Ils repartirent le soir pour la ferme. Il pleuvait et il faisait froid.
Cette ferme était en rase campagne. Sa cour, bossue au milieu, envoyait
l'eau boueuse dans les étables. Ces étables abritaient une ambulance
allemande, prisonnière. Il n'y avait que des blessés ennemis.
Les conciliabules se firent sous la pluie, à la lumière d'un falot que
balançait le médecin-chef mal réveillé. Il ne demandait pas mieux que
de voir, disait-il, partir cette vermine.
Le major allemand tenait une fourche et une lanterne. On ne distinguait
pas les blessés dans l'ombre. Il fouillait avec sa fourche. C'était son
système de triage. Les plus à vif criaient le plus. Il remettait leur
fiche au dentiste. On sortait alors ces malheureux de la fange et on
les portait dans la cour.
L'un d'eux, couché sur une civière, était éclairé au visage-par un des
phares. Il était jeune. Il vivait, les deux mains arrachées. Il
attrapait avec sa langue une petite chaîne qu'il portait au cou et il
en prenait les médailles dans sa bouche. Sans doute demandait-il un
miracle: Se réveiller dans son lit, en Allemagne, et avoir ses mains.
Le major lui ôtait les médailles de la bouche en accrochant la
chaîne avec une des cornes de la fourche. Le mutilé laissait faire et
recommençait.
Lorsqu'on mit ce pauvre être debout, il eut un réflexe terrible.
Voulant saisir les tringles de cuivre de l'ambulance, il dressa ses
moignons. Les infirmiers le hissèrent, évanoui.
--Ouf! disait notre major au major prussien, vous content? fous
gondent? prononçait-il pour l'aider à comprendre. Mais le prisonnier
se mordait les lèvres et donnait ses instructions par signes.
--C'est ennuyeux, dit à la princesse madame Valiche, en rentrant ses
mèches sous sa coiffe avec des mains dégoûtantes--Bourriches pour le
Val-de-Grâce. Nib pour le Jacob. C'est partie remise.
La princesse admirait presque cette femme.
--Mais, madame, lui demanda-t-elle, avec une naïveté qui passait auprès
des gens du monde pour de la noirceur, quand il n'y a pas la guerre,
que faites-vous?
--Moi? je monte à cheval au Bois le matin. Harnais blanc, parmes aux
oreilles. Ritz de cinq à sept. Je déclame. Je prends des leçons avec
Romuald. Je déclame aux samedis du Petit-Palais, au club des aviateurs
honoraires. N'allez pas croire que je porte toujours la blouse. J'ai
mon genre. J'aime les robes charmeuse, le bracelet de cheville, les
bouquets de violettes un peu fanés et les chapeaux de feutre avec des
plumes Rembrandt. Connaissez-vous LA FIANCÉE DU TIMBALIER?
Madame de Bormes descendait en scaphandre au fond des mers. Madame
Valiche lui ouvrait des labyrinthes.
--Ollé! Ollé! termina cette femme. Je retourne aux boches.
Elle pirouetta sur ses talons en esquissant un pas espagnol.
--J'ai connu Gentil au bal des Cure-Dents, savez-vous, dit-elle, à la
porte de l'étable, en prenant l'accent belge.
--Il portait le costume boër et moi j'étais en Carmen. Un œil noir te
regarde.
Elle disparut.
La princesse de Bormes ne pouvait imaginer madame Valiche ailleurs que
sur des routes, la nuit, les mains dans les poches de sa capote d'homme,
ou, le jour, vidant des vases. Elle croyait avoir beaucoup voyagé, connu
des gens en musse, mais elle ne se rendait pas compte qu'elle emportait
autour d'elle son atmosphère comme la terre, et, comme la terre, elle
avait peine à croire les autres mondes habités.
Ce personnage d'un côté, tant d'horreur de l'autre, étaient une dure
épreuve. Car, quels que soient l'esprit, l'excentricité, l'assurance
d'une femme du monde, voire blâmée par le monde, elle évolue tout de
même sur une scène d'amateurs, et le premier contact avec un vrai
théâtre paralyse l'aisance de ses mouvements.
La princesse devait se reprendre vite. Elle n'était pas femme à
supporter un échec. Il ne fallait pas rester au milieu de cette ferme
comme un reproche. Il fallait rire de madame Valiche et se mettre à
la besogne. En une minute sa décision fut prise. Elle brisa ses liens.
Et, lorsque madame Valiche sortit de l'étable en s'écriant: «J'ai un
beau cul-de-jatte!» la princesse lui dit d'une voix claire: «Voulez-vous
que je vous aide à le transporter.»
Au retour, dans l'automobile, Guillaume vida ses poches, pleines de
chargeurs allemands et de pattes d'épaulettes. Il montrait cette
sinistre collection à madame de Bormes.
D'abord déçue, comme une débutante, par la puanteur des coulisses, elle
s'habituait peu à peu à cette puanteur.
Elle avait sommeil. Guillaume pas. Il lui installa des coussins et
s'endormit avant elle.
Sa tête pendait, sa langue dépassait ses lèvres entr'ouvertes. Sa main
qui reposait sur la poignée de la portière tomba lourdement. Il
ressemblait aux blessés.
Madame de Bormes s'endormit à son tour.