'un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les
plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu'il leur
livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-âge se réalisait à la lettre.
L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de
Satan, faisait croire que c'était à lui qu'il fallait dès lors
s'adresser.
Là-dessus on rit, on plaisante. «Les serves étaient trop laides.» Il
ne s'agit point de beauté. Le plaisir était dans l'outrage, à battre
et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames
riaient à mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses
gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes
femmes, et les vieilles même.
Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les
familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les
serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit déjà au douzième siècle
à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les
désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On
ne passait pas à leurs femmes, à leurs filles, d'être honnêtes et
sages; elles n'avaient pas droit d'être respectées. Leur honneur
n'était pas à elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur était sans
cesse jeté.
On ne croira pas aisément dans l'avenir que, chez les peuples
chrétiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage
antique, qu'elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant
outrage qui puisse navrer le cœur de l'homme.
Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit
immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant
seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais
voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa
femme[20].
[20] Laurière, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du
droit_.
On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel.
Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense,
dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par
exemple, on exigeait «plusieurs vaches». Chose énorme et impossible!
Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du
Béarn disent très expressément qu'on levait ce droit en nature.
«L'aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de
ses œuvres[21].»
[21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais
connaître cette publication (de 1842).
Toutes coutumes féodales, même sans faire mention de cela, imposent à
la mariée de monter au château, d'y porter le «mets de mariage». Chose
odieuse de l'obliger à s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut
faire cette meute de célibataires impudents et effrénés.
On voit d'ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son
épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les
espiègleries des pages autour de ces infortunés.--«La présence de la
châtelaine les retiendra?» Point du tout. La dame, que les romans
veulent faire croire si délicate[22], mais qui commandait aux hommes
dans l'absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des
supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu'elle apportait,
cette dame n'était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être
était jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son
chevalier et son page, elle n'était pas fâchée d'autoriser ses
libertés par les libertés du mari.
[22] Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames
voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung, leur poète,
l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300).
Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l'amusement qu'on prend de cet
homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec
lui, on rit des tortures «du paysan avare»; on lui suce la moelle et
le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habillé,
qu'il est honnête, rangé, qu'il marque dans le village. Pourquoi?
c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle
a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce.
Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est
trop peu. Là, il s'irrite de cette injuste rigueur... «Son voisin n'a
rien payé...» L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute
l'entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle.
On le pousse, on le précipite. On lui dit: «Vilain jaloux, vilaine
face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir,
et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton
aîné sera baron!»--Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure
grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le
suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la
chasse au «cocu[23]!»
[23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont
peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries: le désespoir du
_cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du
premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté
est au comble; on se tient les côtes. Notez que les trois n'en
font qu'un. C'est toujours l'inférieur, le faible qu'on outrage
en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre.
Cet homme-là aurait crevé, s'il n'espérait dans le démon. Il rentre
seul. Est-elle vide cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie.
Au foyer, siège Satan.
Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas!
hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon.
Alors, le cœur de l'homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il
pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison...
Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est
pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte
n'est pas mûr encore.
Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette
mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux
qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que,
traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse
et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualité, la
politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n'en prenait pas
la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût
filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier,
jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page
se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de
coups.
Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'être
maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait
tout haut: «O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire
des vœux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un
Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n'importe)! J'en vois bien
qui sont en pierre à la porte de l'église. Que font-ils là? Que ne
vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces
pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner?
Je me donnerais bien en échange... Hélas! qu'est-ce que je donnerais?
Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi
de l'âme, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc, à la place du
follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit!
«--O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne
peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'étais grand, vous ne m'auriez
pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous
m'auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite...
Je serai fort si vous voulez...
«Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles.
Si l'on veut, le plus petit va devenir un géant.
«--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit géant,
il ne faut que lui faire un don.
«--Quel?--Une jolie âme de femme.
«--Oh! méchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu là?--Ce qui se
donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de
là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la
donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot.--Je suis
bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de
choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous
fâchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de
vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos
pensées, et jusqu'à celle que vous vous cachez à vous-même... Que
suis-je, moi? Votre petite âme, qui sans façon parle à la grande...
Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis
avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'étais à votre mère, à sa
mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer.
«--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi
puissante, et l'on te craindra.--Où suis-je? tu es donc le démon des
trésors cachés?...--Pourquoi m'appeler démon, si je fais une œuvre
juste, de bonté, de piété?...
«Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours.
Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire
ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux
oublis de sa justice.
«Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur méritant, qui se
tue, et ne gagne guère... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y
songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hôte. Je le
plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants,
qui sont déjà morts de misère. L'hiver, il a été malade...
Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?»
Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois
heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son
sein battait encore), il dit: «Je ne demande rien... seulement, je
vous prie, sauvons-le.»
Elle n'avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure.
V
POSSESSION
L'âge terrible, c'est l'âge d'or. J'appelle ainsi la dure époque où
l'or eut son avènement. C'est l'an 1300, sous le règne du beau roi
qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi
qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour
brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer
porter le premier soufflet au pape.
L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le
mouvement a commencé sur l'Europe par la croisade; on n'estime de
richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des
échanges rapides. Le roi, pour frapper ces coups à distance, ne veut
que de l'or. L'armée de l'or, l'armée du fisc, se répand sur tout le
pays. Le seigneur qui a rapporté son rêve de l'Orient, en désire
toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux
précieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son
blé, il le repousse du pied. «Ce n'est pas tout; je veux de l'or!»
Le monde est changé ce jour-là. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y
avait, pour le tribut, une sécurité innocente. _Bon an, mal an_, la
redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si
le seigneur disait: «C'est peu», on répondait: «Monseigneur, Dieu n'a
pas donné davantage.»
Mais l'or, hélas! où le trouver?... Nous n'avons pas une armée pour en
prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui
ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l'Esprit des trésors
cachés[24]!
[24] Les démons troublent le monde pendant tout le Moyen-âge.
Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le
treizième siècle. «Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares
avant cette époque.» Je le crois. Comment contracter avec celui
qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des
contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en
vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l'éternité,
_il faut qu'elle ait désespéré_. Ce n'est guère le _malheureux_
qui arrive au désespoir; c'est le _misérable_, celui qui a
connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d'autant plus
et n'attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c'est l'homme
du quatorzième siècle, l'homme dont on exige l'impossible (des
redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai
marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le
désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du _pacte_, et, ce
qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible état de
_sorcière_. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n'était
pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la
facilité de l'exposition, j'ai rattaché les détails de cette
délicate analyse à un léger fil fictif. Le cadre importe peu du
reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses
ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) _de la
légèreté humaine, de l'inconstance de la nature déchue, des
tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la
pression fatale d'un âge de fer, celle des nécessités atroces; il
fallut que l'enfer même parût un abri, un asile, contre l'enfer
d'ici-bas.
Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur
ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les
autres, au village, sont encore à délibérer.
Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, même quand les autres arrivent,
tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne
marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en
bonne monnaie sonnante à l'orme féodal. Tous disent: «Chose
surprenante!... Mais elle a le diable au corps!»
Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau
prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son
sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux,
semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se
lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit: «Je ne
m'appartiens donc plus!»
«Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye
d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est
toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous
l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le
monteras au château.»
Grand changement de situation! Le cœur bat fort à la femme quand, le
samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit
seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu étourdi. Mais
enfin il s'habitue; il prend quelque gravité. Il n'y a pas à
plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est monté au
château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque
tour: «Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas
la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le
mets là, haut et court.»
Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d'eux comme une
atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas.
Mais on s'éloigne, on s'écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on
s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce
changement les rend fiers d'abord, bientôt les attriste. Ils vont
seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux
du château, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux
périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou
plutôt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent,
pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose,
pour arracher quelque chose même à qui n'a rien, qu'il faut
d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'était pas fait à
ce métier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: «Soyez rude;
au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors,
nous sommes perdus.»
Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des
supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va,
vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant
qu'elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de
sécurité, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant
de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe,
discrète et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et
cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'étable, pourquoi
m'a-t-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n'est pas
naturel.
Elle frissonne et va se mettre à côté de son mari. «Homme heureux!
quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne
dormirai plus jamais!...» Elle s'affaisse pourtant à la longue. Mais,
alors, combien elle souffre! L'hôte importun est près d'elle,
exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne
un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous
une autre forme. «Arrière, démon, qu'oses-tu? Je suis une âme
chrétienne... Non, cela ne t'est pas permis.»
Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant
en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou,
chauve-souris, d'un bec aigu cueille à sa bouche effrayée d'horribles
baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue,
épuisée, elle cède et lâche un oui. Mais elle résiste encore. Elle
s'obstine à dire non. Elle s'obstine à souffrir les luttes cruelles de
chaque nuit, l'interminable martyre de ce désolant combat.
«Jusqu'à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps?
Ses assauts, ses tentatives ont-elles une réalité? Pécherait-elle
charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rôde autour
d'elle? Serait-ce un adultère réel?...» Détour subtil par lequel il
alanguit quelquefois, énerve sa résistance. «Si je ne suis rien qu'un
souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le
disent), que craignez-vous, âme timide, et qu'importe à votre mari?»