Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
LÉGENDES
DÉMOCRATIQUES
DU NORD
LA SORCIÈRE
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
LA SORCIÈRE
Des livres que j'ai publiés, celui-ci me paraît le plus inattaquable.
Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. Il est sorti
généralement des _actes judiciaires_.
Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi, de la
Cadière, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants
prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc.,
et que nous avons reproduits.
Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribué. Il faut bien les
croire dans tant de choses où ils s'accusent eux-mêmes.
Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'âge légendaire
de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont réunis Grimm,
Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente.
Pour ce qui suit, de 1400 à 1600 et au delà, mon livre a ses assises
bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés.
J. MICHELET.
1er décembre 1862.
INTRODUCTION
Sprenger dit (avant 1500): «Il faut dire l'_hérésie des sorcières_, et
non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.»--Et un autre sous Louis
XIII: «Pour un sorcier, dix mille sorcières.»
«Nature les fait sorcières.»--C'est le génie propre à la Femme et son
tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation,
elle naît Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse,
sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière et
fait le sort, du moins endort, trompe les maux.
Tout peuple primitif a même début; nous le voyons par les _Voyages_.
L'homme chasse et combat. La femme s'ingénie, imagine; elle enfante
des songes et des dieux. Elle est _voyante_ à certain jour; elle a
l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle
observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son cœur. Les yeux
baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle
fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de
guérir ceux qu'elle aime.
Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus
tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spécial, jongleur,
astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais, au début,
la Femme est tout.
Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence
par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en
pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard,
déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il
fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre
encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne
et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et
meurent sur son sein.
Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante
Circé! sublime Sibylle, hélas! qu'êtes-vous devenues? et quelle
barbare transformation!... Celle qui, du trône d'Orient, enseigna les
vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépied de
Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à
genoux,--c'est elle, mille ans après, qu'on chasse comme une bête
sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillée, lapidée,
assise sur les charbons ardents!...
Le clergé n'a pas assez de bûchers, le peuple assez d'injures,
l'enfant assez de pierres, contre l'infortunée. Le poète (aussi
enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il
suppose, gratuitement, qu'elle était toujours laide et vieille. Au mot
Sorcière, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs
cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément
parce qu'elles étaient jeunes et belles.
La Sibylle prédisait le sort. Et la Sorcière le fait. C'est la grande,
la vraie différence. Elle évoque, elle conjure, opère la destinée. Ce
n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le
déplorait, l'attendait. Celle-ci crée cet avenir. Plus que Circé, plus
que Médée, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour
aide et sœur la Nature. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne.
En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui
guérit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait
regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce
couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux
pics des Alpes), une aube anticipée du jour.
Le prêtre entrevoit bien que le péril, l'ennemie, la rivalité
redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la
prêtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conçu des dieux.
Auprès du Satan du passé, on voit en elle poindre un Satan de
l'avenir.
L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. Les
empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient
quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de
tout état, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou
_Sage_-femme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait
sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la
nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom même qu'on
donnait aux Fées.
Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladone,
à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent
l'antidote des grands fléaux du Moyen-âge. L'enfant, le passant
ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles
l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce
sont pourtant les _Consolantes_ (Solanées), qui, discrètement
administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux.
Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux
masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont
avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes
sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la
proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du
Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand
médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla
toute la médecine, il déclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des
sorcières.
Cela valait une récompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures,
en bûchers. On trouva des supplices exprès; on leur inventa des
douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il
n'y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. Sans parler de
l'Espagne, terre classique des bûchers, où le Maure et le Juif ne vont
jamais sans la sorcière, on en brûle sept mille à Trèves, et je ne
sais combien à Toulouse, à Genève cinq cents en trois mois (1513),
huit cents à Wurtzbourg, presque d'une fournée, quinze cents à Bamberg
(deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel
empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut obligé de surveiller ces bons
évêques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste
de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui était à l'école, une
sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.
Notez qu'à certaines époques, par ce seul mot _Sorcière_, la haine
tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidités
d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?...
_Sorcière._--Telle est jolie?... _Sorcière._ On verra la Murgui, une
petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour
la mort la grande dame, trop belle, la châtelaine de Lancinena.
Les accusées, si elles peuvent, préviennent la torture et se tuent.
Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brûla huit cents, triomphe
de cette Terreur. «Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui
furent arrêtées l'autre jour, n'attendirent pas, s'étranglèrent tout
d'abord.»
Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai
consacrés, cette horrible littérature de sorcellerie m'a passé,
repassé fréquemment par les mains. J'ai épuisé d'abord et les manuels
de l'Inquisition, les âneries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_,
_Fourmilières_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres
de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui
succèdent à ces moines, les méprisent et ne sont guère moins idiots.
J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de
1300 à 1600, et au delà, la justice est la même. Sauf un entr'acte
dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout même férocité de
sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat
bordelais du règne d'Henri IV, fort avancé en politique, dès qu'il
s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger,
des moines imbéciles du quinzième siècle.
On est saisi d'étonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de
culture différente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend très
bien que les uns et les autres furent arrêtés, disons plus, aveuglés,
irrémédiablement enivrés et ensauvagés par le poison de leur principe.
Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: «Tous perdus pour
un seul, non seulement punis, mais dignes de l'être, _gâtés d'avance
et pervertis_, morts à Dieu même avant de naître. L'enfant qui tette
est un damné.»
Qui dit cela? Tous, Bossuet même. Un docteur important de Rome, Spina,
maître du Sacré Palais, formule nettement la chose: «Pourquoi Dieu
permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne
meurent à cause des péchés qu'ils ont faits, ils meurent toujours
coupables pour le péché originel.» (_De Strigibus_, c. 9.)
De cette énormité deux choses dérivent, et en justice et en logique.
Le juge est toujours sûr de son affaire; celui qu'on lui amène est
coupable certainement, et, s'il se défend, encore plus. La justice n'a
pas à suer fort, à se casser la tête pour distinguer le vrai du faux.
En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que
faire d'analyser l'âme, et de se rendre compte des nuances par où elle
passe, de sa complexité, de ses oppositions intérieures et de ses
combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette
âme, de degré en degré, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces
tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait,
hocherait la tête! et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes
oreilles dont son crâne vide est orné!
Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du traité effroyable
où, pour un petit gain d'un jour, l'âme se vend aux tortures
éternelles, nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite,
l'épouvantable échelle de malheur et de crimes qui l'auront fait
descendre là. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'âme
et le Diable étaient nés l'un pour l'autre, si bien qu'à la première
tentation, pour un caprice, une _envie_, une idée qui passe, du
premier coup l'âme se jette à cette horrible extrémité.
Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de
la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux
rapports du Moyen-âge avec l'Antiquité. Rapports réels, mais faibles,
de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique
et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Les innocentes
Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le
Moyen-âge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzième siècle, le
grand défi solennel à Jésus. Ces conceptions terribles n'arrivèrent
pas par la longue filière de la tradition. Elles jaillirent de
l'horreur du temps.
D'où date la Sorcière? Je dis sans hésiter: «Des temps du désespoir.»
Du désespoir profond que fit le monde de l'Église. Je dis sans
hésiter: «La Sorcière est son crime.»
Je ne m'arrête nullement à ces doucereuses explications qui font
semblant d'atténuer: «Faible, légère, était la créature, molle aux
tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas!
dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait
troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse
et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue
de son fils (vieux sujets de légendes), si elles ont pu être tentées,
invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que
ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les
accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'être mûres pour lui.
Elles n'ont pas la haine de Dieu.
Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres exécrables qui
nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente,
de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux
de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne sécheresse, si
effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent
morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est
ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous êtes déjà dans la bière, ou dans
une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux
qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans
cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne,
mot toujours le même: _Emmurés_.
Épouvantable mécanique d'écrasement, d'aplatissement, cruel pressoir à
briser l'âme. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et
craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu.
A son apparition, la Sorcière n'a ni père, ni mère, ni fils, ni époux,
ni famille. C'est un monstre, un aérolithe, venu on ne sait d'où. Qui
oserait? grand Dieu! en approcher.
Où est-elle? Aux lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la
lande, où l'épine, le chardon emmêlés, ne permettent pas le passage.
La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isolée
par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu.
Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Même cette vie
terrible presse et tend son ressort de femme, l'électricité féminine.
La voilà douée de deux dons:
L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrés, est
poésie, seconde vue, pénétration perçante, la parole naïve et rusée,
la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignoré du
sorcier mâle. Avec lui, rien n'eût commencé.
De ce don un autre dérive, la sublime puissance de la _conception
solitaire_, la parthénogénèse que nos physiologistes reconnaissent
maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité
du corps, et qui n'est pas moins sûre pour les conceptions de
l'esprit.
Seule, elle conçut et enfanta. Qui? Un autre elle-même qui lui
ressemble à s'y tromper.
Fils de haine, conçu de l'amour. Car sans l'amour, on ne crée rien.
Celle-ci, tout effrayée qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si
bien, se complaît tellement en cette idole, qu'elle la place à
l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime
et vivante hostie. Elle-même bien souvent le dira à son juge: «Je ne
crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui.» (Lancre.)
Savez-vous bien le début de l'enfant? C'est un terrible éclat de rire.
N'a-t-il pas sujet d'être gai, sur sa libre prairie, loin des cachots
d'Espagne et des _emmurés_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins
que le monde. Il va, vient, se promène. A lui la forêt sans limite! à
lui la lande des lointains horizons! à lui toute la terre, dans la
rondeur de sa riche ceinture! La sorcière lui dit tendrement: «Mon
Robin», du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit
sous la verte feuillée. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de
_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de
l'espiègle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_école
buissonnière_.
Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un
être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu.
Chacun peut le décrire.
Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu,
contemplent, rêvent; ils _attendent en attendant_, sûrs qu'ils auront
leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le
cercle resserré de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-âge).--Lui,
le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde
d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la
terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le
nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit
toujours: «Plus loin!»--et «En avant!»
Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le
ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'Église a jeté la Nature, comme
impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en décore. Bien plus, il
l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand
nom dont on veut le flétrir, celui de _Prince du monde_.
On avait dit imprudemment: «Malheur à ceux qui rient!» C'était donner
d'avance à Satan une trop belle part, le monopole du rire et le
proclamer _amusant_. Disons plus: _nécessaire_. Car le rire est une
fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous
ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs?
L'Église, qui ne voit dans la vie qu'une épreuve, se garde de la
prolonger. Sa médecine est la résignation, l'attente et l'espoir de la
mort.--Vaste champ pour Satan. Le voilà médecin, guérisseur des
vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer
nos morts, d'évoquer les ombres aimées.
Autre petite chose rejetée de l'Église, la Logique, la libre Raison.
C'est là la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit.
L'Église avait bâti à chaux et à ciment un petit _in-pace_, étroit, à
voûte basse, éclairé d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela
s'appelait l'_École_. On y lâchait quelques tondus, et on leur disait:
«Soyez libres.» Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre
cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est
justement celui d'Occam!
Il est plaisant qu'on aille chercher là l'origine de la Renaissance.
Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui
ont percé la voûte, par l'effort des damnés qui voulaient voir le
ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'École et des
lettrés, dans l'_École buissonnière_, où Satan fit la classe à la
sorcière et au berger.
Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards même
exaltaient l'amour curieux, le désir effréné de voir et de savoir.--Là
commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des
poisons, et l'exécrable anatomie.--Le berger, espion des étoiles,
avec l'observation du ciel, apportait là ses coupables recettes, ses
essais sur les animaux.--La sorcière apportait du cimetière voisin un
corps volé; et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait
contempler ce miracle de Dieu «qu'on cache sottement, au lieu de le
comprendre» (comme a dit si bien M. Serres).
Le seul docteur admis là par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui
parfois se glissait dans l'assemblée sinistre, y apportait la
chirurgie.--C'était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau,
l'homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os
et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'à
un certain point.
L'université criminelle de la sorcière, du berger, du bourreau, dans
ses essais qui furent des sacrilèges, enhardit l'autre, força sa
concurrente d'étudier. Car chacun voulait vivre. Tout eût été à la
sorcière; on aurait pour jamais tourné le dos au médecin.--Il fallut
bien que l'Église subît, permît ces crimes. Elle avoua qu'il est de
_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et forcée,
disséquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissèque
une femme; une en 1315.--Révélation sacrée. Découverte d'un monde
(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent,
hurlèrent. Et les sages tombèrent à genoux.
Avec de telles victoires, Satan était bien sûr de vivre. Jamais
l'Église seule n'aurait pu le détruire. Les bûchers n'y firent rien,
mais bien certaine politique.
On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse,
la Sorcière, on arma son fils, le Médecin.
L'Église, qui, profondément, de tout son cœur, haïssait celui-ci, ne
lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la
Sorcière.--Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose
guérir _sans avoir étudié_, elle est sorcière et meurt.
Mais comment étudierait-elle publiquement? Imaginez la scène risible,
horrible qui eût eu lieu, si la pauvre sauvage eût risqué d'entrer aux
Écoles! Quelle fête et quelle gaieté! Aux feux de la Saint-Jean, on
brûlait des chats enchaînés. Mais la sorcière liée à cet enfer
miaulant, la sorcière hurlante et rôtie, quelle joie pour l'aimable
jeunesse des moinillons et des cappets!
On verra tout au long la décadence de Satan. Lamentable récit. On le
verra pacifié, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au
point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est
pris par Tartufe.
Son esprit est partout. Mais lui-même, de sa personne, en perdant la
Sorcière, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux.
Maintenant qu'on l'a précipité tellement vers son déclin, sait-on bien
ce qu'on a fait là!--N'était-il pas un acteur nécessaire, une pièce
indispensable de la grande machine religieuse, un peu détraquée
aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux
côtés. La vie ne va guère autrement. C'est un certain balancement de
deux forces, opposées, symétriques, mais inégales; l'inférieure fait
contrepoids, répond à l'autre. La supérieure s'impatiente, et veut la
supprimer.--A tort.
Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant
aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, le tenace Parlement
normand, dans sa bonne logique normande, montra la portée dangereuse
d'une telle décision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient
à tous les autres. Toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au
vainqueur? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes
du second, des miracles qu'il fit précisément pour combattre le
Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme. L'étourdi qui
remue cette base infernale, peut lézarder le paradis.
Colbert n'écouta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable
peut-être entendit. Et cela le console fort. Dans les petits métiers
où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se résigne,
et croit que du moins il ne meurt pas seul.
LIVRE PREMIER
I
LA MORT DES DIEUX
Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du
christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer
Égée, disant: «Le grand Pan est mort.»
L'antique dieu universel de la Nature était fini. Grande joie. On se
figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation.
Troublée si longtemps de l'orage, l'âme humaine va donc reposer.
S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa défaite,
de l'éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En
consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ligne
l'espoir que la Nature va disparaître, la vie s'éteindre, qu'enfin on
touche à la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en
ont si longtemps prolongé l'illusion. Tout tombe, s'écroule, s'abîme.
Le Tout devient le néant: «Le grand Pan est mort!»
Ce n'était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de
cultes anciens sont fondés précisément sur l'idée de la mort des
dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter.
Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu'on ne jouait que pour
les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de
Prométhée, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et
soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.
Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l'ensemble
et dans le détail, dans le passé, dans l'avenir, maudissent la Nature
elle-même. Ils la condamnent tout entière, jusqu'à voir le mal
incarné, le démon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tôt que plus
tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu'ils
emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils
délivrent enfin les saints de cette longue tentation.
[1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293,
515.--A. Maury, _Magie_, 435.
L'Évangile dit: «Le jour approche.» Les Pères disent: «Tout à
l'heure.» L'écroulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent
espoir à saint Augustin qu'il ne subsistera de cité bientôt que la
cité de Dieu.
Qu'il est pourtant dur à mourir, ce monde, et obstiné à vivre! Il
demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, soit,
jusqu'à l'an Mil. Mais après, pas un jour de plus.
Est-il bien sûr, comme on l'a tant répété, que les anciens dieux
fussent finis, eux-mêmes ennuyés, las de vivre! qu'ils aient, de
découragement, donné presque leur démission? que le christianisme
n'ait eu qu'à souffler sur ces vaines ombres?
On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils
n'ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant
ce qu'ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant
d'être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est
vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération, les avaient
énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus, dans
leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain.
Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa décadence, n'avait
nullement entraîné la foule des dieux indigènes, la populace des dieux
encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des
monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée.
Ces dieux logés au cœur des chênes, dans les eaux fuyantes et
profondes, ne pouvaient en être expulsés.
Et qui dit cela? c'est l'Église. Elle se contredit rudement. Quand
elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en
siècle, par la voix menaçante de ses conciles[2], elle leur intime de
mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?
[2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de
Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson même, vers 1400.
«Ils sont des démons...»--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à
bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la
légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins,
sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement
subsistent en leur propre nature païenne.
Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais
surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des
habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au
lit même. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple), le
foyer.
Il n'y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. Nulle
trace dans l'Antiquité d'une telle proscription d'aucun culte. Le
Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les
dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable
aux Juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière,
se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra
pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son
Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l'Étrurie,
mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne
poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale.
Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa
l'École, par la proscription de la logique et par l'extermination des
philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le
temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être
favorable à la famille, si le père n'y eût été annulé dans saint
Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice, comme ayant
moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut d'abord délaissée par
l'ambition d'une haute pureté stérile.
Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de
lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il
se précipita sur cette pente par le monachisme.
Mais l'homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec
toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des
sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines
qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage,
les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se
disaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas.
Un vide énorme s'était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les
chrétiens le disent: le démon, partout le démon: _Ubique dæmon_[3].
[3] Voy. les _Vies_ des Pères du désert, et les auteurs cités par
A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se
croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse,
faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer.
La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses _énergumènes_,
troublés, possédés des esprits. C'est un rapport tout extérieur, une
ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas
des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abîme, idéal de
perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques
qui se haïssent, ont horreur d'eux-mêmes. Jugez, en effet, ce que
c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hôte cruel
qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux
déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce
corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout
est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent
d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré
de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.
Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient
démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la
forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants
de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphème! L'étoile divine du
matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois éclairé
Socrate, Archimède ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand
diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vénus_, qui m'induit en
tentation dans ses molles et douces clartés.
Je ne m'étonne pas si cette société devient terrible et furieuse.
Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit
partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis
dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des
réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l'habitude
pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille?
L'Empire est un empire de moines.
Mais l'individu lui-même, l'homme isolé et muet, regarde le ciel
encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.
«C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Théodose, et tous les
fléaux de l'Empire.» Parole terrible qui lâche sur le païen
inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l'aveugle
toutes les fureurs contre la loi.
Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la
lumière, éteignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez
religieuses. Épouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la
maison, restez pour eux de froides sœurs.
Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour
éteindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative
téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges,
monstrueux... Coupables, tremblez!
Plusieurs fois, dans le Moyen-âge, reviendra la sombre histoire de la
Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon,
l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la
retrouve au seizième, comme le reproche profond, l'indomptable
réclamation de la Nature.
«Un jeune homme d'Athènes va à Corinthe chez celui qui lui promit sa
fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait
entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est
couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l'hospitalité, et le
laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure
entre dans la chambre: c'est une fille, vêtue, voilée de blanc;
elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise,
levant sa blanche main: «Suis-je donc déjà si étrangère dans la
maison?... Hélas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors.
Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Cérès, Bacchus, et, avec
toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si pâle!--Ah! loin de moi,
jeune homme! Je n'appartiens plus à la joie. Par un vœu de ma mère
malade, la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. Les dieux ont
fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce
serait toi? toi, ma chère fiancée, qui me fus donnée dès l'enfance? Le
serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du
ciel. O vierge! sois à moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune
sœur. Si je gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense à
moi, à moi qui me consume et ne pense qu'à toi, et que la terre va
recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen.
Tu viendras avec moi chez mon père. Reste, ma bien-aimée.» Pour don de
noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère
à la coupe une boucle de ses cheveux.
«C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin
couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l'Amour.
Elle, son pauvre cœur s'en mourait, et elle résistait pourtant. Mais
il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant
près de lui: «Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais,
quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hélas!
telle est ta fiancée.--Je te réchaufferai; viens à moi! quand tu
sortirais du tombeau...» Soupirs, baisers, s'échangent. «Ne sens-tu
pas comme je brûle?»--L'Amour les étreint et les lie. Les larmes se
mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang
figé s'embrase de la rage amoureuse, mais le cœur ne bat pas au sein.
«Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte
et de volupté.--«Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!»
Puis, adieu, baisers sur baisers!
«La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait,
l'enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte: «O
mère! mère! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce
lieu tiède. N'était-ce pas assez de m'avoir roulée dans le linceul, et
sitôt portée au tombeau? Mais une force a levé la pierre. Vos prêtres
eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, où
brûle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promîtes; je
viens redemander mon bien...
«Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu sécherais ici.
J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mère, une dernière
prière! Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et que l'amante ait
le repos des flammes. Jaillisse l'étincelle et rougisse la cendre!
Nous irons à nos anciens dieux.»
[4] Ici, j'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la
forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gâte la merveilleuse
histoire, souille le grec d'une horrible idée slave. Au moment où
on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce
qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son cœur. Et il
lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: «Lui fini,
_je passerai à d'autres_; la jeune race succombera à ma fureur.»
Le Moyen-âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire
peur du diable Vénus. Sa statue reçoit d'un jeune homme une bague
qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme
fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits.
Pour le débarrasser de l'infernale épouse, il faut un
exorcisme.--Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée
sottement à la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma
mémoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort
grossièrement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio
la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses
noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait
dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-même qui erre
sur la bruyère... «Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me
conduit?--Non.» Mais il la saisit, l'enlève, la porte chez lui.
Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop
touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. «Le voile
levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d'un
cadavre.»--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous
restitue pourtant l'histoire primitive.
Après lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire
est inutile. Car notre temps commence, et la Fiancée a vaincu. La
Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de
la maison.
II
POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA
«Soyez des enfants nouveau-nés (_quasi modo geniti infantes_); soyez
tout petits, tout jeunes par l'innocence du cœur, par la paix,
l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.»
C'est l'aimable conseil que donne l'Église à ce monde si orageux, le
lendemain de la grande chute. Autrement dit: «Volcans, débris,
cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs.»
Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les
écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode
infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente
aisée qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur,
la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier
mot, le dernier, fut le même: _Imitation_.
«_Imitez_, tout ira bien. Répétez et copiez.» Mais est-ce bien là le
chemin de la véritable _enfance_, qui vivifie le cœur de l'homme, qui
lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois
d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des
attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu'est-ce
que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des
Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute
littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un
verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les
livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même
copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de
Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société.
L'évêque roi d'une cité, le barbare roi d'une tribu copient les
magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans
leur monastère que renouveler la _villa_ (dit très bien
Chateaubriand). Ils n'ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni
de féconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient
d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines
laboureurs, un peuple stérile. C'est malgré eux que la famille se
refait, refait le monde.
Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en
un siècle, l'on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît
d'Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents
de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines: je parle
des _Vies_ des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les
faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs
par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère,
mais elle n'en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le
sol; le peuple l'y sème, et la famille l'y cultive, et tous y mettent
la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire,
inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus
imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient.
Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.
Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit
encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne
manquaient pas au désert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci,
une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait.
L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée
grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la
fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle
des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il
se disait: «Après tout, l'histoire est belle, édifiante... Elle fait
honneur à l'Église. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils
trouvée?» On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables,
l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire à
cela?
Rapportée à l'abbaye, la légende trouvera un moine, _propre à rien_
qui ne sait qu'écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les
choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate
rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se
lit au réfectoire, bientôt à l'église. Copiée, chargée, surchargée
d'ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu'à
ce que, honorablement, elle prenne rang à la fin dans la _Légende
dorée_.
Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend
les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont
mis tout leur jeune cœur, on ne peut y méconnaître un grand souffle,
et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort.
Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l'Église: «Soyez
des enfants nouveau-nés.» Mais ils en firent l'application à laquelle
on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme
avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l'aimèrent, la crurent
innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.
Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine
se défie, craignant d'y trouver des démons, ils entrent dans ces
belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche
qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).
Même hors de la vie légendaire, dans l'existence commune, les humbles
amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime
de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur fêtes. Si, dans
l'immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il
semble avoir pour eux une préférence de pitié, «pourquoi, dit le
peuple des champs, pourquoi mon âne n'aurait-il pas entrée à l'église?
Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude
travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté,
enfin, c'est tout comme moi.»
[5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du
droit_.
De là les fêtes admirables, les plus belles du Moyen-âge, des
_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple même d'alors,
qui, dans l'âne, traîne son image, se présente devant l'autel, laid,
risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre
solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour
témoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant
lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le
monde de la Grâce semble s'ouvrir à deux battants pour les moindres,
pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson
sublime où il disait à l'âne, comme il se fût dit à lui-même:
A genoux, et dis _Amen_!
Assez mangé d'herbe et de foin!
Laisse les vieilles choses, et va!
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le neuf emporte le vieux!
La vérité fait fuir l'ombre!
La lumière chasse la nuit[7]!
. . . . . . . . . . . . . . .
[6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_;
Carpentier, verbo _Kalendæ_, et Martène, III, 110. La sibylle
était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des
prophètes, de Nabuchodonosor, etc. De très bonne heure, et de
siècle en siècle, du septième au seizième, l'Église essaye de
proscrire les grandes fêtes populaires de l'Ane, des Innocents,
des Enfants, des Fous. Elle n'y réussit pas avant l'avènement de
l'esprit moderne.
[7] Vetustatem novitas,
Umbram fugat claritas,
Noctem lux eliminat!
Rude audace! Est-ce bien là ce qu'on vous demandait, enfants emportés,
indociles, quand on vous disait d'être enfants? On offrait le lait.
Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur
l'étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d'avancer. Et tout à
coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d'un seul
bond.
Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser
l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voilà qu'on le
distingue à peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hérésie antique condamnée
de l'Église, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hérésie
nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indépendance de l'homme_.
Écoutez et obéissez:
Défense d'inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux
saints. On en a assez. Défense d'innover dans le culte par de nouveaux
chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on découvrirait
doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils
soient reconnus de l'Église. Défense au clergé, aux moines, de donner
aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voilà l'esprit
étroit, tremblant de l'Église carlovingienne[8]. Elle se dédit, se
dément, elle dit aux enfants: «Soyez vieux!»
[8] Voir _passim_ les _Capitulaires_.
Quelle chute! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d'être
jeunes.--Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini
commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince,
chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand
Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de
l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il,
sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous
dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de
sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.
En vérité, l'on a moins le besoin d'aller à l'église. Mais elle ne
nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne écouter ce qu'on
n'entend plus.
Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a
enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plaît? Dans une
effroyable durée de mille ans! Pendant dix siècles entiers, une
langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen-âge, même
en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et
le sommeil, sous l'empire d'un phénomène désolant, intolérable, la
convulsion d'ennui qu'on appelle: le bâillement.
Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille;
qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout
est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les
mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la
perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance,
dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche,
l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans
fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue,
l'imputant, il est vrai, à la malice du Diable. Il se tient tapi dans
les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les
bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à
mort[9].