Le Roi et la Reine correspondent avec les souverains
étrangers.--Instructions au maréchal de Castries.--Plaintes de
Calonne.--Mission donnée à Bombelles.--Son arrivée à
Saint-Pétersbourg.--Genêt et Esterhazy.--Attitude de Catherine
II vis-à-vis de Bombelles.--Sa rancune contre Breteuil.--Echec
de la mission de Bombelles.--Catherine II et la Pologne.
Malgré sa cruelle situation de monarque prisonnier, Louis XVI s'était
fait illusion qu'une démarche personnelle en cette fin de 1791 pèserait
encore de quelque poids auprès des Cours de l'Europe. En même temps que
le baron de Goguelat était envoyé à Coblentz pour atténuer l'effet des
sommations adressées aux émigrés, le baron de Vioménil se rendait à
Bruxelles, chargé pour le baron de Breteuil d'un paquet de lettres
confidentielles que l'agent général du Roi trouverait le moyen de faire
parvenir à destination.
Ces lettres, adressées au Roi de Prusse et à l'Empereur Léopold, au Roi
de Suède et à l'impératrice Catherine tendaient au même but. Le Roi et
la Reine--car dans cette correspondance ils s'étaient partagé la
rédaction--revenaient sur l'idée d'un «Congrès appuyé d'une force armée,
comme la meilleure manière pour arrêter les factieux et donner les
moyens de rétablir un état de choses plus désirable».
Breteuil avait mission d'appuyer de la façon qu'il jugerait convenable
les demandes qu'exposeraient ces lettres. Louis XVI et la Reine
n'étaient pas sans sentir l'effet que devait produire dans l'entourage
des princes le choix de Breteuil, aussi le Roi avait il écrit en même
temps au maréchal de Castries, alors à Cologne, priant l'ancien ministre
de s'occuper activement des affaires royales, d'être l'intermédiaire
entre les princes et Breteuil. Ce dernier envoyait aussitôt à Cologne le
marquis d'Autichamp et M. de Vioménil pour appuyer la lettre du Roi par
une lettre engageante de sa propre main.
Un peu surpris de cette démarche dont, à première vue, il ne comprenait
pas le sens--sous couvert d'un rapprochement avec ses frères, Louis XVI
comptait bien que le maréchal choisi par les princes pour le représenter
ne ferait rien sans consulter Breteuil,--Castries consulta l'évêque
d'Arras, Mgr de Conzié, qui se trouvait de passage à Cologne. Celui-ci,
homme d'intrigue et d'ambition, flaira un rôle à jouer. Il partit pour
Coblentz, négocia avec assez d'habileté pour que les princes prissent
une décision conforme aux désirs du maréchal. Ils accueillirent avec un
apparent empressement la proposition de Louis XVI, se déclarèrent prêts
à entrer en rapports avec Breteuil, déclarant bien haut: «Le
rapprochement que nous désirions tant avec les Tuileries est enfin
opéré. Le Roi et la Reine nous rendent justice.»
Sur ce pied d'égalité, l'entente avait peu de chance de durer, si tant
est que l'empressement des princes eût été sincère. Là où le Roi et
Breteuil entendaient une soumission complète aux ordres venant des
Tuileries, le conseil de Coblentz n'admettait au contraire qu'un quitus
donné d'avance par le Roi aux actes des princes. Le maréchal s'y trompa;
il conseilla à Breteuil de rester dans l'ombre, de se contenter de
donner le plan tandis que les princes agiraient secrètement auprès des
Cours. Breteuil ne se hâta pas de répondre, mais en même temps il
interprétait ses ordres dans le sens le plus étroit, semblant exiger des
princes la révélation de tous leurs projets, se tenant, lui, en
revanche, dans la plus grande réserve et taisant les projets du Roi.
Ce que la cour de Coblentz appelait «la duplicité de l'agent du Roi» ne
pouvait guère consolider l'apparente réconciliation. Calonne se
plaignait hautement. Le 9 janvier il écrit à l'abbé Maury à Rome: «Le
gros baron veut se rapprocher ou paraît vouloir se rapprocher de ce
côté-ci. On ne se recule pas et ce que l'on vous a dit du maréchal de
Castries intermédiaire est vrai. Ce dernier est loyal et nous nous y
fions. Il voit déjà de lui-même de quel bois on se chauffe à Bruxelles
et il n'en est pas plus édifié que nous.» Le même jour, il répondait au
baron de Talleyrand représentant des princes à la cour de Naples: «On
veut éloigner les princes, à quelque prix que ce soit, et les mettre
hors de chose pour pouvoir en disposer à son gré. Bruxelles semble
particulièrement s'acharner à ce dessein et la maudite influence de
l'intrigant baron de Breteuil se fait encore sentir[198].»
[198] _Correspondance_ de Calonne et du maréchal de Castries. M.
E. Daudet, _Coblentz_.
Dans ces conditions, l'alliance prétendue ne pouvait porter des fruits
utiles. L'Europe allait bientôt recueillir les preuves du désaccord des
membres de la famille royale, désaccord qui ne faisait que s'accroître
et s'envenimer et compromettait ainsi les dernières espérances de la
monarchie.
En faisant parvenir aux Souverains les lettres dont il était chargé,
Breteuil se voyait forcé du reste, bon gré mal gré, de suivre les
négociations qu'elles entraînaient, et cela à l'insu des princes qui y
étaient visés. Dans sa lettre au roi de Suède, Louis XVI, après avoir
énuméré les avantages d'un Congrès, disait: «Cela vaudrait mieux qu'une
attaque des princes qui, malheureusement entourés de personnes aigries,
ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de
leurs projets.» En conclusion, il spécifiait que «leur intervention
devait être évitée et que Breteuil était seul chargé de négocier[199].»
Au roi de Prusse, Louis XVI a écrit dans le même sens[200]. La lettre
adressée à l'empereur Léopold est accompagnée d'un appel de la Reine à
Mercy: «Que mon frère se persuade donc bien que nous ne pouvons tenir à
une Constitution qui fait le malheur et la perte de tout le royaume...
Notre sort va être entièrement entre les mains de l'Empereur... J'espère
qu'il se montrera mon frère et le véritable allié du Roi... On ne peut
plus différer, voilà le moment de nous servir. Si on le manque, tout est
dit, et l'Empereur n'aura plus que la honte et le reproche à se faire
aux yeux de l'univers d'avoir laissé traîner dans l'avilissement,
pouvant les en tirer, sa sœur et son beau-frère[201].»
[199] Louis XVI à Gustave III. Feuillet de Conches, IV, 271.
[200] Feuillet de Conches, IV, 269, VI, 15;--Flammermont,
_Négociations secrètes de Louis XVI et du baron de Breteuil_,
Paris, 1885.
[201] Marie-Antoinette à Mercy, 25 novembre, 16 décembre 1791,
Arneth, p. 261, 231.
A Catherine enfin, Marie-Antoinette avait écrit dès le 3 décembre, et
cette lettre plus importante, dont on escompte l'action décisive, fait
l'objet d'une distinction spéciale. Des développements verbaux doivent
l'expliquer, et pour cette mission délicate où un homme habile et rompu
aux affaires diplomatiques est nécessaire le baron de Breteuil,
imprudemment sans doute, a désigné le marquis de Bombelles
qu'indiquaient tout naturellement sa longue carrière et son dévouement,
mais qu'aurait pu faire écarter la suspicion et même l'aversion où le
tenaient les princes. Pourquoi n'avoir pas confié la mission au comte
Valentin d'Esterhazy, qui de longue date s'était fait remarquer par son
attachement à la Reine? Bien que depuis six mois, il représentât les
princes à Saint-Pétersbourg, il ne se fût pas dérobé à l'honneur de se
faire porte-parole des messages royaux. Sans doute le nom d'Esterhazy
avait été prononcé, on n'était pas sans compter sur son appui à un
moment donné, mais il était trop inféodé à la politique des princes, et
le Roi n'avait pas voulu qu'il fût le seul négociateur. D'où ce choix de
Bombelles qui devait irriter au suprême degré les frères du Roi, dès
qu'ils furent au courant de sa mission. Il ne semble pas que Breteuil,
en le désignant, se soit bien rendu compte des colères qu'il allait
déchaîner à Coblentz, et cela au moment où, après de vives blessures de
part et d'autre, d'apparentes tentatives de rapprochement
s'esquissaient entre les conseils du Roi et le «Cabinet» Calonne,
négociations compliquées où lui, Breteuil, avait rôle capital à jouer.
Le baron, il faut l'avouer, en cela d'accord avec Vaudreuil et tous les
coryphées du clan adverse, eût fait la gageure d'embrouiller les cartes
qu'il n'aurait pas fait plus incompréhensible choix.
Appelé par Breteuil, Bombelles était le 30 décembre à Bruxelles. Dès le
1er janvier 1792, il en repartait, se dirigeant en droite ligne sur
Saint-Pétersbourg, porteur de la lettre de Marie-Antoinette à Catherine,
d'un long mémoire de Breteuil pour l'Impératrice et pour le comte
Ostermann, ministre des Affaires étrangères, d'une copie des pouvoirs
donnés par Louis XVI à son agent général à l'étranger et de différentes
lettres de Fersen.
* * * * *
Les ambassadeurs français ne manquaient pas à la Cour de Catherine.
Genêt d'abord, représentant officiel du Gouvernement constitutionnel. Ce
frère de Mme Campan, qui avait des prétentions malheureuses à la
littérature (il avait publié avec commentaires deux odes d'Horace
reconnues apocryphes), avait succédé au comte de Ségur en 1789. La
diplomatie, où il ne brilla pas, lui réservait une foule de
mésaventures. L'emploi, il faut le dire, n'était pas aisé à remplir,
mais du moment où Simolin était demeuré à Paris avec son titre de
ministre plénipotentiaire--chargé par Ostermann «d'acheter le
patriotisme des députés qui gouvernaient la France[202]»--on pouvait
supposer que Genêt aurait une situation tenable. Il n'en était rien, et
sa mission ne fut qu'un long martyre. Saint-Priest l'avait depuis
longtemps cinglé du nom de «sot enragé». Catherine, qui l'appelait
«démagogue enragé[203]», se refusait à le voir et, dès la fin d'août
1791, le comte Ostermann lui signifiait l'ordre de ne plus paraître à la
Cour, tandis que le comte Bezborodko le traitait de «polisson» dans une
note qu'il remettait à l'Impératrice. Sa position était devenue
intolérable et, après les événements de juin 1792, il dut quitter la
Russie.
[202] _Correspondance_ de Simolin, Feuillet de Conches, t. I et
II.
[203] Catherine à Grimm, 1er septembre 1791.--Gustave III à
Fersen, 20 septembre.
A côté de Genet, les représentants officieux: le comte de Saint-Priest,
envoyé par le Roi, après son ambassade à Constantinople, ne fit que
passer et fut employé par Catherine à des missions à l'étranger. Le
jeune Sombreuil[204], envoyé en 1791, s'était vu écarter sur les
instances du comte Valentin d'Esterhazy[205].
[204] Fils du marquis Virot de Sombreuil, frère de l'héroïque
Mlle de Sombreuil, mort à Quiberon.
[205] Genêt à Montmorin, Forneron, t. I, 313.
Ce dernier est une ancienne connaissance[206]. L'ancien favori de
Marie-Antoinette était devenu favori du comte d'Artois, dont il avait,
comme gouverneur de Rocroi, facilité le passage dans les Pays-Bas.
Esterhazy était arrivé à Saint-Pétersbourg le 14 septembre 1791, investi
de la confiance des princes, chargé des messages de Monsieur et du comte
d'Artois pour l'Impératrice et d'une lettre du prince de Nassau pour le
général Platon Zouboff, qui, auprès de Catherine, commençait à
contrebalancer l'influence de Potemkin. Dirigé par Zouboff, présenté par
lui à l'Impératrice à l'Ermitage, Esterhazy avait pu, dès la première
audience, expliquer le but de sa mission, remettre les instructions des
princes.
[206] Voir _Angélique de Mackau, marquise de Bombelles_.
Catherine, qui considérait la Cour des frères de Louis XVI comme une
Cour souveraine, se trouvait bien disposée pour l'envoyé du comte
d'Artois.
Patronné par le comte de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche, Esterhazy
devait bientôt, à la Cour et dans la société russe, être accueilli de
telle façon que lui-même écrira «qu'il est impossible d'être mieux
reçu[207]». On va le voir profiter étrangement de cette faveur toute
exceptionnelle qui s'adresse à l'homme et non à l'envoyé de la famille
royale. Mme de Bombelles nous l'a montré[208] fort laid de figure, «mais
d'un caractère honnête qui séduisait par ses qualités solides, sa
franchise, son zèle et son désintéressement». Il y a là un sensible
euphémisme: Esterhazy avait de la finesse et de l'esprit, une ambition
insatiable qu'il dissimulait sous les dehors d'une franchise brutale,
celle-ci prenant auprès de Catherine les formes de la plus exquise
flatterie.
[207] Le comte Esterhazy à sa femme, Saint-Pétersbourg, 4
septembre 1791. Feuillet de Conches, t. IV. La comtesse Esterhazy
devait bientôt rejoindre son mari et tenir un grand état de
maison (_Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun).
[208] La marquise de Bombelles à son mari, Chantilly, 1781. Voir
la première partie de cet ouvrage.
Devenue méfiante envers les étrangers, l'Impératrice avait fait
exception pour Esterhazy; elle le traita avec une affabilité marquée,
l'admettant dans sa société la plus intime, l'hiver à l'Ermitage, l'été
à Tzarskoé Sélo ou dans les petits déplacements[209]. Et, en fait,
Esterhazy avait su plaire à tout le monde, non seulement à l'Impératrice
et à Zouboff, mais au grand-duc Paul, à toute la Cour. «Grand faiseur
de mots, écrit Rostopchine, d'Esterhazy occupe les femmes le long du
jour par son désespoir au sujet du Roi, et ses doléances arrangées
pendant la nuit font beaucoup d'effet et lui ont valu le titre d'homme
sensible[210]» Ni Rostopchine, ni Langeron ne semblent exagérer; il est
d'autres témoignages. Mme Vigée-Lebrun, qui appelle pompeusement
Esterhazy l'ambassadeur de France, a recours à sa protection pour se
faire présenter à l'Impératrice et reçoit de lui les instructions
cérémoniales. Un instant, malgré l'engouement de la société russe pour
son talent, elle se voit traitée avec méfiance parce qu'on la soupçonne
d'être envoyée par le comte d'Artois pour préparer les voies à un nouvel
ambassadeur[211], et il lui faut l'appui d'Esterhazy pour être reçue
favorablement.
[209] _Mémoires_ du comte de Langeron. _Aff. étrang._, mss.
[210] Lettres au comte Worontzoff.--Ch. de Larivière, _Catherine
II et la Révolution_.
[211] _Souvenirs_, t. I, p. 312.
Adulé, choyé, partout réclamé, Esterhazy mettait à profit
l'extraordinaire faveur dont il était l'objet. S'il ne perdait pas de
vue le complément d'un million de roubles qu'il était chargé de demander
et qui avait peine à sortir des coffres de l'Impératrice[212],
l'ambassadeur, assez peu scrupuleux, opéra largement pour lui-même et
réussit à se faire adjuger un lot des dépouilles des Polonais et
s'enrichit aux dépens des proscrits[213]. Il reçut des pensions, un
palais à Saint-Pétersbourg, des terres en Volhynie et en Podolie et, si
Catherine se payait de ses prodigalités par des plaisanteries d'un goût
douteux comme de faire chanter le _Ça ira_ et _la Carmagnole_ au fils
d'Esterhazy[214]; elle ne cachait pas le goût que lui avait inspiré
l'ambassadeur des princes et disait: «C'est mon bon ami, il n'est jamais
si heureux que quand il est avec moi.» Au fond, Esterhazy était de la
race de ces grands seigneurs cosmopolites qui, à l'école du prince de
Ligne, se créaient une patrie là où on les traitait bien. Ceci ne
l'empêchait pas de rester fidèle en même temps--ce qui peut paraître
étrange--à Marie-Antoinette et au comte d'Artois; du moment où ses
intérêts se trouvaient d'accord avec la mission qu'il s'était fait
confier, il marchait droit et aurait pu servir utilement la cause
royale[215], si la mauvaise volonté des princes, d'un côté, et la
politique occulte de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de l'autre,
n'avaient pas creusé un fossé profond entre deux rameaux rendus
impuissants par la division.
[212] Au mois d'août 1791, en réponse à une lettre flatteuse des
princes où ceux-ci la comparaient à Prométhée, dérobant un rayon
du soleil pour animer le vaste empire que Pierre le Grand avait
fait sortir du chaos, et... lui demandaient une grosse somme
d'argent. Catherine s'était exécutée de bonne grâce et avait
envoyé une traite de 2 millions de livres. Les princes trouvèrent
que ce n'était pas assez. Pour passer le Rhin, ne fût-ce qu'avec
10.000 hommes, «le génie de Catherine marchant devant eux», il
leur fallait un million de roubles, Catherine envoya plus tard la
moitié du complément demandé.
[213] Le domaine de Luka lui fut brusquement enlevé à la mort de
Catherine, et fit retour à son ancien propriétaire, M Zagortzky,
mais Paul Ier lui en donna un autre en Volhynie. Esterhazy,
_Mémoires_.
[214] Agé de sept ans, et que l'Impératrice avait nommé cornette
aux gardes à cheval, brevet du 1er février 1792. Le jeune
Esterhazy écrivit pour la remercier à l'Impératrice, qui répondit
à l'enfant. E. Daudet, _Mémoires_ du comte Esterhazy,
introduction.
[215] Esterhazy semble en effet s'être préoccupé avant tout du
Roi et de la Reine. Worontzoff l'assure, le baron de Stedingk le
répète dans sa réponse à Fersen du 20 janvier.
Au reste, en octobre 1791, non encore portée au dernier degré
d'irritation contre les princes (la scission ne date réellement que de
décembre, et c'est le moment, nous l'avons vu, où d'assez hypocrites
paroles de conciliation ont été portées à Coblentz), Marie-Antoinette ne
voyait pas encore d'un œil jaloux la faveur inespérée dont Esterhazy
jouissait à la Cour de Catherine, puisqu'écrivant à son ancien et très
fervent admirateur, elle l'encourageait à persévérer dans ses efforts,
«à ne s'occuper que du salut de la France et non de sa sûreté
personnelle». La Reine demandait des nouvelles de Fersen avec qui
Esterhazy était resté en relations, et à ce dernier, en gage d'amitié,
elle envoyait un de ces anneaux qui se vendaient alors en quantité à
Paris avec cette légende: _Domine, salvum fac regem et reginam_[216].
[216] Le comte de Stedingk à Gustave III, 21 octobre
1791;--Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_. Ces anneaux,
nous l'avons vu plus haut, avaient été créés après l'acceptation
de la Constitution.
Sans aucun doute donc, pour porter à Saint-Pétersbourg des ouvertures de
Congrès armé, il eût été plus adroit de se servir du canal d'Esterhazy,
plutôt que d'accréditer à la Cour de Catherine un nouvel ambassadeur
patronné par Breteuil. Les instructions données à Bombelles prouvent
qu'une plus grande maladresse allait être commise, puisqu'avant toute
chose il tiendra à expliquer à Ostermann «les causes du désaccord entre
le Roi et les princes». Dans sa haine contre les idées révolutionnaires,
Catherine s'est montrée généreuse pour les princes et leurs
représentants; que vient-on lui parler de désunion entre les différents
membres de la famille royale et annihiler le résultat de ses efforts?
Du moment où Louis XVI est prisonnier de la Constitution, le vrai Roi,
pour elle, c'est Monsieur, et c'est de ce côté que s'orientent ses
sympathies. Elle ne peut sentir Breteuil, à qui elle garde rancune,
depuis 1762[217], de lui avoir refusé son concours pécuniaire et de ne
pas s'être prêté à la conspiration qui devait lui assurer le trône. Ses
sentiments, Catherine ne les cache pas, car, au reçu de la lettre de
Marie-Antoinette, elle fait ses observations par une note autographe
pour son ministre Ostermann. La Reine, à la fin de son long
_memorandum_, a marqué que «par prudence il a été impossible au Roi
d'instruire ses frères de ses projets». «A Dieu ne plaise, ajoute
Marie-Antoinette, qu'il y ait la moindre méfiance entre nous (comme on
veut le répandre); nous jugeons de leur cœur par les nôtres, et nous
savons bien qu'ils ne sont occupés que de nous. Mais tout ce qui les
entoure n'est pas de même; la légèreté des uns, l'indiscrétion des
autres, l'ambition même de quelques-uns, tout impose à nos cœurs la
loi pénible de ne pas leur parler avec l'abandon ou la confiance qu'ils
méritent par leurs sentiments personnels...»
[217] Breteuil était alors ministre plénipotentiaire de Louis XVI
à Saint-Pétersbourg. Les Orloff s'étaient ouverts à lui sur leur
projet de renverser Pierre III et lui avaient demandé des moyens
de crédit pour mener à bien leur entreprise. Peu clairvoyant, et
ne croyant pas au sérieux de cette communication, Breteuil refusa
net son appui aux Orloff. Son erreur sur ce point fut telle qu'il
ne pensa qu'à profiter d'un congé, qu'il avait obtenu pour
rentrer en France. A Vienne, quelques jours après la Révolution
de Saint-Pétersbourg, il trouvait un courrier de Versailles lui
apportant l'ordre sévèrement exprimé de retourner à son poste. On
peut supposer si Catherine l'accueillit aussi favorablement que
par le passé, lui pourtant qui avait été le confident des amours
de l'Impératrice et de Poniatowski. _Mémoires_ de Ségur, II, 73.
L'Impératrice apprécie assez justement cette politique double: «...
Qu'attendre de gens qui agissent sans discontinuer avec deux avis divers
parfaitement contradictoires: l'un en public et l'autre en secret? C'est
elle qui a tout perdu, cette contradiction continuelle; c'est elle qui
empêche d'aller en avant. Le seul parti qui le pourrait, celui des
princes, on les veut en arrière: pourquoi? parce qu'ils sont en avant.
On est faux avec eux et avec tout le monde, en vérité, car ce Breteuil
encore a toujours haï cordialement la Russie et votre très humble
servante plus qu'âme qui vive[218].»
[218] Feuillet de Conches, t. IV. Catherine au prince de Nassau.
Déjà mécontente de ce que Marie-Antoinette «écrit lettre sur lettre à
l'empereur Léopold pour l'empêcher d'agir[219]», tandis qu'elle «emploie
tout son crédit sur l'esprit de ce prince pour l'engager à des démarches
plus actives»; peu satisfaite de plus de la politique du Roi qui
contrecarre celle des princes, auprès desquels, sur les instances
d'Esterhazy, elle vient d'envoyer le comte de Romantzov, gardant
ressentiment à Breteuil et de sa maladresse passée et de son attitude
actuelle, dont son correspondant, le prince de Nassau-Siegen, lui
mandait les détails en donnant raison à Calonne contre le baron[220],
l'impératrice était donc très mal disposée, lorsque l'arrivée de
Bombelles fut annoncée à Saint-Pétersbourg.
[219] Le baron de Stedingk, ambassadeur de Suède à
Saint-Pétersbourg, au comte de Fersen, 20 décembre 1791;--Fersen
à Marie-Antoinette, 4 décembre 1791;--Papiers Fersen, publiés par
le colonel-baron de Klinckowstrom, Firmin-Didot, 1878, t. I.
[220] Le prince de Nassau à Catherine II, 17 décembre 1791.
Feuillet de Conches, t. IV.
On sait donc en quoi politiquement et particulièrement la nomination de
Bombelles était malheureuse. Fersen, intermédiaire constant entre
Gustave III et la Reine, et mêlé de très près aux négociations, n'a vu
là que par les yeux de Breteuil, a trouvé le choix bon, parce que
Bombelles n'est pas trop en vue, qu'il est aimable en société et que «sa
conduite à Venise (son refus de prêter serment à la Constitution) est
dans le genre de l'Impératrice[221]». Il s'est fait tant d'illusions sur
la réception réservée à Bombelles et le résultat de ses démarches pour
un Congrès armé, qu'il écrit au baron de Stedingk pour recommander
chaudement le mandataire de Breteuil; au comte Esterhazy qui tient la
place et n'entend nullement la céder, il ne craint pas de donner le
conseil de laisser Bombelles agir seul. Il a même la témérité d'écrire:
«L'extrême indiscrétion du conseil des princes empêche de leur rien
confier dans une affaire où le secret leur est si nécessaire, car les
princes ont accoutumé la noblesse à être instruite de tout, et il y a
parmi eux un grand nombre d'espions». Il explique ensuite les raisons
qui incitent le Roi à insister pour un Congrès armé. Il termine par ces
mots qui peuvent étonner Esterhazy: «Mon ami, ce que vous pourriez faire
de mieux en ce moment serait de quitter Pétersbourg le plus tôt possible
et de trouver un prétexte vis-à-vis des princes pour retourner à
Tournay. Croyez en ma tendre amitié pour vous. Je vous expliquerai les
raisons à votre passage ici, et vous verrez que je n'avais pas tort...»
[221] _Mémoire_ du roi de Suède Gustave III, envoyé à Fersen,
_op. cit._
Ce fut le marquis de Bombelles lui-même qui en arrivant à
Saint-Pétersbourg, le 26 janvier, remit la lettre de Fersen à
Esterhazy[222]. D'anciens liens d'amitié lui permirent de paraphraser la
lettre; dépouillant toute feinte à l'égard d'un collègue qu'il aurait
sans doute voulu supplanter, il lui confia sous le sceau du secret la
mission dont il était chargé, semblant lui demander conseil, atténuant
par là le naturel froissement d'amour-propre que devait éprouver
Esterhazy.
[222] A cette époque, Mme de Bombelles ne sait pas encore où est
allé son mari. «Les lettres arrivent de Francfort où cependant il
n'est pas. On le traite toujours avec la même rigueur à Coblentz,
car, lors de l'établissement d'une correspondance entre le Mentor
en politique et mon mari et les princes, ledit Mentor a mandé
qu'il désirait que son ami fût admis dans la confiance qu'on
voulait bien lui accorder et que les anciennes aigreurs fussent
oubliées; mais M. de Calonne a déterminé M. le comte d'Artois à
s'y refuser absolument de la manière la plus maussade.» Le voyage
de Saint-Pétersbourg n'était guère fait pour remettre Bombelles
en odeur de sainteté auprès des princes.
L'ambassadeur des princes, il faut le dire à sa louange, au lieu de
rebuter l'envoyé du Roi et de chercher à détruire dans l'œuf la
difficile mission dont il était chargé, n'eut en vue que la cause royale
et se mit à la disposition de Bombelles pour faciliter ses démarches.
Par contre, écouter le conseil de Fersen et se résoudre à quitter
Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire tromper la confiance des princes,
Esterhazy, après réflexion[223], ne l'admettait pas, et il ne tardait
pas à signifier à Bombelles son ferme dessein de demeurer à son poste.
Un argument sans réplique devait du reste convaincre celui-ci: pour
expliquer son retour à Coblentz, le comte Valentin eût dû confesser la
vérité, et cette vérité mystérieuse, on lui demandait de la taire aux
princes. Bombelles admit les scrupules de son rival et n'eut pas à se
plaindre d'ailleurs de la résolution qu'ils avaient entraînée, car c'est
à Esterhazy, dont le concours dévoué ne se démentit pas pendant
plusieurs semaines, qu'il dut de voir ses premières démarches
facilitées.
[223] On peut supposer qu'au reçu de la lettre de Fersen et par
obéissance aux ordres indirects de la Reine, Esterhazy avait eu
d'abord l'idée de céder la place à Bombelles. La réflexion,
peut-être les conseils de Stedingk qui s'est mis en avant pour
offrir ses services, et fera tous ses efforts pour «retenir le
comte Valentin et faire partir Bombelles», changèrent l'opinion
d'Esterhazy.--Lettre du 20 janvier.--Papiers Fersen.
Le jour même de son arrivée, le comte Ostermann recevait Bombelles
présenté par Esterhazy. Le ministre n'hésita pas à témoigner des doutes
au sujet du degré de confiance qu'il convenait d'accorder au baron de
Breteuil et à son envoyé, alors que le poste de représentant de la
monarchie française était occupé et bien occupé par le comte Valentin.
Bombelles paraphrasa les deux notes qu'il remettait au ministre pour
l'Impératrice, rappelant les sujets de désaccord entre les princes et le
Roi, insistant sur la confiance que portait Louis XVI à Breteuil jalousé
par Calonne, ajoutant que seul le baron--le Roi en avait informé ses
frères--était chargé de défendre les intérêts monarchiques auprès des
Cours[224].
[224] Déjà Marie-Antoinette avait terminé sa lettre à Catherine
par ces mots: «Si Votre Majesté a quelque chose à nous
communiquer, que cela ne soit que par M. le baron de Breteuil,
qui a toute notre confiance, et il est bien essentiel pour nous
que le secret soit absolu pour tout autre.» Il n'y avait dans la
confidence que Breteuil, Fersen, Vioménil et Bombelles. On verra
plus loin que Catherine s'empressa d'en faire part au prince de
Nassau et au comte de Romantzow par l'entremise du ministre
Ostermann. Esterhazy s'était montré discret au début. La Reine
resta persuadée qu'il avait été le révélateur du voyage de
Bombelles et en conçut contre son ancien fidèle une profonde
irritation.
Dans sa première note, Bombelles, très amer pour Calonne, ménage en
apparence le comte d'Artois dont il ne méconnaît ni les bonnes
intentions, ni la grandeur d'âme. Sous les fleurs pourtant se cachent
l'épigramme, et quand vient le récit des incidents de Florence et de
Vicence, Bombelles, peut-être à l'encontre de la finesse diplomatique,
se laisse aller à sa rancune contre un prince «qu'_on_ força à faire
violence à l'équité et qu'_on_ obligea à montrer de l'humeur à un homme
qu'il lui est impossible de ne pas estimer».
Bombelles et Breteuil s'imaginaient donc que le secret de cette mission
serait éternellement gardé et que jamais les princes, amenés à céder aux
instructions de leur frère, n'auraient connaissance des rapports
malveillants dirigés contre eux! Dans ce mémoire, long réquisitoire
contre Calonne, le prince de Condé dont on déplorait «l'exagération des
idées» n'était pas épargné. En annexe se trouvait un _précis sur les
inconvénients d'un congrès et motifs cependant pour désirer sa prompte
convocation_. Ostermann sans doute, malgré la chaleur employée par
Bombelles à défendre sa cause, était peu convaincu qu'elle pût être
agréable à l'Impératrice. Néanmoins il s'engagea à lui remettre les
mémoires et à solliciter d'elle une audience pour l'ambassadeur du Roi.
Catherine prit connaissance des notes de Bombelles et elle annota la
première de façon significative:
«Dans tout ce mémoire[225], je ne vois que la haine de Breteuil contre
Calonne. Quand la Reine, dans sa lettre, répète que les princes ne
doivent se trouver qu'en _arrière_, je vois bien de quoi il s'agit; mais
en même temps je vois aussi que l'arrière d'un très grand parti, composé
des vrais catholiques romains, des princes, de la noblesse, des
parlementaires, de quantité de militaires de tout grade, n'est pas le
moyen de faire aller la bonne cause en avant. Il faudrait envoyer au
diable les conseillers tels que le baron de B..., qui donne d'aussi
mauvais conseils, et Cal... aussi, parce que, à la lettre, c'est un
éventé.»
[225] Feuillet de Conches, t. V.
Les deux conseillers recevaient ainsi leur soufflet. A la fin de sa
note, Catherine indique ses sympathies: «Ce qui discrédite le plus ce
mémoire est ce qui est dit du prince de Condé. On y appelle exaltée
l'élévation de son âme. Cela sent de la haine, ou bien aussi on ne
saurait s'élever jusqu'à lui[226].»
[226] Catherine avait toujours eu un faible pour le prince de
Condé. A la lettre du 24 septembre 1791, à elle adressée par les
princes de Condé, elle avait répondu, le 25 octobre, par une
lettre remplie de louanges «pour le zèle infatigable et la
fermeté héroïque que les Altesses sérénissimes déployaient dans
la cause de leur Roy opprimé». Rappelant la gloire de la maison
des Condé, défenseurs et soutiens des droits du trône, elle
ajoutait: «C'est sous un de vos ayeux, que Henri IV fit le
premier apprentissage des armes. Le grand Condé fonda et assura
l'éclat immortel du règne de Louis XIV par ses victoires. C'est à
Vos Altesses Sérénissimes, qui se montrent si dignes d'ancêtres
aussi glorieux, qu'il est réservé, en marchant sur leurs traces,
de maintenir tout le lustre du nom qu'elles portent. J'en ai le
présage dans la conduite ferme et généreuse, qu'elles ont tenue
jusqu'à présent, et tous les succès qu'elles en obtiendront ne
surpasseront point les vœux que, dans la sincérité de mon estime
et de mon affection pour elles, je forme en leur faveur.» (Arch.
nat., Dossier Surval. Publiée avec variante dans _Mémoires pour
servir à l'Histoire des Princes de Condé_, t. II, Ponthieu,
1820).
Dans ces conjectures, avec le parti pris d'avance de trouver tout mal ce
qui ne viendrait pas directement des princes, _sans Calonne_, quelle
suite allait donner Catherine aux propositions de Bombelles au sujet
d'un congrès armé de toutes les puissances, dont la Russie prendrait
l'initiative? On le devine. Par égard pour le Roi et sur les instances
d'Ostermann, l'Impératrice accorda une audience à Bombelles. Encore
cette audience fut-elle plusieurs fois ajournée et, avant même d'être
mis en présence de la Souveraine, Bombelles avait pu se convaincre qu'on
aurait préféré qu'il ne vînt pas. A la Cour, on pensait que sa présence
était parfaitement inutile; que, pour présenter la lettre à
l'Impératrice, Esterhazy était le seul mandataire indiqué, qu'à défaut
de lui, «un simple courrier aurait suffi[227]».
[227] Voir _Mém._ d'Esterhazy.
En fait Catherine s'était fait longuement prier pour recevoir Bombelles;
elle l'accueillit avec hauteur et sécheresse. Si elle écouta l'envoyé du
Roi, si elle consentit à admettre le principe d'un Congrès, promettant
de correspondre à ce sujet avec les puissances européennes, elle se
montra sérieusement récalcitrante quand Bombelles voulut obtenir un
engagement formel. En vain le marquis mettait-il sous ses yeux la copie
des pouvoirs délivrés par Louis XVI à Breteuil; elle pouvait répondre:
«Les princes en ont de pareils» et s'entêtait, dans ses entretiens, à
traiter sur le pied d'une égalité parfaite Louis XVI et ses frères[228].
[228] Ernest Daudet, _Histoire de l'émigration_.--Feuillet de
Conches, t. IV.
Une fin de non recevoir déguisée, un accueil froid et dédaigneux pour
l'envoyé du Roi, tandis qu'elle réservait ses grâces à l'ambassadeur des
princes, ne furent pas les seuls résultats de la rancune de
l'Impératrice contre Breteuil. Elle devait pousser la manifestation de
son ressentiment jusqu'à la plus insigne indélicatesse. Malgré la
pressante recommandation de la Reine, Catherine trahit le secret qui lui
était confié et s'empressa de faire part au prince de Nassau et au comte
Romantzow de l'arrivée de Bombelles à sa Cour et du but de sa mission.
Prévenir Romantzow, c'était donner avis aux princes des négociations
cachées, et l'on peut supposer si Monsieur et le comte d'Artois en
conçurent d'amers griefs de plus contre le Roi et leur belle-sœur.
La nouvelle arrivait à Coblentz au moment où Breteuil ébauchait, avec
l'aide du maréchal de Castries, une tentative de rapprochement avec la
Cour des Princes. Les relations étaient déjà aigres-douces; la duplicité
de la politique[229] du Roi et de Breteuil allait faire naître des
querelles sérieuses. La révélation inattendue exaspéra le conseil des
princes et, tandis que Calonne préparait un mémoire à l'Impératrice où
étaient exposés toute l'affaire et les griefs de la Cour de Coblentz
contre Bombelles, les princes ne se gênaient pas pour se plaindre
haut--là ils avaient raison--de la façon cauteleuse dont cette
négociation avait été menée au mépris de la promesse de «relations
franches», et au moment où eux-mêmes avaient engagé des pourparlers
dont le résultat pouvait se trouver compromis par la mission Bombelles.
[229] Voir la lettre du baron de Breteuil au maréchal de
Castries, 20 janvier.--_Coblentz_, Pièces justificatives.
Le comte d'Artois poussait un cri de colère contre Breteuil:
«L'existence de ce maudit homme est par trop funeste et nuisible!» Puis
il écrivait à l'Impératrice après avoir pris le temps de la
réflexion[230]: «L'imprudence de M. le baron de Breteuil compromet en
cette occasion les jours du Roi et de la Reine. _Cette considération est
celle qui nous touche le plus._» La reconnaissance des princes les
empêche de conserver un moment d'inquiétude sur les manœuvres de leurs
ennemis auprès de l'Impératrice, mais ils la supplient de «consoler par
un redoublement de bonté le comte Esterhazy, qui n'a pu qu'être
infiniment sensible à cet événement». Si Votre Majesté retirait ses
bontés au comte Esterhazy, dit le comte d'Artois en finissant, s'il
quittait Saint-Pétersbourg, l'objet de la mission du marquis de
Bombelles ne serait plus équivoque, et les jours de nos infortunés
parents seraient plus exposés que jamais; au lieu que tant qu'on pourra
ne considérer le marquis de Bombelles que comme un voyageur attiré par
le désir bien légitime d'admirer de près les grandes qualités de
Catherine II, leur danger ne sera pas si grand. Nous devons même dire à
Votre Majesté que nous avons pris le parti de nier absolument sa mission
et que nous avons recommandé au comte Esterhazy d'en agir de même; nous
aimons mieux paraître trompés que d'exposer, en avouant la vérité, des
jours que nous voudrions défendre au prix de notre sang[231].
[230] Le 4, le comte d'Artois avait écrit à Madame Elisabeth pour
exprimer sa juste douleur de voir employer M. de Bombelles à son
insu et pour rappeler les griefs qu'il gardait au marquis depuis
les incidents de Florence, racontés à sa façon. Voir _supra_.--E.
Daudet, _Coblentz_, pièces justificatives.
[231] Feuillet de Conches, t. V.
Nous n'avons pas à approfondir si «les jours de leurs parents» prenaient
plus de place dans la pensée des princes que leurs propres destinées
politiques. On devra constater seulement que leur mécontentement ayant
une cause légitime, ils avaient peut-être plus de droit qu'en d'autres
occasions de le manifester[232].
[232] Pendant ce temps, les biens des émigrés avaient été
confisqués par décret du 9 février. Les préparatifs de guerre se
font des deux côtés, mais, comme l'écrit le marquis de
Raigecourt, «nous craignons que l'amour de l'Empereur pour la
paix et l'impossibilité de l'Assemblée de soutenir une guerre
sérieuse, n'amène quelque fâcheux accommodement, et nous
redoutons toujours les deux Chambres». A la marquise de
Bombelles, 4 février.
Monsieur, le 20 février, écrivait longuement à la Reine. Avec dignité,
il mettait en avant «la douleur ressentie» en apprenant la mission de
Bombelles au moment même où le baron de Vioménil venait de tenir à
Coblentz un langage si différent. La lettre de Fersen à
Esterhazy,--lettre où le confident de Marie-Antoinette engageait
l'ambassadeur des princes à revenir promptement à Tournay, «lui faisant
entendre que cela serait personnellement agréable à la Reine»,--tombait
ensuite sous la critique du comte de Provence. Dans ces conditions,
pouvait-on considérer le marquis de Bombelles comme un simple voyageur,
hypothèse qui sourirait aux princes, mais qu'il était difficile à
admettre après le conseil donné à Esterhazy? Si celui-ci quittait
Saint-Pétersbourg, qui y suivrait les intérêts «dont les princes sont
seuls dépositaires publics, ostensibles et autorisés par la nature même
des choses? Bombelles ou Genêt, ou tel autre envoyé de l'Assemblée
nationale sous le nom du Roi?»
De son côté, l'Impératrice ne reconnaît que les mandataires des princes,
eux-mêmes représentant directement le Roi; c'est à Coblentz, «auprès des
seuls organes légitimes du Roi de France retenu en captivité par ses
sujets rebelles», qu'elle a accrédité MM. de Romantzoff et d'Oxenstiern.
La conclusion, on la pressent depuis le commencement de la lettre: que
le baron de Breteuil reçoive l'ordre d'abandonner son système et de tout
dire au maréchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de la part
des princes[233]...
[233] M. E. Daudet, _Coblentz_, pièces justificatives.
Le 22 février, Madame Elisabeth écrivait à Mme de Bombelles: «Nous
avons une neige affreuse depuis cinq jours et un froid assez
piquant. Malgré cela, la Reine et les enfants ont été aux
_Evénements imprévus_. Au duo, _Ah! comme j'aime ma maîtresse!_ il
y a eu les plus vifs applaudissements; et lorsqu'ils disent: _il
faut les rendre heureux_--une grande partie de la salle s'est
écriée «oui, oui!» bref le duo a été répété quatre fois. Au milieu
de tout cela il y a les Jacobins qui ont voulu faire le train...
C'est une drôle de nation que la nôtre; il faut avouer qu'elle a
des moments charmants.» La princesse conte les mêmes événements
quelques jours après au comte d'Artois. En même temps elle donne à
son frère des conseils de modération et des impressions sur la
Reine, dont la justesse doit être remarquée. «Je trouve que le
fils a trop de sévérité pour sa belle-mère. Elle n'a pas les
défauts qu'on lui reproche. Je crois qu'elle a pu écouter des
conseils suspects, mais elle supporte les maux qui l'accablent
avec un courage fort, et il faut encore plus la plaindre que la
blâmer, car elle a de bonnes intentions. Elle cherche à fixer les
incertitudes du père qui, pour le malheur de la famille, n'est
plus le maître, et je ne sais si Dieu voudra que je me trompe;
mais je crains bien qu'elle ne soit l'une des premières victimes
de tout ce qui se passe, et j'ai le cœur trop serré à ce
pressentiment pour avoir encore du blâme.»
Le 28, Madame Elisabeth annonce à Mme de Bombelles la mort de la
vicomtesse d'Aumale, ancienne sous-gouvernante des Enfants de
France, qu'elle aimait beaucoup.
Moins irrité que les princes, mais non moins surpris, le maréchal, de
son côté, se plaignit à Breteuil du manque de confiance dont celui-ci
venait de faire preuve au moment même où il invoquait la nécessité d'un
bon accord entre le Roi et ses frères. Il pouvait d'autant mieux
récriminer qu'il avait reconnu que «Calonne était un danger, que son
influence sur le comte d'Artois était désastreuse et qu'il fallait sinon
le supprimer, ce qui eût été bien difficile, du moins l'annihiler». Le
maréchal fit plus, il envoya son fils, le duc de Castries, à Bruxelles,
pour remettre sa lettre à Breteuil et lui demander des explications
verbales.
Breteuil répondit avec hauteur, se retranchant derrière les ordres
formels du Roi et de la Reine, insistant sur ce que Bombelles avait été
envoyé à Saint-Pétersbourg pour terminer des négociations que depuis
dix-huit mois ils n'avaient pu faire aboutir. Sur le fond même de la
mission diplomatique, il gardait un silence absolu, répétant que «la
suprématie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui fît part des
vues, des plans et qu'on promît surtout de ne pas s'opposer au Congrès».
«La confiance du Roi en M. de Breteuil, écrivait le duc de Castries à
son père, ajoute à sa disposition naturelle pour la bouffissure et
l'importance. Je ne l'ai pas trouvé tel pour mon père et pour moi. Mais,
vis-à-vis des princes, il est premier ministre et plein de la suprématie
royale.»
Battu du côté de Breteuil, le maréchal de Castries tenta un effort
auprès de Fersen. De celui-ci, dont il juge si amèrement «le caractère
en arrière et la pédanterie de sa discrétion», il ne devait obtenir
aucune confidence. La dernière ressource du maréchal fut d'écrire
directement à Louis XVI en lui exposant l'inconvénient d'entretenir des
agents secrets à Saint-Pétersbourg et à Berlin[234].
[234] Le comte de Caraman avait rempli à Berlin une mission
secrète.
Les choses restèrent donc en état. La Cour de Coblentz continua à
fulminer contre Breteuil, la Cour de Russie navigua en se jouant entre
les différents ambassadeurs sans donner de solution définitive aux
desiderata exprimés. Les deux plénipotentiaires restent en présence:
l'un Esterhazy, ouvertement patronné par Stedingk, ambassadeur de Suède,
et sympathique à l'Impératrice, l'autre, Bombelles, que Catherine a
d'abord fraîchement accueilli, qu'elle supporte avec impatience--bien
qu'un jour, au cours d'une entrevue, elle se soit laissée aller à
pleurer au récit des infortunes de Louis XVI[235]; tous deux en face de
Genêt, qui ruse entre eux, les espionne, achète leurs lettres à la
poste, informe de Lessart que Breteuil a les pouvoirs du Roi et des
fonds à sa disposition[236]. Pour le bien commun, Bombelles et
Esterhazy se sont fait des concessions sollicitées par le prince de
Nassau qui vient d'arriver et auquel Esterhazy a présenté Bombelles,
mais l'entente est-elle durable[237] avec Fersen qui souffle sur le feu,
conjure Simolin de faire rentrer l'Impératrice dans le chemin de ses
vrais intérêts, de la tenir en défiance contre les princes[238]? avec
Stedingk qui soutient ouvertement Esterhazy, au moment où la mort de
l'Empereur Léopold[239] et l'assassinat de Gustave III[240] devaient
forcément modifier les intentions de Catherine et lui permettre
d'exécuter ses plans à l'égard de la Pologne. Ceci la préoccupait
autrement que les querelles de Calonne et de Breteuil.
[235] Le baron de Taube au comte de Fersen, 20 février. Papiers
Fersen.--Dans ses _Mémoires_, on sent Esterhazy gêné vis-à-vis de
Bombelles autrefois son ami.
[236] Genêt à de Lessart, 17 février et 20 mars. _Aff. étrang._,
Forneron, I, 312.--De Lessart n'était plus ministre quand arriva
la seconde dépêche.--On sait qu'il fut massacré, le 9 septembre,
avec les prisonniers d'Orléans à Versailles. Dumouriez fut nommé
ministre le 17 mars. Il quitta le ministère en juin devant le
refus du Roi de sanctionner le décret contre les prêtres. Aux
Affaires étrangères, il fut remplacé par le marquis de Chambonas.
[237] Le 22 mars, Mme de Bombelles a écrit à Mme de Raigecourt
une longue lettre renseignée. «Je vous avoue que je suis très
fâchée que le voyage de mon mari n'ait pas pu se concerter avec
Coblentz. Que doit penser l'Impératrice de voir le peu d'union
qui règne entre lui et le comte d'Esterhazy? Au lieu de
s'entraider, ils doivent se nuire, et le résultat en est le mal
pour tout le monde. Mon mari a fait tout au monde pour lier sa
partie avec son ancien ami, mais il n'y a pas eu moyen. L'arrivée
de M. de Nassau, a été pour lui un soulagement, il est vrai, ils
se sont vus, entendus et compris, et j'espère que tout en ira
mieux: mon pauvre mari ne désire que le bien et la paix, et il
est bien plus affligé de la persécution des princes pour la chose
que pour lui.» Le 3 avril, elle revient sur le même sujet et
complète ses réflexions: «Il a fait tout au monde pour s'entendre
avec le comte d'Esterhazy qui, au lieu de se conduire de même,
n'a cherché qu'à lui barrer tous les chemins, et l'a fait
tellement passer pour démocrate, qu'on était étonné, qu'ayant de
tels principes, il portait sa croix de Saint-Lazare... Je suis
aussi profondément affligée, bien moins des désagréments de mon
mari, qui, en se faisant connaître à Saint-Pétersbourg, se fera
juger, que de l'inconvénient affreux qui résulte de nos querelles
intestines, et je vois avec douleur que les torts sont de tous
les côtés, et que personne, hors mon mari, n'est animé du désir
de servir Dieu, son Roi et sa patrie, sans être préalablement
plus occupé de ses intérêts et de sa vengeance propre.»
[238] Fersen, 28 mars.
[239] Léopold, frère de Marie-Antoinette, se prêtait peu au
projet des princes, et sa mort fut saluée avec une joie assez peu
discrète. Mort le 1er mars 1792.
[240] Gustave III, blessé mortellement, le 10 mars, par le
pistolet d'Ankarström, succombait à sa blessure le 29 mars. Il
était le ferme soutien de la famille royale et des émigrés, et sa
mort fut cruellement sentie par ces derniers, tandis qu'elle
arrachait des cris de triomphe aux feuilles révolutionnaires.
Voir sa _Correspondance_ avec Fersen dans le _Comte Axel de
Fersen_, par le colonel baron de Klinckowström, et l'excellent
ouvrage de M. Geoffroy: _Gustave III et la Cour de France_.
Après des alternatives d'accord et de désaccord entre Esterhazy et
Bombelles, celui-ci semble avoir un instant gagné du terrain; du moins
fait-il partager cette illusion à sa femme, qui en fait part à la
marquise de Raigecourt, à son ami Régis[241], à Breteuil auquel il
envoie copie de son nouveau _mémoire_ au comte d'Ostermann[242],
mémoire destiné suivant lui à vaincre les hésitations de l'Impératrice.
[241] Bombelles ne sait combien de temps durera sa mission si peu
déterminée. «Je n'ai jamais eu le projet de faire ici
(Saint-Pétersbourg) un long séjour, écrit-il au comte de Régis,
le 10 avril 1792. J'ignore pourtant ce que je deviendrai cet été,
mais je ne néglige rien pour arriver pendant cette saison même au
sommet de la colline où vit tout ce que j'ai de plus cher au
monde. A brebis tondue, Dieu mesure le vent.»
Il jouit d'une bonne santé depuis qu'il est en Russie. Il se fait,
comme d'ordinaire, des illusions sur ses succès de diplomate, il
s'en fait aussi sur le processus des événements. «Ne croyons ni
aux gens qui se figurent que nos malheurs touchent à leur terme,
ni à ceux qui les voient incurables, éternels: les souverains
n'ont pas su ce qu'ils se devaient; une vieille jalousie pousse
encore l'ivraie au milieu des bonnes dispositions qu'on reconnaît
qu'il faut avoir, mais l'eau qui tombe goutte à goutte perce les
plus durs rochers, et il s'en faut de beaucoup que celui sur
lequel repose la Constitution ait la solidité du granit. Disons
avec le grand Frédéric que tout le mal qu'on appréhende n'arrive
pas, comme tout le bien qu'on espère ne s'effectue pas.»
Bombelles croit être à plus d'à moitié de son séjour à
Pétersbourg; il oublie les difficultés du commencement. «Je ne
regretterai jamais d'y être venu, je dirai à mes petits enfants:
j'ai vu Catherine, et j'aurai connu un pays qui, sans elle, eût
perdu tout le fruit des travaux de Pierre Ier, qui, par elle,
s'est élevé au plus haut degré de splendeur.--Pendant ce temps,
Esterhazy souligne que Bombelles fut «moins bien traité que ne
l'étaient les étrangers considérables qui venaient en Russie».
[242] Le nouveau Roi de Hongrie et Empereur d'Autriche (François
II, plus tard empereur d'Allemagne) venait d'envoyer un _Mémoire
aux puissances ennemies de la Révolution française pour les
coaliser contre la France_. Bombelles avait obtenu de Stedingk,
de présenter des observations, comme émanant de l'ambassadeur de
Suède, sur le mémoire destiné à Catherine II. L'ambassadeur de
Hongrie et le ministre de Prusse «se donnaient bien du mouvement
pour que les secours de la Russie ne fussent qu'en argent».
Bombelles se berçait de l'illusion que Catherine, par orgueil,
«voudrait que ses drapeaux paraissent».--V. _Papiers Fersen_ et
A. Sorel, _l'Europe et la Révolution française_, t. II.
L'Empereur Léopold était mort le 1er mars. Son fils, François II, alors
seulement roi de Hongrie, donnait des ordres actifs pour des
rassemblements de troupes à la frontière.
Catherine II devait se tirer habilement de la situation provoquée par le
_Mémoire_ de François II, lequel était appuyé par un appel envoyé de
Berlin. L'alliance de 1781, qui unissait la Russie à l'Autriche, avait
été prolongée pour huit ans en 1789. Attaquée par la France, l'Autriche
avait le droit de réclamer l'appui de la Russie. Ne récusant nullement
les devoirs qu'imposait l'alliance, Catherine prit les devants et, pour
répondre, employa une forme diplomatique où l'ironie se mêlait à une
apparente grandeur d'âme. «Il est beau, mandait l'Impératrice au roi de
Hongrie, d'ouvrir une carrière par une entreprise dont l'objet est de
préserver toute l'Europe de la contagion d'un exemple à la fois funeste
et scandaleux. Je suis tout acquise à ce noble dessein.» Mais voici la
question qui, pour Catherine, primait toutes les autres et qui devait
arrêter les observations de l'Autriche: «... Si ce qui est arrivé dans
un pays situé à une grande distance de mes États a excité mon attention
à ce degré, à quel point je ne la dois pas à ce qui se passe dans mon
voisinage le plus immédiat!... La «subversion» qu'a portée dans la
république de Pologne, la Constitution du 3 mai, y produira des
désordres analogues à ceux de la France. Il n'est que temps d'aviser à
sévir contre un mal qui fait des progrès si rapides dans toutes les
contrées... Je m'y emploierai, et j'aurais de ce chef le droit de
requérir de l'Autriche contre les Polonais le secours stipulé dans notre
alliance; mais je reconnais qu'au milieu des difficultés où elle est
engagée, l'Autriche n'y pourrait point aisément pourvoir, et, par égard
pour ses embarras, je consens à n'en rien réclamer... D'ailleurs
l'alliance de 1781 est formelle et générale; pas besoin d'en conclure
une nouvelle à l'occasion de la France[243]».
[243] _Correspondance de Catherine II_, 12 avril et 2
mai;--Sorel, _l'Europe et la Révolution_, t. II.
A si habile discours, que pouvait répondre l'Autriche? Se tenir coi pour
la Pologne et attendre que les libéralités d'argent et les promesses
d'envois de troupes faites aux émigrés reçussent une sanction effective.
Les princes français, Bombelles, Esterhazy, Fersen se leurraient
d'illusions. On parlait de dix-huit mille Russes qui s'apprêtaient à
marcher sur le Rhin, des Suisses que l'Impératrice comptait prendre à sa
solde[244]. Cela ne peut être «que dans six semaines, écrit Fersen le
20 juin, car elle compte vers ce temps avoir terminé les affaires de
Pologne.»
[244] Rapport de Bombelles à Breteuil, 8 mai.--Fersen à
Marie-Antoinette, 2 juin.--Au Roi de Suède, 3 juin.--_Papiers de
Fersen_, t. II, 267, 286, 296.
C'était là la pierre d'achoppement et l'envoi de troupes demeurait à
l'état conditionnel. Les hostilités étaient commencées depuis le 28
avril, Biron avait été battu, Dillon massacré par la populace de Lille,
la Fayette était en retraite; les Autrichiens livrés à leurs propres
forces, attendaient les renforts prussiens et les contingents russes ne
devaient pas profiter des tristes défaillances de l'armée
française[245].
[245] Voir A. Chuquet, _l'Invasion prussienne_, p. 46-47.
Catherine promettait toujours et n'envoyait rien. Se jouant des uns et
des autres, elle s'occupait bien plus des Jacobins de Pologne que des
Jacobins de France[246], mais ne manquait pas d'informer Grimm de ses
impressions.
[246] Mme de Bombelles à Mme de Raigecourt, 27 avril.--Catherine
à Grimm, 4 juin.--Les troupes de Catherine étaient entrées en
Pologne, le jour même où l'Autriche et la Prusse avaient donné
l'ordre à leurs troupes de marcher sur la France.
Vers la fin de la peu profitable ambassade de Bombelles, elle mande à
son correspondant: «Je ne me soucie point du tout de l'intrigant et
petit méchant Bombelles[247], ci-devant ambassadeur du Roi de France,
présentement employé du baron de Breteuil, lequel a été avoué et
désavoué par le Roi très chrétien, tout comme plusieurs autres
pâtissiers d'intrigues, de façon que Sa Majesté et la Reine son épouse
sont parfaitement discrédités par l'emploi de ces doubles, triples et
quadruples employés de leur vouloir ou non vouloir... Il n'y a pas bien
longtemps encore qu'on m'a fait parvenir que le Roi de France aimerait
mieux se jeter dans les bras des Jacobins que de se trouver dans ceux de
ses frères; après cela, que dire et de quoi s'étonner si tout est sens
dessus dessous.» Le raisonnement de l'Impératrice ne manque pas ici de
vérité. Où, au contraire, il peut paraître étrange, c'est quand elle
ajoute, persuadée que les princes ont encore en les mains puissance et
popularité: «On ne veut pas que le parti des princes lève la tête; on
craint ce parti si fort qu'on ne veut pas que leurs forces restent
ensemble; on les sépare par petits corps. Oui-da, laissez entrer en
France; il y a toute apparence que pour peu que ces princes soient
dignes du sang qui coule dans leurs veines, ils feront très bien tout
seul leur besogne. Les Autrichiens ne feront pas grand'chose, les
Prussiens se fatigueront, s'épuiseront, et les princes resteront en
France forts de leur cause avec un parti qui prendra le dessus, pour peu
qu'on se conduise comme il faut...»
[247] Celui-ci flottait dans les alternatives de satisfaction ou
de découragement. A la fin de mai, il a mandé à sa femme qu'il
était plus content. Sa femme est plus sceptique et, partant, dans
le vrai: «... Cependant, il ne s'explique pas, mande-t-elle à M.
de Raigecourt, le 1er juin, et je ne comprends pas ce qu'on en
peut espérer; car si la Russie fait la guerre à la Pologne,
comment peut-elle se mêler de nos affaires? Au reste, nous
pouvons nous passer d'elle, et il nous suffit qu'elle soit
neutre.»
A la fin de cette lettre humoristique, la perspicacité de Catherine se
trouve en défaut[248]. C'est sans doute parce qu'elle croit l'armée des
princes capable de vaincre et la victoire trop facile, qu'elle se
dispense de tenir ses promesses et fait des jeux de mots sur les
ambassadeurs. Esterhazy «qu'elle traitait sans cérémonie» (elle pourrait
ajouter: «qu'elle comblait de présents comme un simple favori»),
Esterhazy, jusqu'au bout, avait gardé accès près d'elle. Bombelles,
malgré le luxe éphémère dont il a cru devoir s'entourer, n'a jamais été
considéré que comme un voyageur de haute marque et non un ambassadeur.
Il a fallu la finesse d'Esterhazy, l'influence directe du prince de
Nassau et l'appui indirect de Fersen pour rendre supportables à
Bombelles ces quelques mois d'épreuves.
[248] Lettre de Catherine à Grimm, 17 août 1792.
A la fin d'août, il comprend que sa mission est terminée et qu'il
n'obtiendra rien de plus que des promesses d'argent. Ce à quoi
consentira Catherine plus tard, après la défaite de Brunswick à
Valmy[249], après la visite du comte d'Artois à Saint-Pétersbourg, ce ne
sera jamais que des secours pécuniaires; elle n'enverra pas les hommes
qu'on lui demande. Elle dira bien: «Nous ne devons pas abandonner, comme
victime à des barbares, un roi malheureux», et: «l'affaiblissement du
pouvoir monarchique en France expose au danger toutes les autres
monarchies», et encore: «Il est temps d'agir et de prendre les armes
pour effrayer ces enragés... Le respect du rang convie, la religion
ordonne, l'humanité appelle, et, avec elle, les droits précieux et
sacrés de l'Europe l'exigent»... Mais ce ne sont là que de belles
paroles, et son intervention se bornera à des conseils et aux quelques
centaines de mille francs qu'elle a à ajouter aux premiers dons[250].
Son ardeur, ses forces et son trésor sont réservés à la Pologne dont
elle prépare les derniers partages[251].
[249] «Je soutiens, écrivait-elle à Grimm, le 20 mai, qu'il ne
faut s'emparer que de deux ou trois bicoques en France et que
tout le reste tombera de soi-même... Vingt mille cosaques
seraient beaucoup trop pour faire un tapis vert depuis Strasbourg
jusqu'à Paris: deux mille cosaques et six mille Croates
suffiraient.» Même après la reculade de Valmy et la «cacade» qui
s'en suivit; elle n'est pas déconcertée et ne change pas de
système. Les deux mille cosaques avec beaucoup d'autres vont
combattre la jacobinière de Pologne et non celle de France.
[250] Un jour viendra même où elle se reprochera d'avoir fourni
inutilement tant de subsides aux émigrés. Le 5 septembre 1796,
trois mois avant sa mort, elle écrira à Grimm: «Ils ont eu des
fonds énormes. Qu'en ont-ils fait? Ils ont vécu grandement,
largement et ont tout mangé et n'ont fait que de l'eau claire. Au
premier moment, ils ont eu 8 millions; moi seule, je leur ai fait
tenir au-delà d'un million et demi de roubles la première année.»
[251] La confusion où la Révolution française jetait l'Europe
devait permettre à Catherine II d'exécuter ses plans à l'égard de
la malheureuse Pologne. Cf. les ouvrages de Sybel et de M. A.
Sorel, déjà cités, et l'_Histoire diplomatique de la Révolution
française_, par le baron de Bourgoing.