UN CAPITAINE.

Vous voyez de quelle race d'imposteurs relève notre jeune Guillaume.

Il faut leur faire une place à part. Ils vivent une moitié dans le

songe, L'imposture ne les déclasse pas, mais les surclasse plutôt.

Guillaume dupait sans malice. La suite montrera qu'il était sa propre

dupe. Il se croyait ce qu'il n'était pas, comme n'importe quel

enfant, cocher ou cheval.

On l'eut bien surpris en lui démontrant qu'il risquait la prison.

Pour expliquer son immunité bizarre, je citerai l'exemple d'une scène

qui se reproduisit vingt fois.

Guillaume passe, place des Invalides, avec madame Valiche. Il raffole

d'armes à feu. Il porte un revolver d'ordonnance à la ceinture. Il

arbore un calot et un brassard de Croix-Rouge du docteur Gentil,

galonnés d'or.

Un capitaine l'arrête. Voici leur dialogue:--Dites donc!--Mon

capitaine?--Qu'est-ce que c'est que cette tenue? Vous portez un

revolver et un brassard de Croix-Rouge?--Mais, mon capitaine...--Et

ce calot? Qu'est-ce que c'est que ce calot?--C'est le callot de Cyr,

mon capitaine.--Hein? Vous êtes à Saint-Cyr? Je n'aime pas qu'on se

moque de moi. Comment vous appelez-vous?--Thomas de Fontenoy, mon

capitaine.--De Fontenoy? Vous êtes parent du général?--Son neveu, mon

capitaine.--On raconte qu'il a tourné l'aile gauche des Allemands.--C'est

exact, mon capitaine.—-Dites donc, entre nous, je sais bien que la plus

grande fantaisie règne dans les tenues, mais ne mettez pas un brassard

et un revolver. Choisissez. Mettez l'un ou l'autre. Parce que, ajoute

paternellement ce militaire, vous tombez sur moi, mais vous pourriez

tomber sur un imbécile.

La princesse entraîna d'office Guilaume dans la ronde. Elle ne

quittait plus ce talisman. En quarante-huit heures, elle obtint ce

qu'elle essayait d'obtenir depuis quatre semaines. Le nom de Fontenoy

ne faisait jamais anti-chambre. On grondait Guillaume, on lui pinçait

l'oreille, on lui distribuait de petites claques, et il emportait les

permis.

On joignit même au convoi un planton qui savait les mots de passe et

qui devait l'accompagner dans ses voyages, sur le siège de la voiture

de tête. Cette voiture était celle de madame Valiche et du dentiste,

la suivante, celle de la princesse, les autres se plaçaient au hasard.

Leurs conducteurs étaient, qui un chemisier, qui un écrivain, qui un

oisif.

Ils partirent à onze heures du soir.

Ce qui compliquait encore l'hétéroclite d'une pareille distribution

était que le mécanicien de madame de Bormes ayant reçu sa feuille de

route, elle avait mis à sa place un pauvre peintre russe qui parlait

fort peu notre langue et se faisait chauffeur par amour. La princesse

l'aidait à vivre. Il l'adorait. Il menait mal. Mais il n'avait pas à

mener vite et suivait la voiture directrice.

Madame Valiche et le docteur Gentil, qui n'avaient jamais eu de

voiture, jouissaient de cette promenade et se sentaient en route vers

la fortune.

Ils allongeaient leurs jambes sur les caisses de biscuits secs,

d'oranges et de Cordial-Médoc, que madame de Bormes emportait pour les

blessés. Ils étiraient leurs membres, caressaient leurs galons

et s'embrassaient aux caniveaux. À chaque poste la voiture stoppait.

Qui va là? Qui vive? Une ombre menaçante barrait la route. Le planton,

jouet mécanique, sautait du siège, parlait à l'oreille de l'ombre,

remontait à sa place, et le cortège continuait, déambulait le long des

côtes, traversait des villages en ruines.

Un intermède absurde fut que Madame de Bormes, qui partageait son

automobile avec Guillaume vit, par la lucarne d'arrière, l'ambulance

de l'hôpital illuminée comme une vitrine, rue de la Paix. Le docteur

Verne était sur son siège et, seule dans cet éclairage, la femme du

radiographe, qu'on soupçonnant d'être la maîtresse de Verne, se tenait

assise sur une pile d'oreillers, toute droite.

Elle se jouait un rôle d'ange. Les yeux mi-clos, souriante, une main

sur le commutateur, elle apparaissait et disparaissait à son gré, en

traversant les campagnes.

Madame de Bormes pria Guillaume de se pencher à la portière et de

crier au docteur d'éteindre. Il était périlleux de jouer à l'ange dans

ces parages, où la moindre lampe risquait de vous faire fusiller

comme espion.

Clémence et Guillaume se comprenaient. Ils collaient leur nez aux

vitres comme des enfants qui convoitent une pâtisserie.

Ils entraient dans les coulisses du drame. La scène se rapprochait,

et ils dévisageaient cette solitude, ces arbres à droite et à gauche,

cette nuit encombrée de canonnade. Ne ressemblaient-ils pas à ces

mélomanes du poulailler, écoutant Stravinsky, penchés sur un

gouffre noir.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 13 / 71 题