L'habitude de ne pas s'analyser et la rêvasserie active de Guillaume ne
l'aidaient pas à voir clair. À force d'entretenir du chien-et-loup,
il s'encombrait de ténèbre. Au lieu de se dire qu'il aimait Henriette,
ce qui sortait de son jeu, il s'hypnotisait sur ce jeu et attribuait
son malaise à l'inaction, au manque d'aventures.
Le général d'Ancourt mourut. Guillaume sauta sur ce prétexte pour
disparaître de l'hôpital. Verne faillit crever de rage. Mais que
pouvait-il?
Guillaume, sans rien dire aux deux femmes, alla voir Pesquel-Duport
au journal. Il inventa que la mort du général d'Ancourt le libérait,
qu'on le réformait à cause de sa jambe et de son état nerveux, que
c'est grâce à son oncle qu'il avait pu suivre le général, qu'on
refusait de le prendre, croyant plaire à Fontenoy déjà accablé de
deuils. Il languissait à l'arrière et suppliait le directeur de
l'envoyer dans une des cantines que le journal entretenait sur
le front. Par exemple, il ne faudrait pas raconter sa démarche,
avenue Montaigne. Il prétendrait avoir reçu l'ordre.
Pesquel-Duport faillit lui sauter au cou. Rien ne l'arrangeait mieux
que d'éloigner Guillaume. Il cacha cette satisfaction, le rabroua, en
le félicitant de son courage, et lui dit que, contre promesse d'un
silence absolu chez madame de Bormes, il l'enrôlerait dans la cantine
de Coxyde, au front belge.
Le front belge, c'étaient les Belges, les zouaves, les tirailleurs,
les Anglais, les fusiliers marins. Un vaste champ d'entreprise.
Guillaume rayonnait.
L'exubérance fut courte. Il se sentait, de nouveau, tout triste sans
savoir pourquoi. Il n'osait lever sur Henriette et sur sa mère ses
yeux en larmes. Madame de Bormes le croyait très atteint par la mort
de son chef. L'amour faisait d'Henriette un Stradivarius, un baromètre
sensible aux moindres températures morales. Elle déchiffrait seule à
livre ouvert, ce que sa mère croyait du regret et Guillaume un ennui
mêlé de remords.
Ce remords ne portait pas sur une indélicatesse qui n'en était plus
une à ses propres yeux, mais sur le fait d'avoir prié le directeur en
cachette de le séparer des deux femmes. Du moins ce motif commode lui
servait-il à s'expliquer son état.
C'est donc tête basse qu'il apprit son affectation à Madame de Bormes
et à sa fille. Le coup fut amorti par le privilège du poste (un poste
d'infirme, expliquait Guillaume) et la coïncidence qui l'attachait à
une œuvre dont Pesquel-Duport tenait les fils.
Mais la princesse savait par affinité qu'un poste de tout repos ne le
resterait pas pour Guillaume.
—-Pourvu, gémissait-elle, que vous ne fassiez pas le fou. Je vais
prévenir le directeur qu'il donne des ordres et qu'on vous surveille.
La semaine du départ, si courte, n'en finissait pas. Guillaume qui
croyait s'ennuyer et se sauver sur sa chimère, préparait entre ces
femmes et lui le lien d'absence qui se renforce à mesure qu'il
s'allonge et renverse les perspectives, puisque nous voyons ceux qui
s'éloignent grandir démesurément.
La nuit, Henriette ne dormait plus. Elle se disait: Il m'aime. Il
croit que je ne l'aime pas; ou bien: il redoute maman. Il se sauve et
il souffre. Elle épelait sans aide l'abécédaire de l'amour. Il ne
fallait rien moins que l'inquiétude de la princesse, ses échelles
et ses pots de laque, pour lui masquer les yeux rouges de sa fille.
Après le départ de Guillaume, départ tragi-comique à cause des pleurs
et des cadeaux, Henriette tomba malade.
—-Henriette me ressemble, dit Clémence à Pesquel-Duport; jusqu'ici,
elle tenait de son père un équilibre insupportable. Mais depuis
quelque temps, je la trouve excessive, comme moi. Cette métamorphose
nous rapproche. Le départ de Guillaume la rend malade. Je suis contente.
L'amour de cette jeune fille crevait les yeux. Pesquel-Duport, dès
qu'il s'en aperçut, ajouta ce lest à celui que jetait l'éloignement
de Guillaume.
Hélas! Clémence, elle, la voyante aveugle, ne voyait pas que, comme
dans un lied d'Henri Heine, sa fille était amoureuse d'un fantôme.