LA CANTINE.

Il vint. C'était le soir. Un side-car l'amena de Dunkerque. L'accueil

de la cantine fut glacial. La raison en était que, pour caser Guillaume,

Pesquel-Duport avait remis en disponibilité le boute-en-train du groupe.

Guillaume usurpait une place encore chaude; place chaude si froide

qu'elle lui glaça le cœur. Il s'attendait à trouver des camarades. Il

trouva des ennemis mortels.

Ces absurdes garçons, fermés au charme surnaturel de Guillaume, le

crurent complice d'un crime qu'il ne soupçonnait pas et le mirent en

quarantaine. Seul, sur eux, craignant le grade et à l'affût des

récompenses, eut pu agir le nom du général. Mais un secteur est une

ville de province où le pharmacien en impose plus que Charcot. Fontenoy

ne commandait pas le secteur.

Les commères ridicules virent tout de suite que Guillaume avait de

l'enthousiasme. Ce fut le comble. Chaque volontaire était aussi peu

volontaire que possible. Rien de noble, de gai, de simple, ne les

réunissait. Ils prirent le zèle de Guillaume pour une insulte.--Il

nous nargue, pensaient-ils. Et, par vengeance, ils l'envoyaient porter

des rapports aux zouaves, dans la zone dangereuse. Guillaume ne demandait

pas autre chose. À travers ce parc de feu et de tonnerre, il se

promenait, ravi.

C'est de la sorte qu'il lia connaissance avec le colonel Jocaste. Ce

colonel, en lisant le nom de Fontenoy, tomba les quatre fers en l'air.

Il entraîna Guillaume dans son trou, et, comme il était cinq heures, le

pria d'y prendre le thé. Le téléphoniste jouait le rôle de jeune

fille de la maison. Il disposait sur un coin de table, des tasses, une

théière et une boîte de biscuits.

Sous prétexte qu'il était défendu de mettre les villas à sac, et que

le moindre ustensile provenait de cette source, on prétendait toujours

avoir trouvé tout dans l'église.

—-Ces tasses viennent de l’église, dit le colonel, en clignant de l’œil.

Le colonel harcela Guillaume de questions sur son oncle. Ce général

était son dieu. Tout en parlant, il roulait des bandes molletières

autour de ses grosses jambes et gémissait comme si ce fussent des

pansements. Il confia ses craintes à Guillaume au sujet des radeaux et

lui dessina son plan de défense. Il redoutait aussi les gaz, presque

impossibles en cet endroit de vents qui tournent. Il était fier de sa

salle à manger en dentelles.

--Que voulez-vous, dit-il a Guillaume, je ne renonce jamais au décorum,

si faire se peut. J’en suis féru. Ainsi, entre nous, j’ai une maîtresse,

une femme du monde. Eh, bien, pour dîner seule en tête à tête avec moi,

ou avec son mari et moi, toujours la robe ouverte et les hommes en

smoking.

Sa quatrième marotte était un soixante-quinze monté en première ligne,

à vingt-sept mètres du poste d'écoute ennemi, boulon par boulon, comme

les bateaux dans les bouteilles.

—-Vous voyez leur gueule, disait-il, en cas d’attaque. Un soixante-quinze

en première ligne!

Il riait, se tapait sur les cuisses.

Soudain la porte s’ouvrit et le général commandant du secteur parut.

Avec deux capitaines, harnachés de cuirs et de rubans, il passait une

inspection, espèce de surprise-partie fort désagréable pour ceux qui

la reçoivent.

Le colonel sauta sur ses pieds et, faisant une révérence, culbuta la

boîte de biscuits secs. Par un réflexe mondain, le général se précipita

pour ramasser les gâteaux et cogna de son casque la tête du colonel qui

se précipitait en sens inverse.

—-Je vous ai fait mal? demanda-t-il. Il avait tait très mal. Le colonel

répondit que ce ne serait rien. Guillaume, d'un angle de la cave,

dévorait des yeux cette scène surprenante.

Maintenant, le pauvre colonel, un peu remis du choc physique et moral,

décrivait ses merveilles.

Il en était à son soixante-quinze dans une hutte, et le général,

oubliant sans doute le camouflage des dunes, demandait si cette hutte

était une hutte de feuilles, lorsqu’un artilleur parut. Le colonel le

congédia du geste, mais le général se récria, ne voulant sous aucun

prétexte, appuyait-il, déranger le travail habituel du secteur.

--Parlez, dit le colonel.

Il s'agissait du soixante-quinze. L'homme venait dire, après un

interminable préambule, que les mesures du génie étaient fausses,

que la hutte était trop étroite, qu'on voyait l'affût, et qu'il y

avait des chances pour que l'ennemi donne une «bamboula» de

représailles.

—-Des représailles! des représailles! éclatait le colonel, furieux de

paraître ridicule aux yeux du général. Nous allons voir. Je vais leur

en fiche, des représailles.

—-Commandez, hurla-t-il dans un tuyau acoustique, cent coups de

soixante-quinze sur la villa Vromberg.

—-Vromberg? interrogea le général. Parbleu, dit-il en se tournant vers

un de ses capitaines, c'était la villa de madame Vromberg. Une charmante

femme. Pauvre madame Vromberg.

—-Vous la connaissez, mon général, s'écria le colonel qui perdait la

tête. Et, saisissant le tuyau acoustique:--Décommandez le tir, dit-il,

dé-com-man-dez-le-tir.

Le général vit l’état dans lequel sa visite mettait le brave homme.

—-Diable, fit-il, voilà que vous vous montrez galant avec des ruines.

Je vous quitte. Il me semble que tout cela marche aussi bien que

possible. Restez. Ne vous dérangez pas. Ne vous donnez pas la peine.

Je connais le chemin.

Le colonel se retrouva seul avec Guillaume. Il ruisselait. Il frottait

une bosse produite par le casque. Il demanda s'il s'était montré à la

hauteur.

—-Il y a bien l’histoire du soixante-quinze, répétait-il. Mais mon

boyau efface tout.

Ils prirent le thé.

Des bureaucrates, encore des bureaucrates, pensait Guillaume. Il

cherchait une brèche. Son but était ce lieu redoutable qu'il entendait

la nuit crépiter comme une pièce d’artifice, cette fusillade leste,

inégale, semblable aux tic d'un dormeur rêvant qu'il marche.

Le surlendemain le colonel lui on un guide pour la visite aux lignes.

Ils partirent à onze heures, au clair de lune.

Au lieu de prendre le système de boyaux si cher au colonel, on lui

désobéissait et on gagnait la berge par l'ancienne grande rue de

Nieuport. On marchait de barrage en barrage, entre les dominos de

quelques pans de murs et de la lune. La lune grandissait ces

petites ruines toutes jeunes, et à droite du sable, deux ou trois arbres

chloroformés dormaient debout.

Un pont de poutres, de solives, de madriers, de rondins, de barriques

s'entrechoquant, traversait l'Yser à son embouchure. L'eau grisé se

bousculait, pénétrait tragiquement la mer du Nord, comme un troupeau de

moutons entre à l'abattoir.

La nuit, cette eau devenait phosphorescente. Si on y jetait une douille,

elle sombrait toute éclairée comme le _Titanic._ Un projectile y

tombant, sa chute allumait au fond un boulevard de magasins splendides.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 32 / 71 题