LES AVEUX.

Or, une enquête venait de lui prouver, la veille, que Guillaume,

quoique d'une excellente famille, usurpait le titre de Fontenoy. Il se

trouvait dans une difficulté extrême. En face des trésors qu'on étalait

devant lui, cet excellent homme décida de surseoir. Il dit à Henriette

qu'il parlerait à sa mère et qu'il la suppliait de se calmer, d'avoir

confiance.

—-Agissez vite, s'écria cette vierge avec une voix de vieille

maîtresse-—nous n'avons pas une minute à perdre. Sauvons-le!

Elle se mouchait, relevait ses mèches, rajustait sa toque; et

Pesquel-Duport songeait à son propre amour, à son âge, à Clémence,

presque aussi fraîche qu'Henriette.

—-Elle me dit qu'elle n'aimera plus, pensait-il. C'est peut-être

qu'elle n'a jamais aimé encore. Je la crois plus jeune, beaucoup plus

jeune que sa fille.

L'automobile roulait. Henriette se taisait, tournait vers le paysage

une figure hagarde.

Pesquel-Duport poursuivait, à part soi: Il y a bien son enthousiasme

pour Guillaume. Cependant, lorsque ces choses-là sont sérieuses, elles

se cachent. Mais elle est si neuve, qu'elle est capable d'aimer sans

le savoir, de se rendre plus lentement compte que sa fille.

Il se demandait la conduite à suivre.

Voici la manœuvre qu'il combina.

Cette manœuvre était d'un goût détestable, rude et périlleuse. Mais il

aimait et l'amour s'encombre peu de délicatesse, de douceur, de sécurité.

Il apprendrait à Clémence que sa fille aimait Guillaume et la pousserait

à la lui donner. Ainsi, d'une part, verrait-il l'effet de cette nouvelle

et s'il touchait une mère ou une rivale, d'autre part, il ne

l'engagerait pas beaucoup, puisqu'en dernier ressort, la découverte

du faux nom et de l'âge de Guillaume romprait les fiançailles. Le

directeur comptait sur ce coup de théâtre bien amené pour guérir

Henriette.

Le soir même, un ami qui dînait avec eux allait au concert et les laissa

seuls. Une fois Henriette dans sa chambre, Pesquel-Duport exécuta son

programme.

—-Mon Dieu! s'écria la princesse. La sotte! Elle aime et elle se cache.

Mais, directeur, je tombe des nues. Et Guillaume l'aime? Quel bonheur!

Quand je pense que j'ai pu épouser Bormes. Suis-je assez stupide, assez

niaise, assez distraite. Tenez... je mérite tout ce qu'on me reproche.

Pesquel-Duport n'en revenait pas. Cette femme devait le dérouter

toujours.

Son effervescence lui fit mettre les freins. Il objecta qu'il faudrait

attendre, se renseigner, que la fortune...

--La fortune! interrompit la princesse. Laissez donc. D'abord, qui

vous dit que Guillaume est pauvre? Les Fontenoy sont riches. Je donne à

Henriette ce qu'il faut. D'ailleurs (elle éclata de rire), nous perdons

la tête, mon pauvre directeur. Nous sommes aussi naïfs l'un que l'autre.

Nous voilà, parlant sérieusement d'une chose qui n'existe pas. Henriette

ne connaît rien à rien. Guillaume a dix-neuf ans. C'est le premier

garçon qu'elle rencontre. Elle se croit amoureuse de lui. Elle ne l'est

pas. Moi, aussi, je suis amoureuse de Guillaume. Mais ce n'est pas

l'amour.

La princesse prenait un air grave pour émettre ces extravagances. Du

geste, elle empêchait Pesquel-Duport d'ouvrir la bouche.

En l'écoutant, il sentait revenir ses inquiétudes.

—-Je ne veux pas, continua Clémence, marier Henriette à la légère, ni

donner à Guillaume une femme qui s'en lasse au bout de quinze jours.

Vous me voyez avec un gendre sur les bras.

Ce mot de gendre, appliqué à Guillaume, la jeta dans de nouveaux éclats

de rire.

—-C'est une folle, se dit sérieusement Pesquel-Duport; mais une folle

dont je suis fou.

Après son rire, la princesse demanda des détails. Le directeur

s'embrouillait, atténuait la scène de l'automobile.

—-Tenez, dit Clémence, vous n'êtes bon qu'à faire des articles.

Taisez-vous. Je vais employer un moyen très simple. Je vais interroger

Henriette.

Elle se leva et disparut.

Pesquel-Duport s'enfouit la figure dans les mains. Cet homme de poigne

m'avait les larmes aux yeux.

À quoi lui servait une poigne? On ne pouvait saisir Clémence. Elle

glissait, se retournait, s'évaporait. Il la sentait irréelle, sans

masse. Il se répétait:

J'aime une folle; j'aime une fée. Aime-t-elle Guillaume? Non. Elle

n'aime personne. Elle ne s'aime pas. Elle n'aime pas sa fille. Elle

n'est ni coquette, ni mère. Elle a un autre destin qui m'échappe.

Du reste, c'est plus simple. Je la crois fée; elle n'est que légère,

légère comme on ne l'est pas. Aime-t-elle Guillaume sans le savoir?

Alors, j'aurais une chance. Elle m'aime peut-être, sans le savoir.

Elle nous aime peut-être tous les deux.

Pesquel-Duport déraillait, trébuchait, tournait en rond.

Lorsqu'il s'éveilla d'un demi-sommeil provoqué par le feu, il regarda

l'heure.

La princesse était allée chez Henriette à onze heures. Il était une

heure du matin. Il croyait attendre depuis cinq minutes. Car la douleur,

le doute, et même le feu d'une cheminée, découpent le temps à leur

fantaisie.

Pesquel-Duport était assez intime avenue Montaigne pour enfreindre

l'étiquette. Il alla écouter à la porte de la jeune fille, entendit des

sanglots, frappa, entra.

Madame de Bormes était assise sur le lit. Mère et fille se tenaient

embrassées et pleuraient.

—-Entrez! entrez vite! s'écria la princesse. Venez dire à cette petite

amoureuse qu'elle aura son Guillaume, qu'elle sera sa femme, que je le

lui promets.

La princesse, la visite au front du Nord s'éloignant, commençait à

s'ennuyer.

Sa fille la sauva.

Le lendemain des aveux, elle portait cinq ans de moins que la veille.

Henriette l'embrassait, la caressait, admirait ce chef-d'œuvre: une mère

qui, loin de sermonner, de briser l'élan de la jeunesse, lui imprime

une impulsion plus vive.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 44 / 71 题