LA PRINCESSE DE BORMES.

Ses vrais mobiles étaient d'un autre ordre.

Veuve, fort jeune, du prince, mort d'un accident de chasse deux ans

après leur mariage, la princesse de Bormes était Polonaise. La Pologne

est le pays des pianistes. Elle jouait de la vie comme un virtuose du

piano et tirait de tout l'effet que ces musiciens tirent des musiques

médiocres comme des plus belles. Son devoir était le plaisir.

C'est ainsi que cette femme excellente disait: «Je n'aime pas les

pauvres. Je déteste les malades.»

Rien d'étonnant que de telles paroles scandalisassent.

Elle voulait s'amuser et savait s'amuser. Elle avait compris, à

l'encontre des femmes de son milieu, que le plaisir ne se trouve pas

dans certaines choses mais dans la façon de les prendre toutes.

Cette attitude exige une santé robuste.

La princesse dépassait la quarantaine. Elle avait des yeux vifs dans

un visage de petite fille, que l'ennui flétrissait instantanément.

Aussi le fuyait-elle et recherchait-elle le rire que les femmes évitent

parce qu'il donne des rides.

Sa santé, son goût de vivre, la singularité de ses modes et de son

mouvement lui valaient une réputation épouvantable.

Or elle était la pureté, la noblesse mêmes. C'est ce qui ne pouvait

se faire comprendre aux personnes pour qui noblesse et pureté sont des

objets divins dont l'usage est sacrilège. Car la princesse s'en

servait, les assouplissait et leur communiquait un lustre nouveau. Elle

déformait la vertu comme l'élégance déforme un habit trop roide

et la beauté de l'âme lui était si naturelle qu'on ne la lui

remarquait pas.

C'est donc, de la sorte dont les gens mal habillés jugent l'élégance,

que la jugeait le monde hypocrite.

Elle était née sous le signe des aventures. Sa mère, enceinte, trompée,

folle d'amour, s'était attelée à la recherche du coupable, disparu

depuis plusieurs mois. Elle l'avait découvert, dans une petite ville

russe. Là, contre une porte derrière laquelle on entendait un dialogue,

et où elle n'osait sonner, cette amoureuse était morte de fatigue et

de douleur en mettant une fille au monde.

Cette fille, Clémence, avait grandi auprès d'un domestique ivrogne. À

la mort de son père, une cousine l'avait élevée. Mais cette enfant

muette, farouche, qui se protégeait instinctivement avec son

épaule, se développa d'un coup, comme le rosier des fakirs.

La cousine, stupéfaite, la vit, après un bal, devenir turbulente. Elle

poussait, s'épanouissait, fleurissait, au dedans et au dehors. Elle fut

un vrai diable et l'organisatrice des fêtes de la jeunesse.

Enfin, après rencontre du prince de Bormes, voyageur diplomatique,

elle se fiança en quatre jours. Le prince était ensorcelé. Elle, voyait

à travers lui la France et sa capitale. Paris lui semblait le seul

théâtre digne de ses débuts.

Il faut toujours un certain temps pour que la sincérité du premier jet

s'étouffe, pour que le public se fige, craigne d'avoir montré du cœur

et de s'être laissé prendre.

La princesse bénéficia d'abord de la surprise que causa son entrée en

scène.

Peu à peu, elle choqua par son aisance et sa politique maladroite.

Elle touchait à ce qui ne se touche pas, ouvrait ce qui ne s'ouvre pas

et parlait sur la corde raide, au milieu d'un silence glacial. Chacun

souhaitait qu'elle se rompît le cou.

Après avoir diverti, elle dérangeait. Elle entrait dans le monde comme

un jeune athlète entrerait dans un cercle et brouillerait les cartes

en annonçant qu'il faut jouer au foot-ball. Les vieux joueurs (vieux

ou jeunes), étourdis par tant d'audace, s'étaient soulevés de leurs

fauteuils. Ils y retombèrent vite et lui en voulurent.

Mais, si ce caractère haut en relief et en couleur offensait les uns,

il en séduisait d'autres. Ces autres étaient le petit nombre, celui-même

d'après lequel Montesquieu souhaitait qu'on jugeât au tribunal.

Aussi, d'imprudences en imprudences, la princesse de Bormes

faisait-elle le plus adroit travail de filtre; éloignant d'elle le

médiocre et ne retenant que la qualité.

Sept ou huit hommes, deux ou trois femmes de cœur, devinrent ses

intimes. C'étaient juste ceux qu'une intrigante eût souhaité avoir et

eût manqués.

Le reste, à cause du prince, dissimula des sentiments qui, après sa

mort, devinrent une sourde cabale. La princesse vit dans cette cabale

un moyen de lutte et de déployer sa force. Elle riait au feu. Elle

complotait avec son état-major.

On lui reprocha de porter mal son deuil. Mais elle n'aimait guère le

prince et répugnait à jouer un rôle de veuve inconsolable. Le prince

lui laissait une fille: Henriette.

Henriette tenait du prince l'admiration béate qui le paralysait en face

de madame de Bormes. Clémence était née actrice, sa fille spectatrice,

et son spectacle favori était sa mère.

C'était, du reste, le plus beau spectacle du monde, que cette personne

qui attirait le surnaturel et autour de qui on eut dit que les anges

volassent, comme les oiseaux autour de l'oiseleur.

Si une préoccupation la tourmentait, l'atmosphère devenait irrespirable.

On sentait son rayonnement, quel qu'il fût.

Cette femme qui se moquait d'avoir la première place aux fêtes y

voulait la meilleure. Ce n'est généralement pas la même. Au théâtre,

elle cherchait à voir et non à se faire voir. Les artistes l'aimaient.

La guerre lui apparut tout de suite comme le théâtre de la guerre.

Théâtre réservé aux hommes.

Elle ne pouvait se résoudre à vivre en marge de la chose qui avait lieu;

elle se voyait exclue du seul spectacle qui comptât désormais. C'est

pourquoi, loin de déplorer que des circonstances la retinssent à Paris,

elles les bénissait et remerciait sa fille.

Paris, ce n'était pas la guerre. Mais, hélas, il en devenait proche,

et cette nature intrépide écoutait le canon comme, au concert, on écoute

l'orchestre derrière une porte que les contrôleurs vous empêchent

d'ouvrir.

Dans cette soif de guerre, la princesse était aussi peu malsaine que

possible. Le sang, la fièvre, le vertige des courses de taureaux ne

l'attiraient pas. Elle y pensait avec dégoût. Elle plaignait les

blessés, pêle-mêle. Non; elle était amoureuse folle des modes, légères

ou profondes. La mode était au danger; elle mourait de calme. La

jeunesse se dépensant et se prodiguant jusqu'à se jeter

par les fenêtres, elle trépignait d'inaction. Elle aurait voulu que les

événements l'aidassent, la soutinssent, comme la foule aide une femme

à voir le feu d'artifice.

Thomas l'imposteur Histoire · 第 9 / 71 题