Ce fut cette cour bruyante et encombrée que vit un soir, par la porte
large ouverte, un jeune soldat qui passait dans la rue. Il s’arrêta,
s’appuya contre une des bornes et jeta sur ce tohu-bohu le regard avec
lequel Bonaparte devait observer les Clubs.
Après avoir longuement hésité, il entra et se mêla aux mécaniciens.
Il paraissait si jeune que son uniforme lui donnait un air d’enfant de
troupe. Mais ce qui rendait sa jeunesse incroyable, c’était un mince
galon de sous-officier, sur la manche de sa petite vareuse bleue. Sa
figure, fraîche, animale, bien faite, l’introduisait plus vite que
n’importe quel certificat.
Au bout de dix minutes, il aidait tout le monde et savait tout. Il
savait même qu’on avait apporté, la veille, le général d’Ancourt,
seul hôte d’une des chambres du rez-de-chaussée. Le général était l’ami
du chirurgien-chef de la rue Jacob et ce chirurgien avait obtenu que
l’hôpital Buffon le lui cédât. On devait lui couper la jambe. Il
délirait. Son ami gardait peu d 'espoir.
De groupe en groupe, le jeune militaire finit par rencontrer le docteur
Verne qui dressait avec la princesse une liste des membres de
l’association.
--Qui êtes-vous? demanda Verne, toujours brusque.
--Guillaume Thomas de Fontenoy, répondit-il.
--Parent du général de Fontenoy?
Ce général était alors en grande vedette.
—-Oui, son neveu.
L’effet de la réponse fut immédiat, car le docteur ne perdait jamais
sa croix de vue. Elle le guidait, comme l’étoile les mages.
—-Diable! s’écria-t-il. Et vous êtes des nôtres?
—-Je suis, dit alors le jeune homme, secrétaire du général d’Ancourt.
Il n’a, hélas! aucun besoin de mes services, et je m’occupe comme je
peux, sans trop m’éloigner de lui.
--Mais c’est le ciel qui vous envoie, s’écria la princesse; le général,
si on le sauve, en a encore pour des mois de chambre. Je vous enrôle.
Je suis votre général.
Pendant que Verne sentait grossir sa croix, Clémence envisageait les
mille ressources du nom magique. Cette femme, qui ne voyait pas les
pièges à deux mètres, voyait dans l’avenir. Encore une fois, elle
vit juste.
Guillaume Thomas, malgré son nom d’incrédule, était un imposteur. Il
n’était ni le neveu du général de Fontenoy, ni son parent d’aucune
sorte. Il était né à Fontenoy, près d’Auxerre, où des historiens placent
la victoire de Fontanet, remportée en 841 par Charles le Chauve.
Lorsque la guerre fut déclarée, il avait seize ans. Il devint enragé.
Il maudissait son âge. Il tenait d’un grand-père, capitaine au long
cours, le goût des escapades. II était orphelin et habitait
Montmartre avec sa tante, vieille fille dévote qui le laissait courir
n’importe où, ne s’occupait que du salut de son âme et se souciait peu
de celui des autres.
Trouvant déjà dans le mensonge une antichambre des aventures, Guillaume
se vieillissait, racontait aux voisines qu'il allait s’engager, qu’il
obtiendrait une autorisation spéciale, et parut un beau jour en
uniforme. Il tenait l’uniforme d’un camarade.
Sous le couvert de ce déguisement, il polissonnait, rôdait autour des
casernes et de la grille des Invalides.
Il disait à sa tante: «Je prépare l’école de tir». Tout était si sombre,
si remué qu’on admettait n’importe quoi.
De fil en aiguille, il lui arriva ce qui arrive aux enfants qui jouent.
Il crut au jeu. Il s’attacha un galon.
Personne ne l’arrêtait. Il n’éprouvait aucune crainte. Il se sentait
fier de ce que les civils se retournassent sur son passage. Un jour,
ayant montré à un cycliste auxiliaire un papier de famille portant le
nom de Fontenoy, ce cycliste crut qu’il s’appelait Thomas de Fontenoy
réponse affirmative, et joignit désormais ce titre à ses accessoires
de jeu.