[Illustration: M. ARMAND BÉHIC D'après une photographie de la maison
Waléry.]
«MUSOTTE»
M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes
complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet
limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à
son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable
supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à
attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi
bien _Musotte_ est-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux
parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les
proportions les plus justes.
Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean
Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils
vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre
est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr
Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le
docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle
laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et
la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier
adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait
part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du
reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce
devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.
Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du
peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme
Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à
son amant qu'elle était enceinte.
Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort,
ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe
les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin.
La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la
vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours
heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui
va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien
dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas
l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui
rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui
l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.
C'est cette scène si touchante que reproduit notre gravure.
Tout ce second acte est écrit avec une telle adresse qu'il évite les
redites du sujet, et avec une émotion si juste, si vraie, tellement en
dehors des rengaines de théâtre, que la salle en a été profondément
impressionnée. Le succès de larmes a donc été des plus grands. Au
troisième acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse
de savoir le résultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu
sur la question entre le beau-père, Léon son fils, l'oncle Martinel et
la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean
Martinel est décidé pourtant à tenir sa promesse. Mais que décidera en
tout ceci Gilberte? que fera l'épouse abandonnée, outragée par le passé?
Gilberte a le coeur haut, elle pardonne: l'âme de la jeune femme va plus
loin encore que le pardon; Gilberte se substitue à celle qui vient de
mourir, et l'enfant trouve une mère qui, en l'adoptant, rendra plus
facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.
La pièce est jouée à merveille par M. Raphaël Duflos, qui fait Jean
Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Léon Noël. Mme Sizos est bien
touchante dans le rôle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui
de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme
Desclauzas celui de Flache.