LES DUNES.

On se trouvait ému devant ce paysage féminin, lisse, cambré, hanché,

couché, rempli d'hommes. Car ces dunes n'étaient désertes qu'en

apparence. En réalité, elles n'étaient que trucs, décors, trompe-l'œil,

trappes et artifices. La fausse dune du colonel Quinton y

faisait un vrai mensonge de femme. Ce colonel, si brave, l'avait

construite sous une grêle d'obus, qu'il recevait en fumant dans un

rocking-chair. Elle dissimulait, en haut, un observatoire d'où

l'observateur pouvait descendre en un clin d'œil, par un toboggan.

En somme, ces dunes aux malices inépuisablement renouvelées, côté

pile, présentaient, côté face, aux télescopes allemands, un immense

tour de cartes, un bonneteur silencieux.

—-_Où est la grosse pièce? Où est-elle? À droite? À gauche? Au milieu?

Suivez-moi bien. Où est-elle? Droite? Gauche? Boum! Au milieu._ Et la

pièce, sous une bâche peinte couleur de la dune aux bosses de chameau

sur qui pousse un poil d'herbe pâle, reculait et envoyait un obus d'un

poids de coffre-fort.

On ne voyait rien. On entendait les cent cinquante-cinq, les

soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l'obus déchire

un coupon de soie, la pièce anglaise dont on ne comprenait jamais d'où

elle tirait, les canons contre avions qui couronnent les aéroplanes

de petits nuages en boule pareils aux séraphins qui escortent la

Sainte-Vierge, la mer du Nord, couleur d'huître, secouant une eau

si froide, si grise, si ressemblante à la formule H2O, NaCl, que

le désir de s'y baigner ne venait pas plus que de se brûler ou de

s'enterrer vif.

La nuit, le ciel et la terre se balançaient à l'éclairage des fusées,

comme une chambre et son plafond éclairés à la bougie, quand la flamme

remue. S'il y avait du brouillard, il buvardait les éclairs de la

canonnade qui ne formaient plus qu'une seule lueur aveuglante, à

rendre fou. Sur la mer, au large, se baisaient, se quittaient et

gesticulaient les projecteurs. Parfois ils se réunissaient comme des

ballerines, et, au bout, on voyait les ventres blancs des zeppelins,

en route vers Londres.

Dormait-on à Coxyde? On était réveillé par les pièces de marine. Ce

tir ébranlait le monde et jetait contre les vitres un grand liseron

de lumière mauve.

Le dimanche, au bruit des mitrailleuses qui vocalisent dans le ciel,

sur une seule note, un rire de tête de mort, et des moteurs qui

chantent, sombrant soudain leur murmure du bleu pâle au velours noir,

les officiers du Royal-Navy jouaient au tennis.

À ce vaste mensonge de sable et de feuilles, il ne manquait que

Guillaume de Fontenoy.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 31 / 71 题