ROY.

À six heures du soir, dès que Pajot fut enterré, que sa cantine fut en

ordre et les déclarations en règle, Roy et Guillaume remontèrent en

ligne délivrer Combescure qui remplaçait Roy pour vingt-quatre heures.

Ils firent la route à pied, car la voiture qui pouvait les mettre au

pont de Nieuport-Ville avait eu son moteur démoli par un schrapnell,

près du Bois-Triangulaire.

Le trajet était moins pénible pour Roy qu'avec ses hommes, car il

marchait en promeneur, et ne portait pas, suspendue autour de lui comme

à un mât de cocagne, une charge d'objets lourds. Mais sa charge était

d'un autre ordre. Son cœur lui pesait plus que cet appareil.

Pourtant, les morts comptaient peu dans le secteur.

Malgré que la mort civile soit distribuée à chacun de nous, elle n'en

conserve pas moins du prestige.

Il arrive même que la mort décerne un brevet de bonne vie et mœurs.

Hé! pense-t-on, malgré soi, cet homme vient de mourir. Il est tout de

même mort. Ce n'était donc pas un homme quelconque. Il était peut-être

mieux que ce dont il avait l'air.

Mais, aux lignes, comme si la fréquence de la mort, les blessures et

les risques ininterrompus, fissent chaque homme mourir plusieurs fois,

la mort, mise en petite monnaie, perdait sa valeur.

Son change était le plus bas possible.

Aussi le dialecte du secteur semblait-il féroce à qui venait du

pays-de-la-mort-rare.

En effet, on ne disait pas: «Pauvre un tel», mais: «Il n'avait qu'à

prendre le refuge.»

On parlait des obus comme d'autobus, comme des dangers de Paris qu'un

myope ou qu'un provincial n'évite pas.

La mort de Pajot fit exception à la règle. Elle amputait le corps de la

villa des fusiliers d'un de ses membres, et Roy était indirectement

cause de l'amputation.

Je l'ai tué, disait-il, comme si ma lampe de poche était une arme.

Cette circonstance eut suffi pour rendre à la mort de Pajot une gravité

civile.

Guillaume et Roy traversaient donc la campagne en silence. Le vent

attisait une braise de son plaintif dans les petites veilleuses que les

poteaux télégraphiques portent en haut comme le muguet.

Roy, de mère bretonne, était superstitieux. Il entendait l'âme de Pajot

se plaindre.

Il serrait, pinçait le bras de Guillaume, et se mordait les lèvres comme

un enfant qui essaye de ne pas pleurer.

Retourner à Saint-Georges, c'était retourner sur le lieu du crime. Il

se félicitait de l'accident survenu à l'automobile et qui retardait la

confrontation.

Guillaume avait beau plaider la coïncidence, les balles mortes, la

difficulté de viser une tête visible une seconde, Roy s'obstinait dans

le remords.

—-Sa famille... murmurait-il, ... sa pauvre famille. Il partait voir

sa famille. Il me suppliait de ne pas taire l'imbécile. C'est trop

affreux.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 46 / 71 题