CHAPITRE IX

Les étapes de la Révolution.--Le 20 juin.--Dernière lettre de

Madame Élisabeth.--Le comte et la comtesse de Régis.--Le drame

du Temple.--Bombelles à l'armée de Condé.--Sa rencontre avec

Gœthe.--Mort du Roi.--Procès et mort de la Reine.--Angoisses

des Bombelles.--Correspondance avec les Raigecourt.--Mort de

Madame Élisabeth.--Douleur poignante d'Angélique.

Après s'être imaginé à tort que les affaires de son mari, à

Saint-Pétersbourg, marchaient mieux, Mme de Bombelles devra se rendre à

l'évidence: la mission du marquis n'avait pas apporté de solution

profitable. Bombelles n'était pas homme à se décourager; ni les drames

qui se succèdent à Paris, ni les échecs subis par les armées

envahissantes n'ont émoussé son espoir que la partie royale n'est pas

encore perdue. De temps à autre les lettres, bien clairsemées

maintenant, de Madame Élisabeth viennent apporter leur note affectueuse.

On ne saurait lire sans émotion cette relation écrite après la tragédie

du 20 juin: la princesse y peint les événements dans le style

pittoresque et prenant dont elle a le secret, «les grands jours».

L'invasion des Tuileries par les faubourgs, sous sa plume, est

angoissante au premier chef. Elle fait dérouler les incidents les plus

intéressants: le bonnet rouge sur la tête du Roi, les appartements

privés inondés de populace, les menaces, les insultes, les

vociférations, la Reine un instant en danger, puis haranguée par

Santerre, donnant dans un geste, qui enleva une ovation, sa main à

baiser aux grenadiers... On assiste à la scène du soir quand la Reine et

ses enfants se jettent au cou du Roi... Madame Élisabeth n'a oublié que

les faits qui lui sont personnels. Elle ne dit pas qu'une pique a

effleuré sa poitrine... Elle ne dit pas non plus ceci: Dans un moment de

presse tumultueuse, les cris de haine redoublent. Au moment où le Roi,

sollicité par un garde national, vient de boire à la santé de la Nation,

un énergumène apercevant Madame Élisabeth dans une fenêtre et la prenant

pour la Reine, hurle: «Voilà l'Autrichienne! Il nous faut la tête de

l'Autrichienne!»--Ce n'est pas la Reine, dit l'écuyer de la princesse,

M. de Saint-Pardoux.--Et la princesse de s'écrier généreusement:

«Pourquoi les détromper? Leur erreur pouvait sauver la Reine[252].»

[252] _Mémoires_ de Mme Campan.

On avait formulé de sombres pronostics sur la journée de la Fédération.

Il n'en fut rien, et la journée fut calme.--«La Fédération s'est passée

tranquillement, écrit Madame Élisabeth, le 16 juillet. L'on a bien crié

_Vive Pétion_ en passant devant le Roi, et lorsqu'il a paru, cela a été

des cris terribles qui, je crois, l'ont tellement flatté qu'un seul

moment où il a voulu jeter les yeux sur notre balcon, comme il a vu

qu'il y en avait beaucoup de fixés sur lui, la modestie s'est emparée de

lui. Le Roi, dans ce moment, était à l'autel de la patrie... Le Roi une

fois remonté en voiture, les cris de Vive le Roi et la Reine n'ont pas

cessé jusqu'au château. «Les grenadiers qui entouraient le carrosse et

criaient sans trêve étaient tout cœur et toute âme, cela faisait du

bien», écrivait la princesse, le même jour, à Mme de Raigecourt. Les

acclamations de la fin furent le sourire d'une journée qui avait

commencé dans l'angoisse. Il y eut des moments émotionnants, quand le

Roi se rendit à pied du pavillon de l'École militaire à l'autel dressé à

l'extrémité du Champ de Mars. «Quand il monta les degrés de l'autel, a

écrit Mme de Staël, on crut voir la victime sainte s'offrant volontiers

au sacrifice.» Quant à la Reine, «l'expression de son visage, dit le

même écrivain[253], ne s'effacera jamais de mon souvenir; ses yeux

étaient abîmés de pleurs, la splendeur de sa toilette, la dignité de son

maintien, contrastaient avec le cortège dont elle était entourée... au

milieu de ces hommes qui avaient plus l'air d'être réunis pour une

émeute que pour une fête.» L'émotion de la Reine avait été très vive

pendant toute la cérémonie; elle se figurait qu'on voulait enlever le

Roi; l'ayant perdu de vue un instant, elle avait poussé un cri[254]. Et

le soir ce furent des pleurs, une scène d'attendrissement et de douce

émotion[255].

[253] _Considérations sur la France_, t. I.

[254] _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, II, 178.

[255] _Mémoires_ de Weber, 413.

Peu à peu, pendant l'été, les lettres de Madame Élisabeth sont devenues

rares, très rares, jusqu'à la dernière, écrite la veille du 10 août. En

revanche, une lettre de Mme de Bombelles a été tout récemment découverte

aux Archives nationales[256]. Cette lettre, datée du 6 août, offre

certains détails intéressants. Elle montre aussi l'affectueux

dévouement que Mme de Bombelles ne cesse de témoigner à son infortunée

maîtresse.

[256] Par M. Albert Savine.

Le bruit s'était répandu que la famille royale avait été massacrée.

«Depuis trois jours il courait en Suisse le bruit que le plus grand des

forfaits s'était consommé, et que des crimes innombrables l'avaient

précédé et suivi. Oh! ma princesse! Dans quel état de douleur j'ai été

et comment suis-je encore de ce monde après une telle secousse!

... Les nouvelles de ce matin nous ont, grâce à Dieu, rendu le calme et

la tranquillité. C'est un état où nous ne resterons pas longtemps; mais

le bonheur de savoir notre bon Roi existant ainsi que la Reine et leurs

enfants l'emporte sur toutes les inquiétudes que je devais avoir.

Nous n'avons aucune nouvelle des troupes ennemies, mais, selon toute

apparence, elles seront aux frontières quand Madame recevra ma lettre.

Je suis bien étonnée que par les lettres que j'ai reçues aujourd'hui du

30 et du 1er on n'ait eu alors aucune connaissance du manifeste[257]. Il

serait pourtant essentiel que l'Assemblée se hâtât de réparer le tort

que cet écrit peut faire dans bien des têtes, et que, par un décret

ferme et vigoureux, elle infligeât les peines dues aux imbéciles qui

pourraient s'effrayer. On craint pour Landau et Strasbourg, mais le duc

de Brunswick, malgré tous ses talents, ne fera rien, et il est dommage

qu'un homme d'un aussi grand mérite se soit laissé aveugler par les

déclamations des mécontents... C'est à présent que nos braves généraux

vont faire connaître leur valeur, et tout ira bien, si tous les partis

en France veulent ne plus avoir que les mêmes principes et le même but.

Je n'aime pas trop la présence des Marseillais à Paris[258]. Il faudrait

les engager à retourner chez eux pour que tout soit à sa place. On nous

assure que le roi de Sardaigne va commander lui-même son armée. Encore

une autre folie! Non, je ne puis concevoir qu'on tente de nous attaquer,

et pour être plus sûr de nos succès, il faudrait seulement que le Roi

n'agisse que guidé par notre Constitution. Espérons, ma Princesse,

qu'enfin elle triomphera, et que non seulement elle sera respectée, mais

encore imitée.»

[257] Le manifeste que signa le duc de Brunswick, œuvre de folie

des émigrés. Voir dans l'_Histoire parlementaire_, t. XVI, le

manifeste _in extenso_. Voir aussi, Mortimer Ternaux, _Hist. de

la Terreur_, t. II. Mathieu Dumas a nommé le manifeste du duc de

Brunswick, «l'acte le plus impolitique que l'orgueil et

l'ignorance aient jamais dicté, véritable fratricide des princes

français émigrés envers Louis XVI et sa famille».

Le manifeste était dû à la plume d'un émigré, M. de Limon, et ce

fut Fersen qui fit substituer ce texte à celui bien plus modéré de

Mallet du Pan.

On remarquera ces phrases si «constitutionnelles» qu'on n'est pas

habitué à voir sous la plume de Mme de Bombelles. Est-ce à dire que

l'émigrée si ancrée dans le système «ancien régime» que nous

connaissons, a diamétralement modifié ses idées? Nous ne le croyons pas,

étant données des lettres postérieures à Mme de Raigecourt. Elle ne peut

dire ce qu'elle espère: c'est que l'état de choses sera modifié par la

guerre. Ce langage, à tout prendre, est adroit et prudent. Mme de

Bombelles ne peut savoir les négociations de dernière heure tentées

avec les Jacobins et le rôle d'intermédiaire joué par Madame Élisabeth,

elle ignore que Pétion, Santerre, Manuel, Danton, vont recevoir de

grosses sommes d'argent pour empêcher le mouvement qui se

prépare[259],--et qui servira à payer l'émeute,--elle ne sait pas sans

doute, les entretiens secrets auxquels sa princesse prit part, l'énergie

et l'intelligence montrées par celle qui, par tous les moyens, s'efforce

de sauver le Roi[260]. Madame Élisabeth ne parle pas de ses projets,--du

moins dans les lettres qui nous sont parvenues,--et Angélique n'y fait

pas allusion même à mots couverts. Est-ce à dire qu'elle n'a pas deviné

de secrètes combinaisons?

[258] Ce n'est pas sans raison que Madame Élisabeth pouvait

s'effrayer de la présence des Marseillais. On sait quel rôle ils

jouèrent dans le drame des journées d'août.

[259] Voir les _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I; les

_Mémoires_ de la Fayette, t. I; de Bertrand de Moleville, t. I;

de Miot de Mélito, t. I; de Brissot, t. IV; et Taine, _les

Origines..._, _la Conquête jacobine_.

[260] Il faut relire ces pages des _Mémoires_ de Malouet où le

rôle de Madame Élisabeth est clairement exposé. Cf. aussi les

_Mémoires_ de la duchesse de Tourzel.

Elle demande à recevoir exactement des nouvelles de la princesse...

Peut-elle se douter seulement que cette lettre du 6 août ne parviendra

pas à sa destination, que lorsqu'elle arrivera aux Tuileries où elle

sera saisie et lue par d'autres, Madame Élisabeth aura franchi les

premières marches de ce calvaire: le Temple?

D'elle-même et des siens, Mme de Bombelles donne un bulletin qui nous

intéresse. Après une absence à Schinznach, elle est revenue à Wartegg

avec ses hôtes, les comtes de Thurn. «Ils sont de la meilleure société

et nous témoignent une véritable satisfaction de nous avoir chez eux.

Ils sont bons, aimables, obligeants, et nous sommes désolés qu'ils nous

quittent demain...

Voici enfin une phrase sur le marquis: «Je ne sais encore quand

reviendra mon ami; sa santé est beaucoup meilleure, et je suis persuadée

que sa grande cure des eaux lui fera grand bien. Je m'ennuie de son

absence, mais l'espoir du rétablissement de sa santé me fait prendre

patience...»

Du même jour on possède[261] une autre lettre de Mme de Bombelles,

celle-là adressée à la baronne de Mackau. Elle n'est guère, au début,

que la paraphrase de la lettre de Madame Élisabeth: récit de ses

inquiétudes, espoir que les affaires s'arrangeront. Sur un point

important, la marquise insiste: «Le Roi, guidé par la Constitution, ne

fera que du bien. Il fera la paix, établira la tranquillité dans le

royaume, et les factieux, je l'espère, seront abattus.» Entre les lignes

on peut deviner, ce semble, les différents espoirs auxquels la marquise

se raccroche; si les armées françaises sont victorieuses, le Roi pourra

en reconquérir une force nouvelle; si, au contraire, elles sont

vaincues, les puissances peuvent imposer un nouvel état de choses et

sauver la famille royale[262]... Elle n'oubliait qu'une chose: la

Révolution! La dynastie il n'en était plus question, puisque

l'Assemblée, avoue Madame Élisabeth, le 8 août, va être forcée de voter

la déchéance... Le 9 pourtant il y a sursis, jusqu'à six heures du soir,

le château et la ville doutaient encore du mouvement annoncé, et Madame

Élisabeth écrivait sa dernière lettre à la fidèle Angélique.

[261] Même dossier des Archives nationales, publié par M. Albert

Savine, _Revue hebdomadaire_, 9 août 1902.

[262] Avant les démarches tentées _in extremis_ sur les meneurs

du mouvement en faveur de la déchéance, on ne croyait plus

possible de sauver la famille royale. Le 1er août,

Marie-Antoinette avait fait écrire par Goguelat à Fersen une

lettre désespérée. Pétion, au nom de 46 sections sur 48,

demandait la déchéance le 3... Les Marseillais s'installèrent au

centre de la capitale, tandis que Jourdan coupe-tête et les

massacreurs de la Glacière se joignaient à Santerre. Le Roi et la

Reine s'attendaient à être égorgés.

«Si vous ne trouvez pas, Mam'selle Bombe, que je ne suis pas soumise à

vos ordres, vous aurez tort. Ne v'là-t-il pas que je reçois à l'instant

la lettre par laquelle vous me demandez force nouvelles, et v'là que je

prends la plume et que je vous mande que cette journée du _dix_[263],

qui devait être si vive, si terrible, est la plus calme possible; que

l'Assemblée n'a point décrété ni déchéance, ni suspension, qu'elle s'est

occupée des fédérés, qu'une partie veut faire partir et l'autre retenir,

et que l'on s'est borné à sommer le ministre de rendre compte pourquoi

le camp de Soissons n'était pas prêt à les recevoir. Le département a

dit qu'il avait donné des ordres à la municipalité pour veiller à

l'ordre. Le maire a paru ensuite pour se plaindre de ce que le

département ne donnait l'ordre qu'à lui et non à la municipalité, et a

demandé que l'on enjoigne au département de donner à la municipalité des

ordres précis. Voilà, mon cœur, tout ce qui s'est passé de plus

intéressant. Du reste il fait bien chaud; mais malgré cela, celle qui

t'écrit, ta mère, et tout ce qui t'intéresse ici se portent bien.»

[263] La lettre, malgré la date écrite en surcharge par la

princesse, est du 9 et non du 10. Les motions relatives aux

fédérés, à renvoyer à Soissons, le sursis pour le vote du décret

de déchéance, l'apparition à l'Assemblée du maire Pétion, tout

cela est du 9.

Pas une plainte, pas un cri d'angoisse dans cette lettre... Madame

Élisabeth se figure que les sept cent cinquante mille livres remis à

Pétion et à Santerre empêcheraient les rassemblements du lendemain, que

les Marseillais ne constituent plus un danger, mais qu'ils sont, au

contraire, ramenés à la cause royale, que Louis XVI et sa famille sont

encore une fois sauvés... Quelques heures après le départ de la lettre à

Mme de Bombelles, le tocsin sonne au clocher des églises, les tambours

battent la générale, les faubourgs s'ébranlent et se mettent en marche.

Une femme avait prédit qu'en ces jours de revendications violentes, «il

pleuvrait du sang», et elle avait raison. Les récits contemporains si

nombreux, le récit si consciencieusement étayé sur les documents

contemporains de Mortimer Ternaux permettent de suivre heure par heure,

minute par minute, les phases du drame; on comprend en quoi la

volte-face de Pétion[264], craignant pour ses jours et se faisant

appeler à la barre de l'Assemblée, devait irrémédiablement abîmer les

dernières illusions de la famille royale, on voit Louis XVI hésitant à

faire couler le sang, perdant des moments précieux à demander des

conseils, se décidant selon l'avis de Rœderer[265], procureur-syndic, à

se réfugier à l'Assemblée... «Nous reviendrons, avaient répété le Roi et

la Reine, en se dirigeant vers l'Assemblée; mais ni l'un ni l'autre

n'ont d'espoir, et les spectateurs, les fidèles qui les entourent

sentent bien que ce qu'ils voient passer «c'est le convoi de la

royauté[266]»...

[264] _Journal d'une bourgeoise pendant la Révolution_ (Mme

Jullien) publié par M. Lockroy.

[265] 1754-1835. Avocat, conseiller au Parlement de Metz, s'était

fait remarquer par des travaux d'économie politique. Il défendit

la famille royale dans le _Journal de Paris_, dut se cacher après

la proscription des Girondins et ne reparut qu'après le 9

thermidor. Il entra à l'Institut, professa aux Ecoles centrales,

seconda Bonaparte au 18 brumaire, devint conseiller d'Etat, puis

sénateur, ministre des Finances de Joseph, comte et pair de

France en 1815. Il vécut dans la retraite sous la Restauration et

ne recouvra la pairie qu'en 1832. Il a écrit nombre d'ouvrages

économiques et littéraires, même des comédies historiques.

[266] Mot de Mlle de Tourzel, _Souvenirs de quarante ans_, p.

131.

Madame Élisabeth n'a pas quitté le Roi et la Reine. De ce calvaire de la

terrasse des Feuillants où insultes et ignominies tombent sur

Marie-Antoinette; elle a sa part avec la famille royale; elle sera tenue

prisonnière dix-huit heures dans la tribune du logographe.

Là parviennent les nouvelles: la montée des colonnes insurrectionnelles,

l'envahissement de la Cour des Tuileries..., l'héroïque défense des

Suisses, le massacre de Clermont-Tonnerre, la tête de Suleau portée sur

une pique par Théroigne de Méricourt... le pillage et le sac du

Château... Pendant trois jours la famille royale est logée au couvent

des Feuillants; traînée à l'Assemblée, elle entend la signification de

la déchéance de Louis XVI, puis, au milieu des outrages, elle prend le

chemin du Temple. La royauté était en prison, et, comme dit

Gouverneur-Morris, «l'histoire nous apprend combien est court, pour les

monarques détrônés, le passage de la prison à la tombe».

* * * * *

Depuis son retour de Russie, le marquis est le mouvement fait homme. On

sait combien l'inaction lui pèse, il cherche toute occasion de remplir

les missions que lui confie Breteuil au nom du roi nominal de France.

Il a mis son concours au service du prince de Condé, et ses passages à

Worms, à Willingen, témoignent de son désir, sinon de servir au titre

militaire, au moins de se tenir aux côtés des chefs de l'armée. De ces

allées et venues, de ces conciliabules entretenus d'illusions, de ces

tiraillements entre l'armée des princes, les représentants de Coblentz

et ceux du Roi, ne nous préoccupons pas outre mesure, Bombelles n'ayant

joué ici qu'un rôle secondaire.

En revanche au cours de sa chevauchée de diplomate suivant l'armée

prussienne, Bombelles s'est rencontré avec Gœthe. C'était en Champagne,

la veille de Valmy, au camp du grand-duc de Saxe-Weimar, qu'accompagnait

le poète. Dans sa _Campagne de France_, Gœthe raconte ainsi leur

entrevue:

«Parmi toutes les personnes dont le feu éclairait dans ce cercle la

taille et le visage, j'aperçus un homme âgé[267] que je crus

reconnaître. Quand je m'en fus assuré, je m'approchai de lui, et il ne

fut pas peu étonné de me voir là. C'était le marquis de Bombelles que

j'avais vu à Venise deux années auparavant, quand j'accompagnais la

duchesse Amélie. Il y résidait alors comme ambassadeur de France, et il

avait pris à cœur de rendre à cette excellente princesse le séjour de

Venise aussi agréable que possible. Nos cris de surprise, la joie du

revoir et nos souvenirs égayèrent ce moment sérieux. Nous parlâmes de sa

magnifique demeure sur le Grand-Canal; je lui rappelai comme, arrivé

chez lui en gondole, nous y avions trouvé un accueil honorable et une

gracieuse hospitalité; comment par de petites fêtes, dans le caractère

et l'esprit de cette princesse qui aimait la nature et les arts, la

gaieté et le bon goût, il l'avait amusée de mille manières, elle et son

entourage, et, par l'influence qu'il exerçait, lui avait procuré bien

des jouissances refusées aux étrangers.

[267] C'est à tort que Gœthe lui donne l'épithète d'_âgé_.

Bombelles avait alors cinquante-quatre ans.

«Mais quelle fut ma surprise, à moi, qui avais cru le réjouir par un

éloge sincère, de l'entendre s'écrier avec mélancolie: «Ne parlons pas

de ces choses! Ce temps est trop loin de moi; et dès ce temps même,

quand j'amusais mes nobles hôtes avec une apparente sincérité, le souci

me rongeait le cœur; je pressentais les suites de ce qui se passait

dans ma patrie; j'admirais votre sécurité de ne pas prévoir le danger

qui vous menaçait vous-même; je me préparais en silence au changement de

mon sort. Bientôt après, je dus quitter mon poste honorable et ma chère

Venise et commencer les courses vagabondes qui ont fini par m'amener

ici.»

Gœthe disait vrai. Le marquis de Bombelles avait toujours jugé les

événements avec une triste justesse, et à Venise même, lorsqu'avec un

grand désintéressement, il avait cru devoir refuser le serment à la

nouvelle Constitution et par suite se déclarer démissionnaire, il avait

considéré la cause royale comme courant les plus grands dangers. Nous

l'avons vu, ne désespérant pourtant pas, mettre son zèle et son

dévouement au service des intérêts qu'il ne cessait de défendre,

s'efforcer de ramener la concorde parmi les différentes fractions du

parti émigré, accepter les tâches les plus délicates et les missions les

plus ingrates. La précipitation des événements... les massacres de

septembre, la République imminente, l'entrée en fonction de la

Convention ne lui ont pas fait perdre tout courage. Comme par le passé,

tous les moyens lui paraissent bons pour sauver le Roi et «déjacobiner»

la France. Sa femme n'est pas moins ardente, passant de la tristesse à

l'espérance...

Avec Mme de Raigecourt, Angélique de Bombelles parle franchement:

angoissantes inquiétudes pour la vie du Roi, espérance du côté de

Brunswick. Ce ne sont plus là les phrases à double entente ou encadrant

celles écrites au citron dont sont émaillées les lettres à la Princesse.

Au comte de Régis, sous l'impression des journées de septembre, elle

écrit: «Nous sommes tous dans l'agonie que vont avoir les efforts du duc

de Brunswick. Les derniers massacres de Paris font horreur et doivent

tout faire craindre pour ces malheureux souverains.»

Dès le 21 septembre elle croit le Roi au secret depuis le 6 (en réalité,

il ne fut séparé des siens que le 29). «Quel moment a du être celui de

la séparation d'avec la Reine, ses enfants et notre princesse.» L'âme se

déchire en se pénétrant de ce lamentable tableau et de la cruelle agonie

où doit être ce malheureux Roi dans son cachot... «On espère dans

Pétion, qui veut assurer sa vie en sauvant celle du Roi.» On espère

aussi dans l'armée prussienne, car «la résistance de Thionville est un

grand mal; cela retarde la marche du brave duc... Je crois que si les

armées prussiennes n'ont point de revers, nos Jacobins n'oseront pas

prononcer sur la vie du Roi; mais si, malheureusement, les patriotes

gagnaient une bataille, tout serait perdu».

Par ces mots on voit que les idées de Mme de Bombelles ne s'étaient pas

modifiées quand elle _pouvait_ écrire ce qu'elle pensait. Inutile de

souligner encore une fois ses souhaits antipatriotiques: pour un émigré,

la patrie était là où étaient les intérêts du Roi.

Aux patriotes--les uns sincères, les autres uniquement préoccupés du

désir d'anéantir la monarchie et à immoler ses représentants,--les

émigrés faisaient la partie belle en appelant à leur secours les

puissances transrhénanes, que naguère Voltaire, l'internationaliste

humanitaire d'alors, préférait à sa propre patrie. Pour voler aux

frontières et défendre le sol envahi--jeunes soldats et vétérans des

armées royales--les hommes avaient surgi de terre, cependant que, à

l'invasion des bataillons étrangers répondait à l'intérieur l'horreur

des massacres de septembre--tolérés sinon ordonnés par ceux qui

détenaient le pouvoir.

* * * * *

Revenons à notre marquise antijacobine et laissons-la se leurrer des

nouvelles envoyées de Bruxelles par son mari. «Mon mari me mande que,

sans la cruelle situation du Roi, tout irait à souhait; que le peuple de

la campagne reçoit les armées avec satisfaction, que Châlons attend et

désire Brunswick...»

A l'heure où Mme de Bombelles écrivait ces lignes, les espérances des

émigrés pouvaient tomber de haut. Les Prussiens étaient vaincus à Valmy

et les négociations pour la retraite de Brunswick étaient commencées.

Elle s'inquiète de Mme de Mauléon, sœur de Mme de Raigecourt[268], elle

s'inquiète surtout de la princesse, à qui n'a pu parvenir sa dernière

lettre. «Mme de Chazet m'en donne autant de nouvelles qu'elle peut à

mots bien couverts. Elle me parle de son courage, de sa résignation, et

m'assure qu'elle se porte bien ainsi que le Roi et la Reine. Il me

semble même qu'elle espère leur salut par l'intelligence de quelques

personnes gagnées.» En fin de lettre, un mot sur la baronne de Mackau et

les siens. «Ma mère a été interrogée et envoyée _innocente_. Elle est à

Vitry, triste et tremblante, ainsi que ma tante et ma sœur et une

partie de notre famille.» Mme de Bombelles pouvait ne pas savoir tout

sur la situation de sa mère. Celle-ci avait couru les plus grands

dangers aux Tuileries. Quelqu'un put l'emmener, la faire fuir, la mettre

en lieu sûr. Qui fut ce sauveur? Alissan de Chazet ou le comte de

Wittgenstein, son ami? Peut-être les deux. Alissan de Chazet ne semble

pas avoir été inquiété, mais le comte de Wittgenstein, jeté à la Force,

fut massacré le 2 septembre[269].

[268] Une lettre suivante de Mme de Raigecourt la dit réfugiée

rue de Sèvres, saine et sauve.

[269] Saiffert, _Beitrage zur ubschäftlichen Arztneilehre_.

Paris, 1804, Ire partie, p. 169.

... Un mois s'est passé, Mme de Bombelles n'a que des doléances à

exprimer à Mme de Raigecourt sur la marche des événements. «Je suis dans

la désolation, mon enfant, écrit-elle le 16 octobre, toujours à Wardeck,

de la nécessité où se trouve le duc de Brunswick d'abandonner son projet

d'aller à Paris. Il faut que le bouleversement qu'ont occasionné les

malheurs du 10 août ait rompu toutes les intelligences; cela joint au

temps affreux que nous avons eu tout le mois de septembre, mille autres

détails qui nous échappent, auront renversé tous ses plans, et notre

malheureux Roi, sa famille, tous les misérables émigrés, que vont-ils

devenir?... Je vois tout perdu, je ne vous le cache pas; car tout

accommodement avec des monstres comme les Jacobins est chose impossible.

Il fallait les écraser; cela ne se pouvant pas, il ne faut rien espérer

ni de raisonnable, ni de tranquillisant.» Au comte de Régis elle confie

le 30 octobre: «Notre position ici est toujours assez désagréable. Les

Suisses ont en horreur les Français, et on ne peut exiger du peuple

qu'il distingue ceux qui ne méritent que leur commisération[270].

[270] Dès le lendemain de Valmy, Brunswick avait entamé des

négociations avec Dumouriez, et dès le 30, la retraite des

Prussiens avait commencé. Il faut se rappeler que le duc de

Brunswick faisait mollement la guerre à la France, qu'en janvier

1792, Philippe de Custine avait été chargé d'une mission

particulière auprès du duc de Brunswick. Il ne s'agissait pas

seulement, comme l'a écrit Adolphe de Custine, de décider le duc

de Brunswick à refuser le commandement de l'armée, coalisée

contre la France, mais d'offrir au généralissime de prendre le

commandement de l'armée française. Si invraisemblable que

paraisse le plan, l'idée en fut étudiée.

Le duc de Brunswick était très populaire en France: Mirabeau

l'avait peint comme un nouvel Alcibiade, les Girondins et

Dumouriez l'admiraient, Carra le montrait dans son journal comme

le plus grand guerrier et le plus grand politique de son

siècle.--Voir A. Sorel, _la Mission de Custine à Brunswick_

(_Revue historique_, 1876); _Mémoires du baron de Bourgoing_, 1re

édition, t. I;--_Fantômes et Silhouettes, Madame de

Custine_;--_Recueil_ Feuillet de Conches,--_le Comte de Fersen et

la Cour de France_.

«Et notre pauvre Roi, que deviendra-t-il? Si on ne l'exécute pas, on le

laissera mourir de chagrin dans sa prison, car jamais ils ne se déferont

de leur proie...»

Mme de Bombelles est inquiète. Son mari ne lui a point écrit comme elle

y comptait. Elle le sait au camp du duc de Brunswick, et «trop brave

pour ne pas s'exposer». «Que deviendrais-je s'il lui était arrivé

quelque chose?» «Je crains qu'il ne s'expose», écrit-elle au comte de

Régis. De Paris, elle a des nouvelles par Mme de Chazet. «La princesse

se soutient, console le Roi par sa piété et son courage... Il n'est pas

vrai qu'ils soient séparés.»

Des illusions elle ne s'en fait plus guère, ni sur Dumouriez, «qui est

le mortel ennemi du Roi et a eu personnellement trop de torts vis-à-vis

de lui pour chercher à les réparer», ni sur la situation en général:

«C'est un supplice de plus d'avoir à se désabuser sans cesse sur de

vaines espérances».

A ces tristesses, à ces angoisses, s'ajoute encore l'anxiété de savoir

la Reine de Naples dans un état de santé inquiétant. Elle a perdu deux

enfants en quinze jours, «nos maux l'accablent», tant de tortures

morales et physiques peuvent abréger ses jours. Nouvelle source de

chagrins pour les Bombelles qui, auprès du Roi très faible, n'ont nul

avocat. Que deviendraient-ils si soudain la pension qui les fait vivre

leur était retirée?

Le bulletin de Mme de Mackau n'est guère réconfortant. Elle est réduite

à la plus grande pauvreté.

* * * * *

Après la retraite de Brunswick, Bombelles a quitté l'armée prussienne et

est rentré, au moins pour quelque temps, à Wardeck. C'est là qu'il suit,

dans _la Gazette de Berne_, le long calvaire du Temple, le procès du

Roi.

«Nous sommes dans l'agitation la plus cruelle sur le sort du Roi, écrit

Mme de Bombelles à Mme de Raigecourt, le 2 janvier 1793; il a dû être

jugé le 26; le terme était si court que M. de Malesherbes ne pouvait

avoir répondu à toutes les calomnies qu'on a artificieusement machinées

pendant quatre mois, et il serait possible qu'il n'y eût encore rien de

terminé. N'êtes-vous pas touchée du courageux dévouement de ce vertueux

vieillard à défendre notre infortuné monarque? Déjà, on trouve fort

mauvais qu'en parlant de lui il le traite de _Roi_; sa vie sera

peut-être le prix de sa fermeté; mais sa mort, si elle arrive, sera plus

digne d'envie que l'existence des monstres qui la lui raviront.»

Mme de Bombelles veut espérer contre toute espérance, «contre tout

raisonnement humain». «La Providence a voulu nous châtier, nous le

méritions, mais elle ne veut pas nous abandonner. Et qui pourrait

assurer que le Roi ne remontera pas un jour sur le trône?»

Le drame s'est accompli... Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier...

La nouvelle en parvient à la fin du mois en Suisse. Mme de Bombelles ne

prend la plume que le 4 février. Sa lettre au marquis de Raigecourt est

écrite sous l'empire de la vraie douleur qui l'accable; elle s'y montre

à la fois cruellement affectée et très montée contre ceux qui ont

exécuté le crime...

«Rien ne peut égaler notre douleur, mon cher marquis, que celle que vous

éprouvez. La mort de notre infortuné maître nous remplit d'amertume et

d'effroi, et mon pauvre mari et moi ne cessons de le pleurer du fond du

cœur, mais, en même temps, cependant, l'héroïsme, la douceur, la piété

de cet excellent prince sont pour nous une véritable consolation...»

On sait la sincérité des sentiments religieux de Mme de Bombelles, on ne

s'étonnera donc pas de lui voir ajouter: «Nous l'invoquons avec

confiance comme un saint, et l'exemple admirable qu'il nous a donné en

mourant doit être notre guide, notre soutien dans les malheurs qui

succèderont peut-être encore à tous ceux que nous éprouvons.»

Pas de nouvelles précises de la Reine et de «l'adorable princesse».

Cette inquiétude angoissante est «chagrin bien amer et insupportable».

«On me mande de Paris qu'on garde encore un silence profond sur le sort

qu'on leur prépare, qu'elles sont étroitement gardées, et qu'on leur

refuse jusqu'à la consolation de rendre au petit Dauphin le nommé

Cléry[271] qui a servi le Roi jusqu'au dernier moment.»

[271] Peu après, Cléry fut autorisé à s'occuper du jeune prince.

Voir _Louis XVII_, par Beauchesne et le _Journal_ de Cléry.

«Différents bruits ont circulé. Un des monstres a eu l'atrocité de

proposer que la Reine fût mise à la Force ou à la Conciergerie. La

_Gazette de Berne_ dit que ces barbares veulent faire périr la Reine et

notre princesse, et que le procès de cette dernière se fondera sur les

preuves qu'ils ont qu'elle a fait passer ses diamants aux princes ses

frères[272]. La tête m'en tourne, mon cher marquis; je dis à Dieu: «que

votre volonté soit faite», mais hélas! mon sacrifice est bien

imparfait... Je gémis et je pleure...»

[272] Ce fut en effet l'un des chefs d'accusation formulés contre

Madame Élisabeth, l'année suivante.

Des fêtes ont été données à Paris pour que le peuple se tienne

tranquille. Mme de Bombelles s'en montre outrée: «Ses habitants sont

d'une lâcheté qui me révolte plus peut-être que l'atrocité des

Jacobins... Qu'espérer de la pusillanimité, de la tiédeur? C'est une

ville, à l'exception de quelques gens vertueux à réduire en cendres;

elle est trop corrompue pour jamais en espérer aucun retour...»

Après des réflexions sur les «cannibales», la marquise passe à des

nouvelles de famille. Son mari, «dont l'affliction est déchirante», se

décidera-t-il à faire campagne! Tout dépendra de la tournure que

prendront les affaires.

En terminant: «Vous aurez appris tout ce qui s'est passé à Rome[273].

J'ai cru pendant deux jours que c'était mon frère qui avait été tué. Je

le pleure quoiqu'il soit en vie avec Mme de Raigecourt». Angélique, dans

lettre du 18 février, s'émeut encore davantage sur le sort des

princesses. «Comment se fait-il qu'aucun avocat ne se présente pour

aider une cause aussi touchante? Comment se fait-il que la France

entière soit muette à de semblables forfaits? Notre nation est un

composé de méchanceté et de lâcheté qui fait horreur...»

[273] Le Gouvernement français n'avait plus de relations

diplomatiques avec le Saint-Siège. Cependant l'ordre avait été

donné d'arborer l'écusson de la République sur la maison du

consul de France à Rome. Hugon de Basseville, secrétaire de la

législation à Naples, était chargé de la négociation, et le 12

janvier, un officier de marine, de Flotte, apportait un

_ultimatum_. La population romaine, exaspérée par le procès de

Louis XVI, s'ameuta, Basseville et de Flotte, qui avaient eu

l'imprudence de se promener sur le Corso, furent poursuivis:

Basseville fut tué et de Flotte n'échappa qu'à grand'peine. Le

baron de Mackau était alors ministre à Naples; voilà pourquoi Mme

de Bombelles avait pu croire dans le premier moment que c'était

lui qui avait été assassiné.

Un service a été chanté pour le Roi à Wardeck, et «cette cérémonie, qui

s'est passée dans la plus grande décence, m'a fait répandre bien des

larmes»... «Je gémis comme vous d'être loin de notre princesse... Notre

jeune Roi se porte bien; on l'a vu se promener dans le jardin du Temple

avec Cléry, qui est gai et gentil comme il l'est toujours...»

Enfin des réflexions sur Monsieur qui, dès le 28 janvier, à Ham en

Westphalie, proclama l'avènement au trône de son neveu sous le nom de

Louis XVII, et se déclara lui-même Régent de France[274]. «N'eût-il pas

été plus sage que Monsieur se fût moins pressé et eût attendu le

consentement des puissances et de la saine majorité des magistrats

émigrés.»

[274] Voir le tome II de l'_Hist. de l'Emigration_ par M. Ernest

Daudet.

De si douloureux événements ont réagi sur la santé de Mme de Bombelles:

elle a été fort malade d'une fausse couche et même en danger de mourir.

«Je me sens actuellement beaucoup mieux, écrit-elle au marquis de

Raigecourt, le 22 avril, mais il me reste une grande faiblesse, et les

sollicitudes auxquelles je suis livrée sur l'existence de notre

vertueuse princesse, de la Reine, ne sont pas faites pour rendre des

forces.»

Dans cette même lettre la marquise donne de curieuses appréciations sur

Dumouriez; elle en profite pour faire une profession de foi politique

dont on pressent l'orientation.

«J'ai éprouvé, comme vous, une grande joie de la défection de

Dumouriez[275], et il n'est pas douteux que, si son plan eût eu son

entière exécution, la contre-révolution serait faite dans ce moment-ci.

Dieu ne l'a pas permis, et peut-être est-ce pour notre bonheur; du moins

c'est l'avis de mon mari. Dumouriez, à ce qu'il paraît, voulait, à la

tête de son armée et soutenu du prince de Cobourg, donner des lois à la

France et nous rejeter dans la Constitution, qui en peu de temps nous

eût ramenés à l'anarchie et à toutes les horreurs qui nous ont déjà

causé tant de maux. Il vaut donc mieux qu'il ne soit plus en mesure de

nous faire du mal[276].»

[275] Abandonné par ses troupes, Dumouriez avait été contraint,

le 5 avril, de se réfugier dans le camp autrichien. Il avait un

plan pour restaurer la monarchie, mais non pas suivant les vues

des émigrés, ce qui fait que ceux-ci partageaient sur lui les

préjugés de Mme de Bombelles. «Eussé-je cent vies, avait dit

Dumouriez, que je les donnerais pour mettre un terme aux

atrocités des Jacobins, et en eussé-je mille que je les

sacrifierais de même pour ne laisser aucun pouvoir étranger ni

aucun émigré dicter des lois à ma patrie.» Voir Sybel, _Histoire

de l'Europe, pendant la Révolution_, t. II; A. Sorel, _l'Europe

et la Révolution française_, t. II; Mortimer-Ternaux, _Histoire

de la Terreur_, t. VI, où l'affaire Dumouriez est contée en

grands détails; le _Journal_ de Fersen. Voir enfin le dernier

ouvrage en date: _la Trahison de Dumouriez_, par M. Arthur

Chuquet.

[276] Voir ce que nous avons dit au sujet de la lettre du 6 août

adressée à Madame Élisabeth.

Mme de Bombelles ne pouvait sentir Dumouriez, mais, comme on le voit,

pour des raisons inattendues. Elle poussait, du reste, l'illusion

jusqu'à ajouter: «Il vaut mieux que le temps portant conseil, les

puissances sentent que, pour leurs propres intérêts, il faut nous

remettre simplement à notre ancien régime[277]. C'est à quoi doivent

travailler tous ceux dont la voix peut être entendue, et c'est ce que

mon mari, du fond de sa retraite, ne cesse d'écrire et, j'ose dire, de

prouver. Nos infâmes assassins ne peuvent plus se soutenir longtemps;

mais il est absolument nécessaire qu'il ne reste plus vestige de tant de

rébellions; sinon, tout ce qui pense bien ne pourrait, en son âme et

conscience, rentrer dans un foyer de discordes et d'exécration...»

[277] Mme de Bombelles est inégale dans ses appréciations

politiques. Nous avons montré des moments où elle s'est montrée

plus modérée et, partant, plus perspicace.

Breteuil était dans la confidence, mais Bombelles n'y était pas,

Dumouriez et sa Constitution ne sont nullement l'affaire de la marquise

qui, on le sait, préfère les moyens draconiens aux combinaisons. Elle

n'a pas goûté le système de Dumouriez de constituer des otages en vue de

les échanger avec les prisonniers du Temple. Et pourtant, dans son

espoir invaincu de savoir incessamment la Reine et les Enfants de France

en liberté, elle proclame: «Il paraît que les monstres de Paris sentent

qu'ils sont pour eux des otages précieux et n'ont nul désir de s'en

défaire»; ce qui semble la consoler, c'est que «l'infâme Égalité est

prisonnier à Marseille avec sa famille[278]».

[278] Par décret du 6 avril, la Convention avait ordonné

l'arrestation de tous les Bourbons qui se trouvaient encore en

France. En exécution de ce décret, le duc d'Orléans

(Philippe-Égalité), le duc de Montpensier et le comte de

Beaujolais étaient incarcérés à Marseille. Le duc de Chartres,

dont la conduite militaire avait été fort brillante à Jemmapes et

à Valmy, avait suivi Dumouriez en émigration.

Des événements politiques, qui l'atterrent ou la surexcitent, Mme de

Bombelles repasse à Madame Élisabeth et elle s'attendrit. «J'ai eu,

comme vous, les mêmes informations sur notre malheureuse princesse; sa

maigreur est, dit-on, effrayante; mais la religion la soutient; elle est

l'ange consolateur de la Reine, de ses enfants; espérons qu'elle ni les

siens ne succomberont à tant de maux. Comment pourrait-on se plaindre,

en ayant l'imagination remplie du douloureux tableau des habitants de la

tour du Temple? J'y pense sans cesse, ainsi que vous, mon cher marquis,

et c'est, je l'avoue, le seul point sur lequel ma résignation est

souvent en défaut...»

Le fils aîné de la marquise, Louis-Philippe, âgé alors de treize ans, a

voulu ajouter un mot pour le marquis de Raigecourt. «Je ne veux pas

laisser partir la lettre de ma pauvre mère sans vous dire, Monsieur le

marquis, combien je vous aime et vous révère.

«C'est un grand bien que l'étourderie du triple traître Dumouriez; c'est

un grand bien que la rude école qu'il a fait faire au prince de Cobourg

ait démasqué des vues fâcheuses. En vain voudra-t-on nous replonger dans

la boue de la Constitution; une fois à l'œuvre, les puissances

ouvriront les yeux sur l'abîme qu'elles se creuseraient, en donnant gain

de cause à un peuple rebelle, en déshonorant la Royauté et en

prolongeant une anarchie contagieuse pour le reste de l'Europe. Si j'en

crois ce qu'on m'écrit, tout va aller le mieux du monde. Je ne me presse

pas plus de jouir que de me désespérer; mais l'état où nous sommes est

fait pour donner de l'espoir; j'aurai une grande satisfaction à vous

embrasser en France.»

Mme de Raigecourt a été très souffrante, elle est sur le point

d'accoucher, et elle écrit fort peu. Installée à Dusseldorf--son mari

est toujours à l'armée des princes--elle a donné signe de vie le 19

juin. Mme de Bombelles lui répond peu de jours après, lui marque son

regret qu'ayant une nouvelle installation à faire elle n'ait pu pousser

jusqu'en Suisse, à Constance par exemple. «On y vit à assez bon compte;

toute la colonie française qui s'y trouve est en général bonne

compagnie; nos curés s'y conduisent comme des anges, et les bourgeois,

les paysans de Constance et de la banlieue ont pour eux la bienfaisance

la plus touchante.» Que ne peut-elle soigner son amie pendant ses

couches! Dans leur affligeante situation, c'eût été une consolation de

se réunir souvent et de causer à loisir de l'infortunée princesse et de

tous leurs intérêts, car elle est bien persuadée que leurs cœurs

ulcérés battent à l'unisson.

Voici de l'ardeur politique: «L'inquisition, la tyrannie sont portées au

comble, mais le joug du parti de la Montagne est si affreux qu'il est

impossible que les plus lâches ne cherchent bientôt à le secouer. Les

projets de Gaston tiennent du miracle[279]: Nantes doit être soumis[280]

à présent; il paraît que la Normandie se réunira à la Bretagne pour se

soulever[281], et il se pourrait, si les choses continuent, que nous

dussions notre salut à ce même Gaston que les princes ont renvoyé

honteusement de Coblentz, l'an passé.

[279] Mme de Bombelles partageait les illusions de beaucoup

d'émigrés et de royalistes sur Gaston, perruquier, général de

quelques jours, qui commanda le soulèvement de Challans et fut

tué le 15 avril 1793 à Saint-Gervais. De faux rapports avaient

fait de lui le commandant de Longwy, qui avait ouvert ses portes

aux princes en 1792, et beaucoup s'imaginaient que tous les

insurgés vendéens étaient commandés par le général Gaston. Voir

les _Mémoires_ de Mme de la Rochejacquelein, t. I, p. 105, édit.

Dentu.

[280] Nantes fut attaquée le 29 juin par les troupes de Charette

et de Cathelineau. L'armée royale dut se retirer après dix-huit

heures de combat. Cathelineau était blessé à mort dans l'attaque

et mourait quelques jours après.

[281] Pour le mouvement fédéraliste, voir Du Chatellier,

_Histoire de la Révolution en Bretagne_; Cf. _Carrier à Nantes_,

Plon, 1897.

Autant qu'elle peut, Mme de Bombelles suit le mouvement de la guerre aux

frontières. «Nos sièges vont bien mal; celui de Mayence est une

plaisanterie, et à la manière dont il s'y prend, il pourra ressembler à

celui de Troie. Il y a dans l'armée prussienne une lenteur bien

extraordinaire et qui n'est pas naturelle; le temps nous dévoilera ce

mystère. Le brave prince de Cobourg fait tout ce qu'il peut, et je

parierais que Valenciennes sera pris avant Mayence[282].»

[282] La capitulation de Mayence est du 22 juillet. Celle de

Valenciennes du 1er août.

Il est des choses qu'elle ignore dans la politique des princes et des

différents chefs émigrés. «Je ne crois pas que le baron (de Breteuil)

intrigue contre les princes, et je puis bien vous assurer que, si la

contre-révolution a lieu, et qu'il y soit pour quelque chose, il ne

voudra aucune nouvelle Constitution et remettra toutes choses sur leur

ancien pied, _sauf les abus_.»

Le marquis de Bombelles s'est rendu à Constance, il en revient avec

l'archevêque de Paris et le marquis de Juigné...

Au milieu de ces allées et venues d'émigrés, la marquise a conservé à la

fois ses tristesses et ses illusions. En Gaston, l'éphémère général

vendéen, elle a placé son espérance, ignorant que depuis longtemps le

perruquier-soldat est mort. Elle s'est réjouie de la reddition de

Mayence; le jour même où Valenciennes a capitulé elle s'attend à

éprouver le même plaisir.

«Je ne sais si je vous ai mandé que nous avions vu passer Sémonville et

Maret, l'un en qualité de ministre plénipotentiaire de la République

française à Constantinople, le second avec la même qualité à Naples pour

remplacer mon frère. Ces vilains Jacobins ont poursuivi leur route par

les Grisons et allaient entrer en Italie, lorsque des sbires milanais

les ont arrêtés[283] à Novale, sur le bord du lac de Côme. On les a

conduits prisonniers à Milan et on a laissé aux femmes qui étaient avec

eux la liberté de faire ce qu'elles voudraient. Il était important

d'empêcher Sémonville de répandre à Constantinople dix-sept mille louis

qu'il avait échangé en or à Bâle(?) Il l'était aussi d'ôter au Roi de

Naples l'embarras et le dégoût d'avoir à recevoir un nouveau

perturbateur de l'ordre public.

[283] Maret, le futur duc de Bassano, Huguet de Montaran de

Sémonville, futur marquis de Sémonville et grand référendaire de

la Cour des Pairs, alors agents diplomatiques de la République,

furent en effet arrêtés le 25 juillet. L'Autriche, violant le

droit des gens--avec le but de se faire des otages--les fit

enfermer dans la forteresse de Kufstein, en Tyrol. Ils y

demeurèrent jusqu'en 1795, époque où ils furent échangés contre

Madame Royale. On doit croire qu'en traversant l'Italie, les deux

envoyés étaient chargés de promettre à Florence, Venise et Naples

la conservation des jours de la Reine, à condition que ces trois

États feraient un traité d'amitié avec la France. Voir: _Maret

duc de Bassano_, par le baron Ernouf;--Sur la captivité de

Kufstein cf. les papiers Bassano publiés dans _le Carnet

historique et littéraire_, année 1899. Sur la généalogie des

Montholon-Sémonville, voir les _Souvenirs_ de la comtesse de

Montholon publiés par le vicomte du Couédic et le comte Fleury,

Emile Paul, 1901.

Mme de Bombelles partage les préventions de son entourage contre les

diplomates républicains, ignorant en quoi les dessous de leur mission

auraient pu contribuer à sauver la Reine, et elle ajoute naïvement: «En

bonne conscience, il n'y a pas moyen de plaindre cette mesure, toute

sévère qu'elle est[284].»

[284] Les émigrés semblent s'être complus à souligner d'étrange

sorte la façon peu courtoise dont Sémonville et Maret avaient été

accueillis en Suisse. Sémonville se plaint à Barthélemy

ambassadeur auprès de la république helvétique: «A Coire, M. de

Bombelles, considéré comme le chef des émigrés, avait retenu une

chambre pour voir de la fenêtre les insultes dirigées contre

nous. Un silence absolu et l'attitude du mépris devaient être

notre seule réponse jusqu'à une provocation directe. Elle n'a

point eu lieu; mais ce complément d'outrages n'était pas

nécessaire pour que vous fussiez instruit d'un fait aussi

contraire aux principes professés pour le conseil helvétique.»

Papiers de Barthélemy, publiés pour la Commission des Archives

diplomatiques, par Jean Kaulek.

Puis encore des nouvelles de Vendée plus ou moins exactes: «Les

nouvelles que nous recevons dans l'instant nous apprennent que Santerre,

de son propre aveu, a été bien battu par Gaston[285]; mais nous n'avons

point de détails; ils doivent être excellents, puisque Santerre appelle

le jour de la bataille une _fatale journée_.»

[285] Il ne pouvait être question de Gaston, mort depuis trois

mois. Mais quatre jours après la mort de Cathelineau, le 18

juillet, Santerre fut battu à Villiers par les Vendéens de la

Rochejacquelein et de Lescure. Santerre ne put s'échapper qu'à

grand-peine. Voir les _Mémoires_ de Mme de la Rochejacquelein et

Savary, _Guerre des Vendéens_, t. II.

Les nouvelles envoyées de Dusseldorf et de Coblentz ne sont pas pour

rassurer Mme de Bombelles, renseignée d'ailleurs par les journaux de

Berne. Elle passe d'un extrême à l'autre, un instant se figurant que la

Reine va périr sans jugement, un autre, au contraire, que rien n'est

perdu et qu'elle peut encore être déclarée innocente. «Sans le secours

de la religion, c'est à perdre la tête.»

Dans sa famille même, quelqu'un l'a perdue. «Je ne sais, écrit Angélique

à la marquise de Raigecourt, le 30 août, si vous avez lu dans les

papiers publics le chagrin particulier que j'ai éprouvé: mon pauvre

beau-frère, M. de Soucy[286], s'est cassé la tête d'un coup de pistolet

au moment où on l'arrêtait, bien sûr d'être guillotiné, étant d'un parti

royaliste qui s'était formé en Normandie; il laisse sa femme et six

enfants à la mendicité, sa malheureuse mère au désespoir; elle ignore

cependant qu'il s'est tué lui-même; que n'a-t-il émigré comme les

honnêtes gens? Il a craint la misère et n'a pas assez calculé que la

Providence n'abandonne pas ceux qui mettent en elle toute leur

confiance; s'il se fût réuni à nous, nous l'aurions soutenu de notre

mieux... Mon frère est toujours à Naples, ne sachant que devenir.

L'arrestation de Maret le laisse dans le plus grand embarras...»

[286] Le marquis de Soucy, fils de la sous-gouvernante des

Enfants de France avait, on se le rappelle, épousé sa cousine,

Mlle de Mackau, sœur d'Angélique.

Rien de nouveau pour la Reine. On sait seulement que les papiers

relatifs au procès ne sont pas rassemblés et qu'on va s'en occuper.

Encore des illusions. Le baron de Breteuil veut s'imaginer que le procès

se terminera par la déportation. «Dieu le veuille! mais je crains bien

que le désir que nous en avons ne fasse sentir aux Jacobins combien ils

feraient mal de se dessaisir d'un tel otage.»

La marquise revient sur le même sujet dans la lettre suivante, et, bien

en train de faire fausse route elle insiste: «Je voudrais me livrer à

l'espoir, mais j'en ai bien peu et ne puis me flatter que nos monstres

de Jacobins laissent échapper une proie qui, nécessairement, par le

récit de ses malheurs, ses moyens de persuasion, redonnerait aux

puissances une énergie qu'elles n'ont pas encore bien connue...»

Et c'est ainsi que, leurrée d'espoirs, bercée d'illusions, Mme de

Bombelles passe tristement à Wartegg, avec ses jeunes enfants et un

petit cercle d'amis dont les Régis, le commencement de l'automne. Son

mari et son fils aîné voyagent en Suisse avec leurs «amis» Wynn...

Les nouvelles arrivent peu à peu, le procès se déroule, enlevant

graduellement toute parcelle d'espérance; quatre jours qui sont des

siècles où Marie-Antoinette est abreuvée d'accusations la plupart

injustifiées, d'outrages et de hontes..., la condamnation...,

l'exécution de celle «dont la mort fut un crime pire que le

régicide[287]».

[287] Opinion de Napoléon, _Mémoires d'un ministre du Trésor

public_, t. III.--«Paris n'a plus un crime à commettre, écrivait

le cardinal de Bernis. Le dernier ajoute à tous les autres un

degré d'horreur et d'infamie inconnu jusqu'à aujourd'hui.»

Le 7 novembre, Angélique écrit à son amie Mme de Raigecourt: «Je n'ai

pas eu le courage de vous écrire, ma chère petite, depuis le massacre de

notre infortunée Reine[288]. J'en ai été d'autant plus attérée que le

baron de Breteuil croyait être sûr qu'elle serait sauvée, nous mandait

sans cesse de ne pas nous effrayer des apparences. Il comptait

apparemment sur le crédit de Danton qui était gagné[289]; de sorte qu'en

apprenant la mort de cette malheureuse princesse, ayant ignoré même ses

interrogatoires, nous avons été accablés comme par un coup de foudre.»

[288] Le 16 octobre.

[289] Gagné est exagéré, mais Danton avait fait répondre à Mercy

que la mort de la Reine n'entrait pas dans ses calculs.

Mme de Bombelles a déploré la mort de sa Reine en termes dignes; mais,

«la première impression passée, la religion est venue à mon secours», et

elle se demande, ayant appris par la bonne Mme de Chazet que la Reine

est morte «dans les meilleurs sentiments[290]», si elle n'est pas plus

heureuse maintenant. «Ces réflexions, ajoute-t-elle, m'ont tellement

soulagée qu'en pleurant encore, cependant, c'est de l'envie que je porte

à cette nouvelle victime, et je dis à Dieu, du fond du cœur, que votre

sainte volonté soit faite.»

[290] Marie-Antoinette avait reçu, à la Conciergerie, les secours

spirituels d'un prêtre non assermenté, l'abbé Magnin, mort curé

de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le fait a été démontré par M. de la

Rocheterie, _Revue des questions historiques_, janvier 1870. La

même question a été traitée dans la même revue par M. Victor

Pierre, janvier 1890.

Au delà de la mort de la Reine elle en entrevoit une autre, et cette

expectative est pleine d'angoisses; «L'attente de sa mort me met au

supplice, écrit-elle, ne se faisant plus d'illusions... Je suis sans

espoir. Cette abominable Révolution ne craindra pas de commettre un

nouveau crime et calculera combien l'intérêt que causera notre

princesse, une fois qu'elle serait déportée, ajouterait à l'horreur

qu'inspirent tous ces monstres.» Avec l'annonce de sa mort, Mme de

Bombelles a pris connaissance des derniers interrogatoires; elle y

trouve le plan bien arrêté de confondre Madame Élisabeth dans les mêmes

crimes que la Reine. «L'inculpation qu'ils lui ont faite déjà, dans la

ridicule et atroce accusation contre la Reine au sujet de son fils,

prouve leur projet, mais qu'ils disent, inventent tout ce que l'enfer

leur fournira; jamais ils n'altèreront une réputation sans tache, même

aux yeux les plus forcenés... J'attends en frémissant chaque courrier,

et jour et nuit, notre adorable princesse est présente à mon

imagination, livrée à ces furieux et terminant une vie remplie de

vertus, de courage et de bienfaisance...»

De novembre à mai sa correspondance avec le marquis et la marquise de

Raigecourt a cessé. Impossible donc de faire autre chose que deviner

les alternatives d'illusion et de désespérance par lesquelles passa la

Marquise[291].

[291] Voir Ferrand,--Éloge de Madame Élisabeth.--_Notes de Mme de

Bombelles._

* * * * *

Le 1er mars, Mme de Bombelles accoucha d'une fille. Les notes

manuscrites du comte de Régis nous donnent de minutieux détails sur

l'événement intime qui réjouit la petite colonie de Wardeck. La jeune

mère eut un accouchement très heureux; l'enfant fut baptisée le même

jour; la Reine de Naples avait accepté d'être marraine et s'était fait

représenter à la cérémonie par le chevalier de Bressac. «Nous nous

sommes tous rendus en voiture à Roschach, à quatre heures de

l'après-midi. On a mis à cette cérémonie tout l'appareil et toute la

décence qui convenaient à la qualité de l'auguste marraine.» M. de Régis

nous dit encore que le prince de Direntis, en crosse et en mître, a fait

le baptême en présence du curé, qu'il était accompagné des coureurs du

prince-abbé venus pour faire cortège. Il y eut grande musique et «toute

la pompe qu'on a pu donner». La petite «nouvellement née» recevait les

noms de Caroline-Marie-Antoinette, suivant le désir exprimé par la

marraine.

Dans ces notes, «on pourrait suivre pas à pas les allées et venues des

émigrés voisins du lac de Constance; ils aiment à se rendre visite les

uns aux autres, ils sont les hôtes du prince-abbé ou de ceux qui ont pu

conserver un semblant de maison. On vit bien simplement à Wardeck, où

Mme de Bombelles fait payer au comte de Régis, avec sa femme, son fils

et un domestique, la modique somme de trois à quatre louis par mois,

mais on y est hospitalier: le registre note des dîners donnés à la

princesse de Nassau-Siegen ayant avec elle les comtes d'Agoult et

d'Albignac et le marquis d'Aragon[292], marié à une fille naturelle du

prince de Nassau; au comte de Juigné, au marquis de Vérac, ancien

ambassadeur; au comte de Rougé, au marquis de Pracomtal, au comte de

Fernan-Nunez, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris; au marquis et à la

marquise des Monstiers-Mérinville. Avec ces derniers, Mme de Bombelles a

pu parler à cœur ouvert de Madame Élisabeth.

[292] Dont un descendant devait écrire plus tard l'histoire du

prince de Nassau-Siegen.

Jusqu'au dernier moment Mme de Bombelles s'était fait des illusions sur

le sort de la princesse.

Le réveil fut terrible. La nouvelle de l'exécution de la princesse[293]

«l'écrasa comme un coup de foudre», écrit-elle après au marquis de

Raigecourt. L'émotion fut en effet si vive qu'on craignit un instant

pour sa raison. Mme de Bombelles était encore au lit, lorsque

parvenaient à Wardeck, en mai 1794, les journaux porteurs de la

nouvelle. Le château est en rumeur; un domestique entra dans la chambre

le visage couvert de larmes et prononce à peine le mot terrible. La

marquise pousse un cri et retombe sur son oreiller. Son mari arrivant à

l'instant cherche à la soutenir, et elle fait effort pour se relever,

mais, «l'excès de sa sensibilité intervertissant les mouvements de la

nature», un éclat de rire effrayant se manifeste sur son visage baigné

de pleurs. C'est la démence de la douleur, «démence effrayante qui eût

peut-être été sans remède si la tendresse ingénieuse de M. de Bombelles

ne se fût avisée, sur-le-champ d'un moyen de diversion pour rappeler la

nature à elle-même. «Ses enfants! s'écria-t-il, ses enfants!» Ceux-ci

savaient déjà qu'ils avaient perdu celle qu'ils pouvaient aussi appeler

leur mère. Ils entrent et se jettent sur le lit de l'infortunée. Leurs

cris, leurs caresses, le vif sentiment des deux aînés, la naïve et

touchante effusion des plus jeunes, le nom d'Élisabeth répété au milieu

de tous les accents de la douleur, la confusion déchirante qui régnait

autour de ce lit, où toutes les affections donnaient le spectacle des

plus douces comme des plus poignantes émotions, produisirent chez Mme de

Bombelles une réaction salutaire qui la rendit à elle-même. Elle était

sauvée[294].»

[293] Madame Élisabeth fut guillotinée le 10 mai 1794. On sait

avec quelle douceur mourut la sainte princesse. Il faut lire,

dans le beau livre de M. de Beauchesne, la scène sublime où les

compagnes de son martyre vinrent, sur l'initiative de Mme de

Crussol, embrasser la princesse et lui demander sa bénédiction.

Lire aussi _Pages sombres_, livre récent où Mme la duchesse de

Brissac a raconté cette scène avec émotion.

M. Dassy l'avait aperçue par hasard dans le trajet qu'on lui

faisait suivre pour la conduire au supplice. Il fut tellement

affecté de cette vision que, rentré chez lui, il répondit à sa

femme qui le pressait de s'expliquer sur le changement survenu

dans sa personne: «J'ai reçu le coup de la mort; je viens de

rencontrer et de reconnaître dans une charrette un ange allant à

l'échafaud.»

[294] Éloge de Madame Élisabeth.

Sans doute Ferrand a pu dramatiser outre mesure la scène, prêter plus de

paroles qu'ils n'en avaient dites à ceux qui entouraient Mme de

Bombelles lorsque la mort de sa royale amie vint la frapper comme un

coup de massue; ce qu'il n'a certes pas exagéré, c'est la douleur

vraie, poignante, l'écrasement profond où fut jetée la marquise pendant

nombre de jours. Elle fut malade, obligée de s'aliter, veillée par ceux

qui craignaient un transport au cerveau.

Quand, le 28 mai, elle écrit au marquis de Raigecourt, elle a sinon

apaisé son chagrin, du moins repris ses états, elle apprécie les

événements avec une tristesse que la religion rend plus résignée, mais

que l'on sent profonde et inconsolable. Elle avait voulu espérer

jusqu'au dernier moment comme espérait Mme de Raigecourt: «La nouvelle

du martyre de la princesse aura été pour elle un coup de foudre comme

elle l'a été pour moi.» Elle espérait, et pourtant elle concède que si

atroce était sa vie qu'elle est maintenant plus heureuse «et

bienheureuse[295]».

[295] Le comte de Régis écrit ceci à la date du 19 mai: «Nous

avons reçu l'affreuse nouvelle de la mort de Madame Élisabeth,

qui a été sacrifiée et massacrée par les mêmes scélérats qui ont

immolé le Roi et la Reine...» Après des réflexions sur les

«monstres qui composent le tribunal dit révolutionnaire», M. de

Régis ajoute: «Mme de Bombelles, qui avait été sa dame de

compagnie et son amie de cœur, perd en elle tout ce qu'il est

possible de perdre; aussi est-elle affectée de cette mort autant

que peut l'être un cœur aussi honnête et aussi sensible que le

sien. Il n'y a qu'un seul sentiment parmi nous: celui de la plus

profonde horreur pour les scélérats bourreaux et tyrans de la

France, et celui de l'affliction que nous cause la perte d'une

princesse si vertueuse, ainsi que du plus tendre intérêt pour son

amie, que cette mort a mise dans un état pitoyable.»

«Je l'invoque sans cesse; cependant je vous l'avoue, je suis encore bien

faible et ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle n'existe plus et aux

détails que nous donnent les papiers publics de son trépas. Grand Dieu!

quel excès d'atrocité, et quel excès de vertus dans notre adorable

martyre! Elle est morte comme elle avait vécu, en invoquant Dieu et en

montrant le courage le plus sublime.»

«Votre lettre du 18 que je viens de recevoir, continue la marquise, a

été pour moi une bien douce consolation. Quoi! cette adorable princesse

s'est occupée de moi en pensant à laisser après elle des souvenirs à ses

amis. Oh! avec quelle sensibilité je recevrai ces précieuses lignes! de

quelle reconnaissance mon cœur est déjà pénétré! Tâchez, tâchez, je

vous en conjure, de me faire parvenir le plus tôt possible cette

adorable lettre que je mettrai toute ma vie au nombre des bienfaits de

la Providence envers moi[296].»

[296] Cette dernière lettre de Madame Élisabeth est donnée plus

loin.

Après l'expression des regrets personnels, après l'admiration de nouveau

formulée pour le courage et l'abnégation de la princesse, on peut

pressentir les témoignages de foi sincère où la marquise cherche et

trouve sa consolation: «... C'est une grande douceur de n'avoir que ces

souvenirs touchants, édifiants de toute la vie de l'amie qu'on pleure,

et de pouvoir douter sans manquer à tout ce que la foi nous prescrit du

bonheur dont elle jouit dans le ciel... Prenons donc courage et ne

regrettons plus notre séparation d'avec notre protectrice, puisque

toutes les jouissances de ce monde ne sont rien auprès de celles du

ciel, et que, loin d'être heureuse, elle souffrait tout ce qu'il est

possible de souffrir.»

En mémoire de la princesse, un service va être célébré à Roscharck:

l'évêque de Châlons, Mgr Jules de Clermont-Tonnerre, officiera dans

quelques heures. Mme de Bombelles s'émeut de nouveau à la pensée de ce

service où il lui faudra tant prendre sur elle. «Mes organes sont encore

si faibles que je crains l'impression que me fera le deuil de l'église.

Je voudrais ne pas faire de scène et me contiendrai le mieux que je

pourrai. Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'aurais, et sitôt,

ce devoir pénible à rendre à la mémoire de ma princesse, moi qui avais

calculé souvent avec plaisir que, plus vieille qu'elle, je n'aurais pas

à la pleurer?»

De cette époque c'est la dernière lettre que l'on possède parmi les

lettres échangées entre Bombelles et Raigecourt. En regard des

impressions de notre Angélique, on regrette de ne pouvoir placer celles

d'une autre amie de cœur de Madame Élisabeth. «Rage», aussi, pleure sa

princesse. On se rappelle avec quelle insistance elle avait supplié

Madame Élisabeth de lui laisser reprendre sa place auprès d'elle: il

n'est pas impossible de se figurer ce que fut la douleur de cette autre

amie fidèle de la princesse martyre.

Il vient d'être question d'une lettre de Madame Élisabeth, que Mme de

Bombelles suppliait M. de Raigecourt de lui envoyer au plus tôt.

En quittant la France en 1790, Mme de Raigecourt avait en effet reçu des

mains de Madame Élisabeth un paquet cacheté avec ordre de ne l'ouvrir

qu'après la mort de la princesse. Le paquet renfermait une lettre pour

le roi Louis XVI, une pour le comte d'Artois et une troisième pour Mme

de Bombelles. Le tout était remis dans les mains du comte d'Artois après

la mort de Madame Élisabeth et il ne semble pas que le prince se soit

hâté d'envoyer à la marquise la lettre qui lui était adressée et

qu'avait dû lui réclamer M. de Raigecourt, puisque Mme de Bombelles,

encore que cette démarche pût lui être pénible en raison des rapports de

son mari avec le frère du Roi--s'est décidée à lui écrire le 17 juillet.

Le comte d'Artois répond de Hamm, le 1er août, et sa lettre est fort

courtoise. La tendre amitié qui l'unissait à sa malheureuse sœur et la

cruelle douleur où cette perte le plonge sont trop connues de Mme de

Bombelles pour qu'elle ne soit pas certaine «qu'il aurait exécuté

sur-le-champ ses dernières volontés, s'_il avait eu les moyens d'envoyer

un courrier_ et s'il n'avait craint de compromettre un trésor que rien

ne peut remplacer». Il ajoutait: «Je regarde comme un ordre de l'ange

que Dieu nous a enlevée et je ne perds plus un instant pour vous

l'envoyer.[297] Croyez, Madame, que les amis de ma malheureuse sœur

auront toujours les plus grands droits sur mon cœur et que je

rechercherai avec empressement toutes les occasions de vous donner

personnellement des preuves de ma véritable affection[298].»

[297] Lettre publiée dans les _Mémoires_ d'Alissan de Chazet.

[298] Alissan du Chazet, _op. cit_. Feuillet de Conches,

_Correspondance de Madame Élisabeth_.

Le comte d'Artois, dans cette démonstration d'amitié, ne pouvait être

tout à fait sincère; nous connaissons ses sentiments pour M. de

Bombelles. Néanmoins il s'exécuta; la dernière volonté de sa sœur et la

lettre parvinrent à son adresse[299].

[299] Plus tard, en 1796, et non en 1804, comme l'écrit M.

Daudet, le comte d'Artois, devenu plus juste, écrira au comte de

Vaudreuil: «M. de Bombelles a pu avoir des torts envers moi, mais

je ne dois pas oublier que sa femme était l'amie de ma

malheureuse sœur, et qu'en mourant elle m'a recommandé la

famille de son amie.»--L. Pingaud, _Correspondance de Vaudreuil_,

t. II, 268.

Les adieux de Madame Élisabeth, bien des fois publiés, étaient conçus en

ces termes:

«Comme je viens, ma petite Bombe, de relire mon testament, de voir que

je t'y recommande aux bontés du Roi et que je te laisse mes cheveux, il

faut bien que je te dise moi-même que je me recommande à tes prières et

puis que je te répète encore une petite fois que je t'aime bien. Prie

bien pour le comte d'Artois, convertis-le par le crédit que tu dois

avoir dans le ciel, et contribues-y toi-même, si tu le peux. Tu donneras

de mes cheveux à Raigecourt. Tu ne m'oublieras (_sic_) ni l'une ni

l'autre, mais ne va pas me regretter assez pour te rendre un peu

malheureuse. Adieu; sais-tu bien que les idées que tout cela laisse ne

sont pas gaies? Il faudrait pourtant s'en occuper surtout dans ce

moment. Je t'embrasse de tout mon cœur.»

Les Dernières Années du Marquis et de la Marquise de Bombelles · 第 26 / 45 题