LES TRANCHÉES DE MER.

Sur l'autre rive commençaient les tranchées. Guillaume toucha le

premier de ces sacs de sable qui protègent la ville creuse et dans

lesquels les balles s'enfouissent avec le bruit du frelon dans la fleur.

Le dédale des tranchées était interminable. Guillaume suivait son

guide silencieux qui fumait la pipe, empaqueté dans des moufles, des

peaux de mouton, des passe-montagnes. On entendait les vagues tantôt

derrière soi, tantôt devant, à gauche ou à droite. On tournait sans se

rendre compte, et on ne savait jamais où mettre la mer. Quelquefois,

l'eau vous montait à mi-jambes.

Cette Venise, cette Alger, cette Naples de songe semblait aussi vide

que les dunes, car, dans mille celliers, les zouaves dormaient, serrés

comme des bouteilles. On les cassait aux jours d'orgie.

Sur deux points de ce front, le méandre des lignes allemandes et

françaises se joignait presque. Le premier, nommé Mamelon-Vert, près

de Saint-Georges, le deuxième près de la plage. De part et d'autre,

on y avait creusé des postes d'écoute.

Guillaume se glissa dans la sape. On ne passait qu'à plat-ventre. Cette

sape débouchait dans une fosse contenant deux hommes. Le jour, ils

jouaient aux cartes. Les ennemis occupaient une fosse analogue à douze

mètres. Chaque fois qu'un des zouaves éternuait, une voix allemande

criait: «Dieu vous bénisse».

Le long du mur de première ligne, sur une sorte de remblai, de corniche,

de piédestal, se tenaient, de place en place, les guetteurs. Ce mur se

composait de tout, comme le reste de la ville. Outre les sacs, on le

sentait fait avec des armoires à glace, des commodes, des fauteuils,

des dessus de piano, de l'ennui, de la tristesse, du silence.

Ce silence, aggravé par la fusillade et le reflux, était pareil au

silence des boules de verre où il neige. On y marchait comme on vole

en rêve.

La botte de caoutchouc de Guillaume ayant glissé, il remua l'eau. Un

des guetteurs se retourna. C'était un goumier. Il mettait le doigt

sur la bouche. Ensuite, il redevint statue.

Car cet Arabe au burnous de journaux et de ficelle se tenait plus

immobile que, sur son cheval, Antar mort. Guillaume contemplait, entre

les sacs, enfarinée de lune, cette silhouette d'un meunier jaloux,

terrible, guettant avec un fusil, à une lucarne de son moulin.

Ces guetteurs concentraient toute leur vie sur leur figure. S'ils

rechargeaient, leurs mains allaient et venaient comme des domestiques.

Aussi la France avait-elle, au bord de son manteau, une étonnante

hermine de visages attentifs.

Mais, ce qui attirait Guillaume, c'était la bande qui foudroie, la

bande mixte où poussent les ronces de fil de fer. Nul n'y pose le pied

en dehors des attaques, sauf en patrouille, la nuit. Pour être d'une

de ces patrouilles, Guillaume eut fait n'importe quoi.

Au lieu de cela, il rebroussait chemin. Il n'était que touriste. Il

quittait le théâtre et se retrouvait dans la rue, sans partager la

mystérieuse vie des acteurs.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 33 / 71 题