Tout à coup, éclata dans l'ombre une musique extraordinaire. C'était
la nouba des tirailleurs nègres. Ils traversaient Coxyde-ville.
La nouba se compose d'un galoubet indigène que les soldats imitent en
se bouchant le nez, en prenant une voix de tête, et frappant leur
pomme d'Adam. Ce galoubet nasillard joue seul une mélodie haute et
funèbre. On dirait la voix de Jézabel. Les tambours et les clairons
lui répondent.
La troupe s'approchait comme le cortège de l'Arche d'Alliance sur la
route de Jérusalem. Roy et Guillaume se rangèrent et le virent passer.
Les nègres venaient de Dunkerque, stupéfaits de froid et de fatigue.
Ils étaient couverts de châles, de mantilles, de mitaines, de sacs, de
gamelles, de cartouches, d'armes, de dépouilles opimes, d'amulettes,
de colliers de verroterie et de bracelets de dents.
Le bas de leur corps marchait; le haut dansait sur la musique. Elle les
soutenait, les soulevait. Leurs têtes, leurs bras, leurs épaules, leurs
ventres, remuaient, doucement bercés par cet opium sauvage. Leurs pieds
ne marchant plus d'accord traînaient dans la boue. On entendait ces
pieds mâcher cette boue, et le choc des crosses contre la boîte à
masques, pendant les silences; puis le solo sortait du fond du désert,
du fond des âges, salué par les cuivres et les tambours.
La nouba, qui amusait Guillaume, trouait le cœur de son camarade. Sa
plainte funèbre accompagnait son deuil. Il revoyait des voyages avec
Pajot, leur navire, leurs escales, leurs bordées dans les ports d'Orient.
Ils reprirent leur promenade sans échanger une parole.
Le Bois-Triangulaire tonnait comme une chasse royale. À Nieuport, le
cimetière des fusiliers marins reposait près de l'église informe. Plus
loin que Nieuport, du boyau qui menait à Saint-Georges, on voyait à
droite, émergeant de l'inondation, une carcasse de ferme, dite:
Vache-Crevée.
L'auteur de ce surnom, adopté sur les cartes d'état-major, était une
jeune Anglaise, miss Élisabeth Hart.
Miss Hart, que tout le monde appelait miss Élisabeth, était la fille
du général des troupes anglaises du secteur.
Sous prétexte de Red-Cross, elle pilotait une ambulance de poche et
vivait avec les fusiliers-marins.
Chez une Française, ce genre d'existence choquerait. Mais Élisabeth
Hart était un vrai garçon, un diable. Elle s'habillait presque en
matelot. Elle portait des cheveux courts, bouclés autour d'une figure
d'ange.
Elle offrait plus d'un rapport avec les amazones modernes du film
américain, sauf qu'on ne la voyait jamais trembler. Elle allait,
venait, de La Panne aux lignes, et laissait son ambulance n'importe où,
comme dans les rues de Londres. Sa crânerie indisposait le colonel des
zouaves. Il la trouvait sans-gêne. Aussi, négligeait-elle le secteur-mer
pour le secteur-inondations.
Les fusiliers en faisaient une sainte.
C'était, d'ailleurs, sans aucun doute, une héroïne. La condition même
de l'héroïsme étant le libre arbitre, la désobéissance, l'absurde,
l'exceptionnel.
De plus, elle lisait dans la main.