Tout concourait à sa chance, car, fusilier-marin réel, Guillaume aurait
trouvé la tache rude. Devenu fusilier sans l'être, il pouvait jouir
pleinement de son bonheur.
Il lisait mal les grosses missives de l'avenue Montaigne. Il en
oubliait de cachetées dans sa poche. Il distribuait les friandises à
la popote et remerciait sur des cartes qui limitent l'effusion.
Avait-il le temps d'écrire? Il suivait soit Roy, soit Breuil, soit Le
Gannec à leur poste. Il montait en ligne avec eux, et parfois, on le
léguait au successeur.
Il avait écrit une seule lettre longue: à Pesquel-Duport. Il le priait
de le laisser à Coxyde, le vague matériel fournissant une excuse à
son interminable séjour.
Sa joie était si complète qu'il déchira sa permission. Il dit à la
popote qu'il ne pouvait se résoudre à partir. Ce trait couronna ses
conquêtes. Les jeunes chefs lui organisèrent un banquet et envoyèrent
acheter du champagne à la Panne où l'hôtel Terlinck et la pâtisserie
fonctionnaient encore malgré les bombes.
Ils se grisèrent et firent des discours. Le nom de Fontenoy revenait
souvent, mais d'une façon assez irrespectueuse. Le général y tenait
plutôt le rôle de ganache que d'idole. La vraie idole étant
Guillaume Thomas.
Mademoiselle de Bormes et la princesse vivaient dans l'attente de cette
permission. Elles préparaient mille gâteries et Henriette retrouvait de
fraîches couleurs. La déception les effondra. Guillaume prétendit ne
pouvoir s'éloigner du matériel. On me pillerait, écrivait-il.
Elles ne furent pas dupes, mais il est vrai, pour le devenir davantage.
—-Il se dit que nous l'empêcherions de retourner au devoir, s'écriait
Clémence.
Henriette, dans son lit, en larmes, embrassait un instantané envoyé par
Guillaume, se reprochait son silence, et, le cœur large ouvert, se
torturait entre l'idée que Guillaume ne l'aimait pas et la fuyait,
ou qu'il l'aimait et voulait éteindre une flamme au couronnement de
laquelle il ne croyait pouvoir prétendre.
Elle ne voyait que ce blanc et que ce noir. Elle ne distinguait rien
entre.
Son optimisme d'âge penchait vers le blanc.
—-Il m'aime, pensait-elle, et sa délicatesse l'éloigne. Il craint de
passer pour un séducteur, que maman le chasse. Je suis la seule
coupable. Mon indolence l'expose.
Henriette se promettait de parler, de supplier. Mais elle n'y parvenait
pas. Son secret lui était si cher qu'elle en reculait le partage, avec
qui que ce fût.
Ces deux femmes, hors d'elles, harcelaient Pesquel-Duport. Tout était
de sa faute. Elles ne savaient pas si bien dire.
Il avait beau se disculper, expliquer la consigne des services; l'avenue
Montaigne devenait intenable.
Il eut alors une de ces inspirations qui, lorsqu'elles s'adressent aux
foules, font la fortune des journalistes.
—-Le journal, dit-il aux deux femmes, organise des séances de théâtre
aux armées. Je désigne le Nord pour la prochaine séance, je vous engage
dans la troupe, et je vous accompagne.
La princesse l'embrassa. Henriette pleurait.
Le directeur tint sa promesse. Quatre jours après, Clémence, Henriette
et lui-même, allèrent rejoindre la tournée au train.
Il semblait aux femmes que ce fût un train de plaisir qui mène déjeuner
sur l'herbe. Guillaume ne savait rien. On lui réservait la surprise.