LE BOYAU JOCASTE.

La défense naturelle du fleuve et des inondations protégeait Nieuport

contre une grosse surprise. Le colonel Jocaste n'en croyait pas moins

à un débarquement nocturne sur des radeaux, par la plage. C'était une

crainte chimérique. Il la chérissait. On venait pour cela de bâtir sur

la côte, entre Nieuport et l'Yser, un boyau de sapin qui sentait

l'hôtel suisse et qui portait le nom du colonel. Cet homme considérait,

à juste titre, son boyau comme une des merveilles du monde. Il était,

en effet, inutile comme les pyramides, suspendu comme les jardins de

Babylone, creux comme le colosse de Rhodes, funèbre comme le tombeau

de Mausole, coûteux comme la statue de Jupiter, froid comme le temple

de Diane et voyant comme le phare d'Alexandrie. Des guetteurs s'y

échelonnaient et tiraient les mouettes.

Les dessous de Nieuport ressemblaient à ceux du théâtre du Châtelet.

On avait relié les caves les unes aux autres et surnommé cet égout:

Nord-Sud. Chacun des orifices arborait le nom d'une station du

Nord-Sud, et ce n'était pas son moindre charme que de vous déverser

à la pancarte: Concorde, au milieu des ruines d'un casino.

Une ramification accédait à la cave P. C. du colonel. Cette cave

était celle de la villa _Pas sans peine_, dont par miracle, la salle

à manger restait seule debout. Le colonel, les jours calmes, y

déjeunait comme un gros rat dans un morceau de gruyère.

Le chef-d'œuvre du secteur, c'étaient les dunes.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 30 / 71 题