Il se morfondait. Chaque semaine lui pesait sur les épaules. Son
seul plaisir était les lettres et les cadeaux que lui envoyaient
Henriette et sa mère.
Ses journées médiocres le tournaient vers le souvenir des deux femmes.
Peu à peu, comme les presbytes qui ne lisent qu'à distance, Guillaume
lut ses sentiments pour Henriette. Elle était loin, irréelle, factice.
Elle pouvait donc entrer dans sa fiction.
Il joua cet acte à merveille. Il soupirait, enrageait, ne mangeait plus,
gravait des cœurs dans des bagues d'aluminium, écrivait des lettres
qu'il déchirait ensuite; car, avec cette patte des chats qui jouent
ensemble et sentent exactement où s'arrête la griffe, Guillaume,
torturé d'amour, ne faisait rien qui put avertir Henriette, donner la
moindre racine à son rêve.
Il ne cherchait pas à savoir si cet amour était réciproque. Il pouvait
dire, avec Goethe: «Je t'aime; est-ce que cela te regarde?»
Sur ces entrefaites, la cantine reçut l'ordre de se rendre dans
la Somme. Elle laisserait du matériel en Belgique avec un
volontaire-gardien.
Le volontaire désigné ne pouvait être que Guillaume. Les niais crurent
lui jouer un bon tour en se débarrassant de lui. Or, ils le
débarrassaient d'eux.
Le surlendemain de leur départ, Guillaume rencontra le jeune capitaine
Roy, des fusiliers-marins.
—-Quoi, dit-il, on vous laisse seul? Venez donc à notre popote.
L'héroïsme réunissait un monde mêlé sous une même palme. Bien des
meurtriers en herbe y trouvaient l'occasion, l'excuse de leur vice et
sa récompense, côte à côte avec les martyrs. On s'étonne que la guerre
embauchât, par exemple, les Joyeux. Ils tenaient le secteur entre
les fusiliers et les zouaves. La société trouvait bon, alors, qu'ils
déployassent des instincts pour quoi elle les avait exclus.
Mais ni zouaves, ni fusiliers ne profitent d'une chasse permise. Rien
de féroce ne tachait les fusiliers-marins.
Leurs chefs étaient des héros charmants. Ces jeunes hommes, les plus
braves du monde, et dont pas un ne reste, jouaient à se battre, sans
la moindre haine. Hélas, des jeux pareils finissent mal.