[9] Un très illustre Breton, dernier homme du Moyen-âge, qui

pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour

convertir Rome, y reçut des offres brillantes. «Que voulez-vous?

disait le Pape.--Une chose: être dispensé du Bréviaire... Je

meurs d'ennui.»

_Être vieux_, c'est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans,

nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux?

Charlemagne pleure, l'Église pleure. Elle avoue que les reliques,

contre ces démons barbares ne protègent plus l'autel[10]. Ne

faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait

lier, le bras du jeune géant qu'on voulait paralyser? Mouvement

contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple,

on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui, à la

hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares,

couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.

[10] C'est le célèbre aveu d'Hincmar.

Malgré le Chauve empereur, qui défend que l'on bâtisse, sur la

montagne s'élève une tour. Le fugitif y arrive. «Recevez-moi au nom de

Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes

dans votre enceinte extérieure.» La tour lui rend confiance et il sent

qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la défend, protège son

protecteur.

Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs.

Mais ici, grande différence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire

brave et vaillant[11].

[11] Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui

ont parlé de la _recommandation personnelle_, etc.

Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. «J'irai plus loin.

La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas

dresser ma tour... Si j'ai défendu le dehors, je saurai me garder

dedans.»

C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L'homme de la tour

recevait des vassaux, mais en leur disant: «Tu t'en iras quand tu

voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; à ce point que, si tu

t'embourbes, moi je descendrai de cheval.» C'est exactement la formule

antique[12].

[12] Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du droit_.

Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le

seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes

infranchissables, et même d'invisibles limites. «Qu'est cela?... Je

ne comprends point.»--Cela dit que la seigneurie est fermée. «Le

seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre.»

Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est-à-dire vaillant)

est-il désormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi

vouloir dire _esclave_.

De même le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent très

haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le

faible un _serf_, un misérable dont la vie vaut un denier.

Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas cependant, il y a dans

sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un

_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau,

regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. «Va ton

chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma

borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la

Liberté.»

Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air

s'épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble

qu'il soit _enchanté_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme

paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté.

Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des

esprits la rasent la nuit.

Il persiste cependant: «Povre homme en sa maison roy est.»

[13] Grimm, au mot _Aleu_.

Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour

impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît

plus. «Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est

seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien?

«Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui

vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont

attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je

cultivai l'alluvion, j'ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la

tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera?

«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras,

cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon

bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela),

tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la

maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»--Tu es de mon poulailler.

Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.»

Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans

cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai

supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même

pointe aiguë traverse le cœur.

Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle

fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi.

Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux

flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir

toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines

avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front

de ses assassins[14].

[14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre

fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du

comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier

de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins

réclamé comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_,

XIII, 334.

L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par

laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et

le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son

désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est

_aubain_, _épave_, _gibier sauvage_, serf ou tué. La terre visqueuse

retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue,

c'est-à-dire le fait de _mainmorte_, un mort, un néant, une bête, une

âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.

Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du

Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant

l'intérieur, le fond des mœurs, et sondons le dedans.

III

LE PETIT DÉMON DU FOYER

Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le

caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à

l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on

supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le

temps du bon Dieu. Cependant les _Pénitentiaires_, où l'on indique les

péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares

sous le règne de Satan.

C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de

l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils

avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les

défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui

regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet

que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant

encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient,

ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un

monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le

toit d'une vaste _villa_. De là des inconvénients analogues à ceux de

l'_ergastulum_ antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de

ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur

s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule

famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants

ensemble»,--«mangeant à un pain et à un pot».

Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place

n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle

en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses

rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité

d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations,

lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour

cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les

clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit

l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La

femme était née.

Moment fort attendrissant. La voilà _chez elle_. Elle peut donc être

pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une

pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu'il est à la forêt.

Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d'hiver,

en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la

femme va loger ses rêves.

Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose à elle.--La

_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille

chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux...

Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d'une âme. Le feu

l'égaye; le buis bénit protège le lit, et l'on y ajoute parfois un

joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa

porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche

pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, si Dieu bénit la

maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà

la vie. On cultive peu de blé encore, n'ayant nulle sécurité pour une

récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant

pour la femme; elle n'est pas brisée, enlaidie, comme elle le sera aux

temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la

jugez pas du tout par la littérature grossière des _Noëls_ et des

fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera

plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine

vie des noires petites villes fermées, l'espionnage mutuel, le

commérage misérable, dangereux, n'a pas commencé. Point de vieille qui

vienne le soir, quand l'étroite rue devient sombre, tenter la jeune,

lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses

songes, ne cause qu'avec ses bêtes ou l'arbre de la forêt.

[15] Trois pas du côté du banc,

Et trois pas du côté du lit.

Trois pas du côté du coffre,

Et trois pas. Revenez ici.

(_Vieille chanson du Maître de danse._)

Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les

choses que lui disait sa mère, sa grand'mère, choses antiques, qui,

pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C'est l'innocent

souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de

famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut

peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane

solitaire.

Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de

femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s'arrête et

tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient

partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de

la femme, qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le

fantastique miroir où elle se regarde embellie.

Que furent les fées? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des

Gaules, fières et fantasques, à l'arrivée du Christ et de ses apôtres,

elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne,

elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur

cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu'au jour du

jugement[16].--Plusieurs sont réduites à la taille du lapin, de la

souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit,

autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses.

Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une

coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de

mauvaise humeur. Mais comment s'en étonner, dans cette triste

destinée?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent être, elles

ont un cœur, elles ont besoin d'être aimées. Elles sont bonnes, elles

sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant,

elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles

aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit:

_Filer comme une fée_.

[16] Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux

savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fées_, 1843; la

_Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de

Grimm.

Les _Contes des fées_, dégagés des ornements ridicules dont les

derniers rédacteurs les ont affublés, sont le cœur du peuple même.

Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la

_villa_ primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante

fit nos cyniques fabliaux.

Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines

(dans les ogres, etc.). Mais généralement ils planent bien plus haut

que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une éternelle

poésie, disent nos vœux, toujours les mêmes, l'immuable histoire du

cœur.

Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trésor

qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble

aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d'amour qui

sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante

personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De

là la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet à la

Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bête_. L'amour ne se

rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté

cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je

crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer.

Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l'amour

malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les

pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne

de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs

étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval

blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l'adorée châtelaine.

C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mélancolique des impossibles

amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence:

l'oiseau et la fleur sont beaux, même égaux dans la beauté. Mais ici

l'être inférieur, si bas placé, se fait l'aveu: «Je suis laid, je suis

un monstre!» Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu'en

Orient, d'une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce

les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aimé, ce monstre, et il

en devient beau.

Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette âme enchantée ne

pense pas à elle seule. Elle s'occupe aussi à sauver toute la nature

et toute la société. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par

sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée de ses aînées, sont ses

favorites. Elle étend sa compassion sur la dame même du château, la

plaint d'être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). Elle

s'attendrit sur les bêtes, les console d'être encore sous des figures

d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs âmes captives un

jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées.--C'est

l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. Là surtout

on est bien sûr qu'il y a un cœur de femme. Le rude travailleur des

champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n'y voit point de

bêtes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit.

Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et

se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la

nature.

Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont

l'imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait

le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et

ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle

n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du

blé. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des

villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci

n'a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous

la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château

d'où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf

ailleurs, près d'elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de

rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très

pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais

chez qui la vie est faible.--Immenses mortalités d'enfants.--Ces

pâles roses n'ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse

épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux

faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne: la nuit, le

somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rêverie et le don des

larmes.

Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un

secret qu'elle ne dit jamais à l'Église. Elle enferme dans son cœur

le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombés à

l'état d'Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu'ils soient

exempts de souffrances. Logés aux pierres, au cœur des chênes, ils

sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent

autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des

bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du

lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue

sa part, et, le soir, laisse un peu de crème.

[17] Rien de plus touchant que cette fidélité. Malgré la

persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en

pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces

grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut

indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au

huitième siècle, on promène les dieux encore. Dans certaines

petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc.

(_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les

_Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzième siècle,

Burchard de Worms, en rappelant les défenses, témoigne qu'elles

sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du

paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle

comme chose actuelle cette superstition obstinée.

Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le

regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et

timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils

habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la

flamme, égayera les tristes proscrits.

Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien

peur de l'Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait

rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur

laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non,

de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va

au chêne même, et, par la prière, l'eau bénite, donne la chasse aux

esprits.

Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais

celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne qu'elle est, elle a pour

eux un coin du cœur. A eux seuls elle peut confier telles petites

choses de nature, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l'Église

pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces

touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la

bûche sacrée. C'est Noël, mais en même temps l'ancienne fête des

esprits du Nord, la _fête de la plus longue nuit_. De même, la _vigile

de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maïa, où l'arbre se plante. De

même au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et

des réveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait

devoir d'aimer ces fêtes et d'y avoir dévotion. Un vœu à la Vierge

peut-être ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie.

Tout bas, elle s'adresse plutôt à un vieux génie, adoré comme dieu

rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un

saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve

une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.

[18] A. Maury, _Magie_, 159.

Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'éveille, et sans

mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite

et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais

en vain. Il faut que ce soit un esprit. «Quel est-il? et comment

est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on

pas qu'on meurt à voir un esprit?»--Cependant le berceau remue, et il

ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très

douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: «Ma chère et très chère

maîtresse, si j'aime à bercer votre enfant, c'est que je suis moi-même

enfant. Son cœur bat, et cependant elle se rassure un peu.

L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il

doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu.

Dès ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent très bien sa présence,

et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle

l'entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement

ne peut la quitter. Va-t-elle à l'étable, il y est. Et elle croit que,

l'autre jour, il était dans le pot à beurre[19].

[19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les

Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui

des présents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drôle);

chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Français, _follet_,

_goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin

good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes

dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les

éveiller.

Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à

l'improviste, ayant touché les tisons, elle l'a cru voir qui se

roulait, l'espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a

failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille,

balaye, approprie, il lui épargne mille soins.

Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le

tenait, il s'émanciperait peut-être. Il observe, écoute trop. Il redit

parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au

coucher, quand la lumière était éteinte.--Elle le sait fort indiscret,

trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s'en plaint

et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit

seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée

d'un souffle léger ou comme d'une aile d'oiseau. Il était sous une

feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir

qu'il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en

colère.--Mais le drôle: «Non, chérie, mignonne, vous n'en êtes pas

fâchée.»

Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle

l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit,

elle a cru le sentir au lit qui s'était glissé. Elle a eu peur, a prié

Dieu, s'est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force

de le dire à l'Église. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et

doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espiègle,

parfois trop audacieux...--«Qu'importe, il est si petit!»--Ainsi,

lui-même la rassure.

Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien

innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de

là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page.

Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible

d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une

rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul

autre, si petit, il glisse partout.

La Sorcière · 第 2 / 23 段