LE MOT.

Un soir, à six heures, on attendait Guillaume auquel, maintenant, la

Place confiait le mot d'ordre.

Guillaume avait bu punch sur punch avec des cyclistes des Invalides.

Il était ivre. Il chantait à tue-tête ce mot que la France cache dans

son corsage, mourant plutôt que de se le laisser prendre.

Un vieil infirmier bénévole, le comte d'Oronge, outré, empoigna

Guillaume au collet et le secoua. Guillaume, se débattant, traita ce

vieillard d'imbécile. La cour formait le cercle et personne n'osait

donner tort au neveu du général.

Enfin, après que le comte d'Oronge, blême de rage, eut envoyé

Guillaume rouler à terre, Guillaume se releva, menaça Verne et sortit

en criant qu'on aurait de ses nouvelles.

On essaya de calmer le comte qui répétait comme une mécanique: Galopin!

Galopin! et, dans le trouble, personne n'ayant retenu le mot fatal,

le convoi ne put se mettre en route.

Le docteur, après huit heures, téléphona chez la princesse. Elle

attendait Guillaume pour dîner; il n'était pas là.

Ce téléphone mit la princesse et Henriette aux cent coups. Elles

croyaient Guillaume rue Jacob et le virent sous un autobus. À neuf

heures, elles téléphonèrent à Verne. Il ne souffla mot de la scène

et se contenta de dire que Guillaume était venu et reparti.

Pesquel-Duport qui dînait, les plaisanta doucement; puis, resté seul

avec Clémence, lui reprocha de se mettre à l'envers pour un collégien.

Qui était-il au juste? D'où venait-il? D'où sortait-il?

--Comment, s'écria-t-elle, vous savez, je suppose, le nom qu'il porte.

--Qui continuait le directeur, vous prouve qu'il le porte?

Madame de Bormes interloquée, se dit pour la première fois, qu'elle

ne possédait sur Guillaume aucun renseignement exact. Mais outre que sa

réussite tenait lieu de papiers, elle ne voulut pas avoir l'air en faute.

--Je sais sur son compte, dit-elle, ce que je dois savoir. Et elle

ajouta, transformant, sur place, une inquiétude qui la prenait en moyen

de se justifier:

--Croyez-vous, directeur, que je laisserais n'importe qui auprès

d'Henriette?

Or, pendant que ce dialogue se déroulait avenue Montaigne, Guillaume,

gris comme un potache, se livra certes à un des actes les plus

incompréhensibles de sa carrière.

L'alcool soulevant un fragile couvercle de réalité, il courut se

plaindre chez sa tante.

La pauvre dévote n'entendait rien à ses plaintes. Elle y démêla qu'on

le torturait, qu'on insultait son galon dans un hôpital civil, et que

Guillaume la suppliait d'ordonner qu'on le respectât.

Elle prenait ses larmes d'ivrogne pour des larmes de honte, embrouillait

l'école de tir, le service de liaison et l'hôpital. Bref, en face d'un

tel désespoir, elle promit de se rendre rue Jacob et de parler à Verne.

Guillaume s'enferma dans sa chambre et, sans se déshabiller, s'endormit

comme une brute.

Le lendemain matin il dormait encore quand sa tante descendit rue Jacob.

Au bout d'un quart d'heure qu'elle se trouvait assise dans le

cabinet-loge, Verne comprit la vraie catastrophe que Guillaume Thomas

était Thomas tout court et qu'il avait seize ans.

Sa croix tournait devant ses yeux comme les artichauts des feux

d'artifice.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 25 / 71 题