La cantine du journal _Le Jour_ campait sur la route entre Nieuport-ville
et Coxyde-ville. Elle ravitaillait et ravigotait les troupes de relève.
Elle se composait a une roulotte fumante d'alchimiste où se relayaient
les neuf volontaires et versait au bord de la route des litres de café
noir ou de punch. Ces volontaires, assimilés au grade de sous-lieutenant,
surveillés par un sous-lieutenant véritable, logeaient à Coxyde-ville
dans une bicoque de crime. Toutes ces bicoques ressemblaient à des
maisons du crime, surtout celles de Coxyde-bains, mi-détruites,
anciennes villégiatures des baigneurs belges le long de la mer du Nord.
Nieuport-ville, Nieuport-bains, Coxyde-bains, Coxyde-ville, reliaient,
à vol d'oiseau, un cadre distordu de routes.
Entre Coxyde-bains et Nieuport-bains, c'était la dune. Des champs,
des fermes, et un bois surnommé: Bois triangulaire, entre Coxyde-ville
et Nieuport-ville. L'ensemble, vide et peuplé en cachette.
L'artillerie anglaise et française, mélangée, profitait des dunes et
des arbres. Les zouaves et les tirailleurs occupaient les tranchées de
l'embouchure de l'Yser, où l'une de leurs sentinelles gardait le premier
sac de cette ville creuse serpentant d'un bout à l'autre de la France.
Ensuite, du côté de Saint-Georges, les fusiliers-marins veillaient
sur un terrain chèrement conquis lors de la bataille de l'Yser.
Zouaves et fusiliers se réunissaient au repos dans les anciens hôtels
et les anciennes propriétés de Coxyde-bains.
Les deux Nieuport, en ruines, l'offraient plus que l'abri de leurs
caves aux chefs et aux postes de secours des différents corps. Ces
villes et cette campagne, sans âme qui vive, cachaient un incroyable
labyrinthe de couloirs, de routes, de galeries souterrains. Les
hommes y circulaient comme des taupes et on pouvait, entrant dans
un trou à Coxyde, sortir par un autre trou, en première ligne, sans
voir le ciel. Ce secteur 131 était un secteur calme. Une entente
tacite nous empêchait de tirer sur Ostende pour que les ennemis ne
tirassent pas sur la Panne, exil du roi et de la reine. Ces souverains
y habitaient avec les enfants royaux, enchantés, eux, de l'imprévu et
d'une charmante basse-cour.