De si grands trésors ne se comprennent pas. Ils paraissent suspects.
Le monde avare vous accuse de battre monnaie.
En l'occurrence, la folie de l'espionnage accusait madame de Bormes
d'être Polonaise, c'est-à-dire espionne.
Rue Jacob, elle plaisait. Elle en profita. Son génie la mit vite sur
la piste d'un ingénieux moyen de prendre part aux événements.
Le bas de l'hôtel était une ambulance, mais une ambulance vide. Elle
imagina de la remplir. Il s'agissait d'improviser un convoi, de recruter
voitures et conducteurs bénévoles, d'obtenir les laissez-passer
nécessaires et de prendre au front le plus de blessés possible.
Elle fit miroiter la croix au docteur qui devint son complice, sonna
le branle-bas dans cet hôpital de Belle-au-Bois-dormant, secoua sa
torpeur de chloroforme, exalta le patriotisme de la femme du
radiographe. Elle monta, pièce par pièce, une vaste machine.
Le plus difficile était de trouver des voitures et des conducteurs. La
princesse n'en revenait pas. Elle croyait une quantité de gens désireux
de vivre double et de voir la mort de près.
Enfin, elle réunit onze véhicules, y compris sa limousine et l'ambulance
de l'hôpital.
D'un coup d'œil, elle avait vu les avantages du grabuge, alors à son
comble.
C'était l'époque où le vieil uniforme, en route vers le neuf, devenait
méconnaissable. Chacun l'accommodait à sa guise. Et cette mue, si drôle
en ville, était superbe aux années: une avalanche de sans-culottes.
La princesse devina notre étonnante victoire révolutionnaire aux routes
jonchées de bouteilles de champagne, de chaises et de pianos mécaniques.
Elle se représentait moins, avouons-le, les mascarades, les dentiers,
les gros ventres, les gaz nauséabonds de la mort, et que bientôt,
chasseurs et gibier deviendraient des plantes face à face, des
frères siamois réunis par une membrane de boue et de désespoir.
Elle sentait la gloire comme un cheval l'écurie. Elle volait à la
suite de nos troupes. Elle piaffait sous sa coiffe blanche. Elle
sortait de la chambre de sa fille trente fois par jour et revenait lui
rendre compte de ses démarches.
On ne reconnaissait plus la cour d'honneur, si digne, avec son pavé
envahi d'herbe. Les moteurs, ronflaient. Les véhicules reculaient les
uns dans les autres. Les chauffeurs criaient. La princesse traînait
Verne à ses trousses, distribuait les rôles.
Enfin, comme au fameux «Lâchez tout» du colonel Renard, assis au coin
du feu, près de sa femme en train de tricoter, dans son dirigeable modèle
qui ne voulut jamais partir, s'éleva de dix centimètres et retomba
brutalement, le convoi ne partit pas le jour convenu. Il lui manquait
un laissez-passer rouge.
Madame de Bormes, après une visite d'enjôleuse aux Invalides, avait
cru obtenir le Sésame-ouvre-toi de la guerre. Elle n'emportait qu'un
coupe-file, juste valable pour se rendre à Juvisy.
La déception fut d'autant plus grosse que le cortège s'était mis en
branle à l'aube, au milieu des applaudissements des crémières et du
personnel. Il lui fallut rebrousser chemin, et rentrer, trois heures
après, à la queue-leu-leu, tête basse.
Mais l'impulsion était donnée. Rien ne pouvait l'interrompre. La
princesse recommença ses démarches et la cour offrit derechef un
spectacle d'usine.