La transfusion du sang, aussi souvent essayée qu'abandonnée sans
résultats scientifiques acquis, vient d'être encore une fois
expérimentée; non plus celle de l'homme à son semblable cette fois, mais
bien celle autrement audacieuse de l'animal à l'homme. Le docteur
Bernheim transfuse du sang de chèvre à des phtisiques.
Décrivons, d'abord, l'opération:
Une chèvre saine et adulte est couchée sur une table d'opérations à
bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attachée de façon à
empêcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de
l'animal, dont la partie inférieure a été soigneusement rasée sur le
côté libre, soit légèrement tendu.
Dans cette position on aperçoit alors très nettement des battements
isochones qui soulèvent les téguments: c'est l'artère carotide primitive
de l'animal qui bat.
Une incision est faite à la peau à ce niveau, et, à cause de la
rétraction de cette dernière, une énorme plaie rouge apparaît là ou le
bistouri a passé; en écartant les tissus avec le manche de l'instrument
on découvre alors la carotide. Une ligature qui y est jetée, et un peu
plus bas une pince à compression, interceptent un espace dans lequel le
vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glissée une canule.
Un tube en caoutchouc très fin de la grosseur de l'artère en part, qui à
son autre extrémité aboutit à une seconde canule.
C'est fait: la chèvre est amorcée, si on peut s'exprimer ainsi.
L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas
souffert, et, l'opération terminée, il retournera tranquillement à son
étable.
Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin placé à terre au
pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras bandé de caoutchouc
au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la médiane
céphalique, en effet, gonflée, apparaît bien.
Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitôt arrêté par
l'introduction dans l'ouverture béante de la deuxième canule qui termine
le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.
La bande de caoutchouc est alors rapidement enlevée, en même temps que
la pince à compression, et le sang de la chèvre passe librement et
directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le
rôle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration.
Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150
à 200 grammes de sang ont été transfusés. La malade est alors pansée
comme après une saignée ordinaire.
Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chèvre?
Là est en réalité l'originalité de ce nouvel essai. Jusqu'ici les
transfusions avaient été faites de l'homme à l'homme, et l'on n'avait
pas osé aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le
faire, et la chèvre a été choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le
seul animal domestique reconnu réfractaire à la tuberculose. C'est donc
ce sang qu'il faut de préférence injecter à l'homme phtisique.
L'opération est en général bien supportée. Quant à ses résultats, il
faut espérer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonnée, et, en tous
cas, on peut dire d'elle comme de toutes les méthodes nouvelles: il faut
se dépêcher de s'en servir pendant quelle guérit.
«PASSIONNÉMENT»
Mistress Maud Vivian, dont la beauté est triomphante, est une Anglaise
qui à Paris tient le haut du pavé dans les salons. Elle est veuve et
très riche; son mari, sir Vivian, lui a laissé en testament vingt-cinq
mille livres sterling, elle mène grand train avec ses premières
ressources augmentées par les habiletés de la dame: voilà ce que le
monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite,
c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe
de cette aventurière. Comme la baronne d'Ange du _Demi-Monde_, Vivian a,
en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui
l'occupe plus agréablement: elle est aimée d'un jeune homme du monde,
Edmond Sorbier, épris d'elle à ce point qu'il a résisté à toutes les
instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprès de lui
pour lui faire épouser sa nièce, Geneviève Coraize, une charmante jeune
fille, très riche, orpheline à laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est
dévoué. Geneviève est maintenant en âge d'être mariée et Lafaurie qui
touche à peine à la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli
auprès de Geneviève, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est
passionnément amoureux de Vivian qu'il a rencontrée de par le monde et
il s'est mis en tête de l'épouser. C'est ce qu'il explique à Edmond
Sorbier, qui, à la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire
quelque mensonge de la part de Vivian.
Les origines de sa maîtresse, en ce qui concerne la naissance et la
fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre;
il se renseigne, l'enquête n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre
qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'à
de très riches protecteurs. Indigné d'être dupe, il chasse Vivian qui
jure de se venger.
Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va épouser
Geneviève. Cependant qu'on prépare la fête des fiançailles, et qu'on
n'attend plus que l'arrivée de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive:
Lafaurie revient, il s'est marié à Naples, il emmène dans sa famille sa
femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison
avec toute l'autorité que lui donne la situation de son mari.
C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne
maîtresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher
à Geneviève, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au passé.
Le mariage se fait; et cette vipère de Maud imagine de mettre sous les
yeux de la jeune femme une lettre passionnée que lui a adressée
autrefois Edmond; mais Geneviève, prévenue par son mari contre de
pareils procédés, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour
ses frais de méchancetés, car M. Lafaurie est revenu lui-même de son
aveuglement pour cette créature. Il ne peut chasser l'aventurière de sa
maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu
d'honnêtes gens.
La comédie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des
scènes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et
Geneviève, est fort bien interprétée par MM. Dumény, Calmettes, Paul
Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonné.