MISS ÉLISABETH.

Lorsque Guillaume et Roy arrivèrent à Saint-Georges, elle était assise

dans la guitoune de Roy et buvait du porto avec Combescure. Elle

revenait d'une longue permission. Elle ne connaissait pas Guillaume.

Elle parlait avec un accent agréable.

Attentive à prononcer nos _r_ et ne pouvant les prononcer de la gorge,

elle les roulait au bout de sa langue. Elle gronda Roy de ses scrupules.

Combescure voulait qu'elle lût dans la main de Guillaume.

La tâche de chiromancienne sincère était épineuse, au front. Elle se

récusait. Guillaume insista.

En voyant la paume de cette main, le visage de la jeune Anglaise eut

une expression tellement surprise que Combescure et Roy lui en

demandèrent la raison.

—-Par exemple!... répondit Élisabeth. Je n'ai jamais rencontré une main

pareille. Il n'a pas une ligne de vie; il en a plusieurs.

—-Et ma mort, ou... mes morts? interrogea Guillaume.

—-Vous savez, dit-elle, je ne suis pas très forte. Je vois l'ensemble.

Votre ensemble est bon.

Combescure et miss Hart partirent. Elle le véhiculait jusqu'à Coxyde.

—-Quelle femme! dit Guillaume à Roy. C'est une merveille.

—-Encore une victime d'Élisabeth. On ne compte plus ses morts, plaisanta

le jeune capitaine. C'est une fille brave et une brave fille, ce qui

vaut mille fois mieux.

Il souhaitait se taire. Guillaume le comprit. Les ordres de Roy donnés,

il proposa une partie de cartes.

La guitoune du capitaine Roy était la seule habitable de Saint-Georges.

L'eau rendait le travail de la terre presque impossible. Elle

fournissait une excuse à la folle insouciance des marins. Leur système

d'abris était aux tranchées des zouaves ce qu'une ruche d'arbre est à

une ruche d'apiculteur.

On ne s'y garantissait ni de l'eau ni du feu.

Cette insouciance d'hommes toujours bercés de houle et de hamac, voire

par l'esprit de corps lorsqu'ils n'avaient point navigué, se fortifiait

de ce qu'une heure de bombardement bouleverse un travail de cinq

semaines.

Souvent, après un essai d'attaque allemande, les zouaves souffraient

moins de leurs blessures que de leur amour-propre d'architectes.

Seule la tendresse des fusiliers pour leurs chefs les avait décidés à

bâtir une cabine avec d'étonnantes mains de couturières, qui savent

d'un béret à pompon rouge faire une merveille d'élégance et nouer une

corde comme des initiales d'amour.

Ce segment était donc fort dangereux et ils y perdaient beaucoup

d'effectifs.

Roy souhaitait le silence et jouait en silence.

Dehors, on n'entendait, de loin en loin que ces coups de feu qu'il

semblait qu'on tirât pour entretenir la guerre.

Une fusillade très proche retentit.

Elle se prolongeait. Roy posa ses cartes et alla aux renseignements.

—-Ce sont, dit-il à Guillaume en reprenant ses cartes, nos messieurs

qui s'amusent. Plouardec et Lulu qui gardent le poste d'écoute jouent

à la manille et ont imaginé d'annoncer leurs points à coups de fusil.

C'est économique. Je les ai fait taire.

Les marins n'ont pas avec leurs chefs les rapports des autres soldats,

qu'ils surnomment: les guerriers. Par exemple, ils saluent ces chefs

comme les chefs d'infanterie répondant à un deuxième classe, et joignent

à ce geste un petit rictus amical.

Douze minutes après les remontrances de Roy, les coups de fusil

recommencèrent de plus belle.

Roy, souriait, furieux.

—-Cette fois, dit-il, on dépasse les bornes. Je vais punir. Viens

Guillaume.

Ils allaient atteindre la plate-forme qui précède les trous d'écoute,

lorsqu'une voix assez lointaine, mais très nette, très forte, s'éleva:

—-Galopins! glapissait-elle, en excellent français, vous vous amusez à

empêcher le monde de dormir. Attendez que j'avertisse vos chefs!

«Que j'avertisse vos chefs» signifiait: commander un tir.

—-Ils tirent par mon ordre, hurla Roy.

Tout, voix allemande et fusillade, rentra dans le silence.

Les sanctions, de part et d'autre, s'arrêtèrent là.

Ce dialogue est peu vraisemblable pour les gens qui ne connaissent pas

l'esprit de voisinage d'une longue guerre, l'esprit de famille des

marins.

«JE DONNE RAISON À MES ENFANTS».

La partie de cartes, reprise, s'éternisait, lorsque le téléphone

grésilla. Roy décrocha le récepteur. On entendait mal. Les fils, posés

à la six-quatre-deux, en croisaient, en touchaient d'autres. La rumeur

du secteur habitait l'appareil comme celle de l'océan un coquillage.

—-Impossible de comprendre, dit-il. Je raccroche. Je ne comprends

qu'une chose par bribes, c'est que c'est le poste F (le poste F se

trouvait à cinq kilomètres) et qu'ils ne peuvent m'envoyer personne.

Moi non plus, je n'ai personne. Les boyaux sont chambardés par les

torpilles d'avant-hier. Il y en a la plus longue partie découverte. Je

n'ai pas envie d'exposer un gamin pour un message. Mes idiots n'ont

aucun sens du danger. Ils ne veulent pas allonger la route et comprendre

qu'on ne siffle pas, qu'on n'imite pas le chien, qu'on ne crâne pas,

à trente mètres des Allemands.

—-C'est très simple, dit alors Guillaume. Moi je ne siffle pas et je

n'imite pas le chien. Au besoin même, je rampe. Je n'ai qu'à faire le

grand tour. J'y vais.

Roy refusa. Guillaume insista. Comme Roy désirait secrètement rester

seul avec son chagrin, que le grand tour n'était pas dangereux, et que,

secrètement, Guillaume jubilait de cette course nocturne, ils finirent

par s'entendre.

Guillaume irait et reviendrait, séance tenante, porter son message chez

Roy.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 48 / 71 题