PESQUEL-DUPORT.

Pesquel-Duport croyait au monde intellectuel. Il était de l'époque des

salons. Il en souhaitait un. Il ignorait que le palmarès officiel ne

porte que les comédiens et les fantoches de l'art, et que ses ouvriers

restent dans l'ombre. Il se rêvait une table chargée de fleurs, de

cristaux; les femmes les plus élégantes, les hommes les plus illustres

autour, et Clémence au milieu, en face de lui.

La princesse répondait à ses prières:—-Mon cher directeur, attendez.

Attendons. Je mentirais en disant que je vous aime d'amour. Du reste,

ni vous ni personne. Mais vous êtes, certainement, de tous mes hommes,

celui qui me déplaît le moins.

Elle était sincère. Elle ne trouvait pas laide cette figure.

Pesquel-Duport avait cinquante-trois ans et une chevelure toute blanche.

Il se jugeait de première force. Il l'était dans le monde de la lutte,

mais il était naïf pour l'esprit de finesse profonde, si rare dans les

hautes places parce que cet esprit empêche choisir.

Un homme vraiment profond s'enfonce, il ne monte pas. Longtemps après

sa mort, on découvre sa colonne enfouie, d'un seul bloc ou, peu à peu,

par morceaux. Tandis que ces grandes intelligences médiocres, faites de

coup d'œil et d'ironie, montent sans encombre jusqu'à la petite

corniche du pouvoir.

C'est la naïveté de cet ambitieux que goûtait Clémence. Car si elle

n'était pas un cerveau profond, du moins possédait-elle, comme certains

insectes, une trompe qu'elle envoyait, sans méthode, mais profondément,

au cœur des choses.

Ainsi cette folle portait-elle les verdicts de Tirésias.

Pesquel-Duport constatait cette faculté sans la comprendre et se

trouvait fort aise de suivre ses conseils. Mais où il tombait juste, ce

que son coup d'œil lui permettait de saisir, c'est que les femmes très

intelligentes possèdent d'habitude une intelligence masculine qui les

désaxe et perturbe leur individu, tandis que la princesse restait la

femme-type, et ne devait ses ressources qu'à son propre sexe.

Il la voyait nue et primitive, une Eve mangeant la pomme qui lui plaît

et quittant, contente, le Paradis, maison tout arrangée.

Pesquel-Duport savait la princesse de mœurs irréprochables. Cette

certitude ne l'empêchait pas d'être jaloux.

Le commerce de Chérubin avec la Comtesse, de Jean-Jacques avec Madame

de Warens, de Fabrice avec la Sansévérina, lui gâtaient les rapports

entre Clémence et Guillaume. Il croyait Guillaume amoureux de sa

protectrice et la protectrice flattée.

Là, son coup d'œil le trompait. Guillaume, éveillé par Madame de

Bormes, sorti par elle de l'enfance, reportait ces trésors sur

Henriette. La princesse l'étourdissait un peu. Chez Henriette, il la

retrouvait, mais de plain-pied.

De temps en temps, cet acteur exquis descendait dans l'ombre de la

salle s'asseoir auprès d'Henriette et applaudir sa mère. Aussi

Henriette ressemblait-elle à ces épouses qui reçoivent, après le

spectacle, des marques de tendresse que leur mari destine à la

danseuse étoile.

Guillaume embellissait cette petite fille des séductions de la

princesse, et comme elle était séduisante, il n'avait aucun effort.

La princesse de Bormes rouvrait et redécorait son appartement, laissé

en friche à cause de la guerre. Elle ne dosait pas ses plaisirs. Celui

de maîtresse de maison nuisait à ceux de l'héroïsme. Elle ne suivait

plus régulièrement le convoi, se contentant de prêter l'automobile.

Elle peignait, trottait, vernissait et achetait. Guillaume dînait

presque chaque jour avenue Montaigne, en dehors des voyages.

Ces voyages devenaient beaucoup moins simples. Les services

s'organisaient, et rien ne semble, en France, plus louche que de

n'être sur aucun registre.

Au troisième bureau, il arrivait qu'on accueillît fort mal les quelques

officiers évadés après d'affreux périls. _Ils n'étaient plus sur les

registres._

Ce convoi fantôme agaçait, mais expérimentait gratuitement. On ne le

supprimait donc pas; on mettait des bâtons dans ses roues.

Guillaume continuait d'ôter ces bâtons. L'hôpital s'accrochait à lui

comme à une bouée.

On suivait les phases de la lente agonie du général d'Ancourt. On

redoutait une fin qui, sans nul doute, rendrait son pseudo-secrétaire

aux cadres.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 24 / 71 题