Départ de Wardeck.--Courses de M. de Bombelles.--A
Ratisbonne.--Passage de l'armée de Condé à
Brünn.--Correspondance avec le comte de Régis.--Louis de
Bombelles.--Naissance de Victor-Armand.--Mort d'Angélique à la
suite de ses couches.--Touchantes manifestations à ses
funérailles.--Douleur du marquis et de ses enfants.--M. de
Bombelles entre dans les ordres.--Mort de Bitche à
Ulm.--Rencontre avec Vandamne.--Curé prussien.--Évêque
d'Amiens.--Mariage de Caroline.--Mort de Bombelles.--Les fils
de M. de Bombelles.--Le troisième mari de Marie-Louise.
Madame Élisabeth morte, la colonie de Wardeck va se désagréger. Les
Régis ont pris congé du prince-abbé de Saint-Gall et des Bombelles et se
sont d'abord retirés à Lindau. L'année suivante, ils se dirigeront vers
Naples où la reine Caroline leur a offert une petite situation. Aux
lettres échangées entre le comte et la «bonne petite Régis» d'une part,
et Angélique de l'autre, on sent quels liens de durable amitié cette vie
côte à côte de plusieurs années avait fomentés et fortifiés entre les
exilés. Le comte de Régis n'a pas seulement subi l'ascendant d'un homme
de dévouement et d'expérience, il a su distinguer les qualités sérieuses
qui, ajoutées à son indiscutable charme, faisaient de Mme de Bombelles
une femme superattachante. Il garde reconnaissance à la marquise de
cette affection quasi maternelle témoignée à sa femme, au jeune Édouard,
compagnon des enfants, il cherchera toute occasion de leur rendre les
bons procédés qu'il a reçus de la famille tout entière. Quand il
s'agira, quelques années plus tard, de chercher une situation à
l'étranger pour Louis de Bombelles, c'est du côté de Naples que se
tourneront les regards des Bombelles: Naples où, après des vicissitudes
de révolution, la reine Caroline est revenue, où résident des amis
fidèles qui tiendront à honneur de protéger et de faciliter les débuts
du nouvel officier.
Le marquis va continuer ses pérégrinations politiques et diplomatiques.
Son objectif est l'armée de Condé où la formation d'un nouveau corps lui
permettrait de trouver situation digne de son grade[300]. Ce résultat
escompté ne sera jamais obtenu. Les subsides ont diminué, les
états-majors s'éclaircissent au lieu de s'augmenter et, avec les succès
des armes françaises sur le Rhin et sur le Pô, s'évanouiront peu à peu
les dernières espérances des émigrés combattants.
[300] Le nombre des maréchaux de camp était déjà invraisemblable.
Son frère, le baron de Bombelles, était un de ceux-là. Voir
l'_Histoire de l'armée de Condé_, par M. R. Bittard des Portes.
Bombelles court d'un coin à l'autre de l'Allemagne. Il assiste à la
retraite de Brunswick, il voit Coblentz menacé, le Régent réfugié à
Hamm, le comte d'Artois poursuivi à Trèves par ses créanciers... Il ne
se rendra pas à la petite cour de Vérone, où Louis XVIII s'était déclaré
roi depuis la mort «annoncée» de Louis XVII; il ne peut pas songer à se
rapprocher du comte d'Artois toujours très monté contre lui... Le rôle
effacé maintenant de Bombelles consiste à rendre des services «civils» à
l'armée de Condé, qui ne combat pas comme elle voudrait et ne touche
qu'irrégulièrement la solde tour à tour à tour stipulée par
l'Angleterre et l'Autriche.
Mme de Bombelles s'est retirée provisoirement à Ratisbonne avec ses
enfants, tandis que son mari suit la retraite de l'armée de Condé vers
Munich. C'est là qu'elle apprend la mort, en couches, de sa pauvre
petite belle-sœur de Mackau. Mme de Chazet en a fait part à M. de
Bombelles. «La douleur, la résignation de cette malheureuse mère sont ce
qu'on peut voir de plus attendrissant, écrit la marquise à M. de Régis.
Elle mande que sa fille est morte ainsi qu'elle avait vécu, comme une
sainte, que mon frère fera ce qu'il pourra pour remplir ses intentions à
l'égard de ses enfants...»
Chagrins intimes, séparation constante d'avec son mari, embarras
d'argent, éducation difficile, par conséquent, de ses enfants, voilà le
lot d'Angélique réfugiée en cette ville d'empire où elle avait, quelque
quinze ou seize ans auparavant, coulé des jours si heureux. Les Wynn
sont venus passer plusieurs mois avec elle, avant de gagner l'Italie,
elle a entrevu sa sœur la marquise de Soucy, accompagnant Madame Royale
en Autriche, voilà les sourires d'une vie toute de préoccupation et de
mélancolie... Le marquis continue à aller et à venir, se figurant
bénévolement qu'il rend des services à l'armée de Condé et qu'il finira
par s'en rendre à lui-même. Un besoin incessant d'activité le dévore, et
son impuissance à sortir d'embarras le mine et le tourmente. Le plus
souvent possible en route, touchant barre à Ratisbonne où il inculque à
sa femme ses espérances momentanées, voyant les uns après les autres
s'écrouler les échafaudages de son imagination... jamais découragé
pourtant...
De Ratisbonne les Bombelles se sont retirés à Brünn, en Moravie, à cause
de l'éducation de leurs enfants. C'est là qu'Angélique revoit cette
armée de Condé sur laquelle elle avait tant compté, vaincue, décimée,
désorganisée, abandonnée par l'Autriche, forcée à se réfugier en
Russie[301]. «On attend aujourd'hui le duc d'Enghien, écrit-elle le 13
novembre 1797 à la marquise de Raigecourt. Une grande partie de l'armée
de Condé a passé et passera par ici. Elle est divisée en quatre
colonnes... J'ai vu plusieurs chefs et officiers qui ont passé chez moi
presque tout le temps qu'ils ont eu de libre. Il y a parmi notre
infortunée noblesse des gens excellents, pleins d'honneur, de probité et
d'une conduite parfaite; mais, parmi ces chevaliers de la couronne, les
chasseurs nobles, il y a des têtes détestables, un esprit de corps qui
leur fait un point d'honneur d'être absolument brise-raison et de la
plus grande insubordination... «Le tableau est instructif. N'est-ce pas
là l'image trop fidèle de cette émigration où il y eut tant de forces
perdues, tant de dévouements inutiles, tant de sacrifices superflus,
parce que, «à côté de gens excellents, pleins d'honneur et de probité,
il y avait eu trop de têtes détestables et trop de brise-raison[302].»
[301] L'armée de Condé s'acheminait vers la Pologne. Quelques
semaines auparavant, l'Europe avait appris, non sans
stupéfaction, que Paul Ier prenait à son service ces quelques
milliers de Français, que l'Angleterre et l'Autriche venaient
d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des emplois
dans l'armée russe ou des terres en Crimée. Tandis que le prince
de Condé était appelé à Saint-Pétersbourg, l'armée s'était
embarquée en Bavière pour gagner la Pologne sous la conduite de
commissaires russes. Moitié par bateau, moitié par voie de terre,
elle traversait la Moravie et la Gallicie pour gagner la
Volhynie, où elle devait séjourner jusqu'au printemps à Dubno,
siége du quartier général des princes. L'armée de Condé séjourna
en Pologne jusqu'à la formation de la seconde coalition. Elle fut
alors dirigée vers la Suisse, trop tard pour prendre part aux
opérations. Le tsar ne se montrait pas disposé à la conserver
après qu'il se fût séparé de ses alliés. Au commencement de 1800,
Condé obtint, par l'intermédiaire de Wickam, qu'elle repasserait
à la solde de l'Angleterre.
Pour les détails, voir l'ouvrage de M. Ernest Daudet: _Histoire de
l'émigration_, t. II.
[302] _Correspondance_ publiée par M. de la Rocheterie, et
Introduction.
Dans sa retraite de Brünn, Bombelles goûte momentanément un repos qu'il
n'a pas cherché. Il s'occupe de ses enfants, oriente Bitche vers la vie
militaire et parvient, dès que son second fils a dix-huit ans, à le
faire entrer dans l'armée autrichienne. Louis est parti pour Naples où
nous allons le voir peu heureux dans ses débuts militaires, Charles
suivra la même fortune que Bitche: Henri continue ses études, Caroline
se contente de se faire adorer par ses parents. Quant au marquis, son
rôle politique se borne maintenant à faire de temps à autre des
démarches à Vienne dans le but de faire régler l'arriéré de l'armée de
Condé. Il met ses papiers en ordre et se prépare à rédiger une histoire
de la Révolution[303].
[303] Il avait publié déjà, en Suisse, une brochure de
_Considérations_. Les _Mémoires_ complets existent. Nous avons
déjà dit plus haut pourquoi ils ne seront pas publiés et comment
nous était venue la bonne fortune d'avoir communication d'un
important fragment qui est en la possession de M. le marquis de
Castéjà. De ces pages, nous avons donné le meilleur dans les
premiers chapitres de ce volume. Le maréchal de Castellane, t. I,
de ses _Souvenirs_, page 335, parle de 80 volumes manuscrits
remplis d'anecdotes, mais qu'on aura sans doute brûlés après sa
mort. Il a connu le marquis de Bombelles, il a goûté son esprit
et regrette la non-publication de ses _Mémoires_. A la date de
mars 1817;--mais là le _Journal_ n'a pas été écrit au moment
même, car Bombelles n'est mort qu'en 1822.
Les débuts de Bitche et de Charles ne semblent pas avoir occasionné
d'ennuis à leurs parents; il n'en est pas de même de ceux de Louis, qui
sont pénibles, faute d'argent, faute d'avancement suffisant.
L'excellent Régis s'est montré paternel pour le fils de ses amis, un peu
perdu à Naples et sur lequel la bienveillance de la Reine Caroline,
égarée par des conseillers désireux de nuire aux Bombelles, ne parvient
pas à descendre de façon efficace.
Angélique a remercié M. de Régis, en juin 1800, de tout ce qu'il a fait
pour son fils. «Vos procédés et bontés pour mon pauvre Louis vont au
fond de mon cœur, vous vous en occupez comme de votre enfant, et malgré
l'extrême besoin que vous avez de ménager vos moyens pour vous-même,
vous les employez pour Louis. Vous êtes son avocat, son appui. Ah!
puisse le ciel vous récompenser un jour dans Édouard d'une conduite
aussi généreuse!... Je vous avoue que mon cœur saigne de voir ce pauvre
Louis sans avancement, après avoir eu autant de motifs pour espérer de
le voir incessamment hors de peine.»
Après s'être attendrie, la marquise reprend sérieusement: «Il n'est pas
extraordinaire que la fortune vienne lentement. Je n'en suis pas fâchée
quand je réfléchis... Louis a besoin d'être un peu éprouvé par
l'infortune, d'être suivi enfin, et j'espère, comme vous, que lorsque le
temps aura atténué les légèretés naturelles de son caractère, il sera
excellent sujet; mais continuez à lui donner de bons conseils. Tâchez
surtout quand vous serez réunis, de lui faire aimer la religion et de
le dégoûter de toutes les belles idées philosophiques de nos jours dont
nos malheurs devraient bien nous prouver la fausseté et la chimère.
Enfin, mon excellent ami, je vous en conjure, que Louis soit toujours
votre enfant. Ne soyez pas trop indulgent pour lui et songez que vous ne
pouvez l'éclairer, le guider qu'en le voyant tel qu'il est, c'est-à-dire
avec tous ses inconvénients... Parlez-moi toujours vérité sur le compte
de mon enfant.»
La lettre d'Angélique se termine par des nouvelles de sa grossesse «qui
continue à être fort heureuse». J'accoucherai vers la fin de septembre.»
Sur les privations que doit s'imposer son fils Louis, étant données ses
infimes ressources pécuniaires, Mme de Bombelles revient encore dans une
lettre suivante: «Il ne me demande rien, mais je crains qu'il ne soit
bien pauvre. Il me paraît qu'il se conduit raisonnablement, et j'en
remercie Dieu.»
Une autre question la préoccupe de façon pressante. Elle a déjà fait
allusion à l'indifférence religieuse de son fils; elle insiste de
nouveau: «Une chose me tourmente, c'est qu'il ne me parle jamais
religion, lui qui sait combien je suis attachée à ce qu'il garde de bons
principes; je crains que différents ouvrages qu'il lit avec goût ne
l'aient rendu un peu philosophe; j'en serais au désespoir, parlez-lui
raison de temps en temps et faites-lui sentir que notre bonheur présent
et à venir est attaché à la croyance d'une religion qui renferme la plus
sublime philosophie et la seule qui puisse nous rendre heureux. Ce
langage de votre part lui fera plus d'impression que de la mienne, et
vous mettrez le comble à ma reconnaissance si je dois à vos soins
d'avoir convaincu mon enfant sur un point aussi essentiel.»
Ceci est une nouvelle preuve de la confiance que lui inspire le comte de
Régis; toutes les lettres que lui a adressées Mme de Bombelles sont sur
ce ton. Angélique n'a rien abdiqué de la foi qui a dirigé toutes ses
actions, fortifié son courage dans l'adversité. Après s'être montrée la
femme dévouée, la mère affectueuse de ses enfants jeunes que la première
partie de cette étude nous a fait connaître, elle s'affirme la custode
éclairée de l'âme des siens et, dans cette lettre, une des dernières
qu'elle écrira, on croit lire comme des recommandations testamentaires
d'ultimes volontés qu'un ami fidèle transmettra à son fils aîné.
Le marquis est absent. «Il ne tardera pas à rejoindre le prince de Condé
qui revient en Allemagne avec son armée et qui désire l'avoir près de
lui. Ce parti sera plutôt l'effet du dévouement et du zèle pour la bonne
cause que celui de l'ambition, car nos affaires ne me paraissent pas
brillantes, mais c'est un motif de plus pour payer de ses conseils et de
sa personne.»
On a demandé pour lui le traitement de maréchal de camp. En
exercera-t-il les fonctions? en tout cas il n'attendra pas--pour
servir--d'en recevoir les honoraires. Un ami que la marquise ne nomme
pas lui a prêté cent louis; il a offert ses bons offices, il est disposé
à se mettre en route, et Mme de Bombelles s'apprête à partir avec lui
pour Vienne où d'ailleurs est attendue la Reine de Naples: c'est une
occasion escomptée de témoigner sa gratitude à sa bienfaitrice. Un autre
espoir est caressé par la marquise, c'est d'obtenir de l'avancement pour
son Louis qui s'éternise dans le même grade. Pendant ce temps, le sort
de Bitche qui est à l'armée de Mélas ne l'en préoccupe que davantage.
«Vous pouvez mieux que personne, écrit-elle le 18 juin, juger des
anxiétés que me causent toujours les dangers auxquels il est exposé.»
Qu'allait-il faire dans cette galère? serait-on en velléité d'objecter.
Ceci n'est pas pour déplaire à la marquise qui est terriblement
«émigrée». Elle s'inquiète de savoir quels seront les sentiments de la
Reine Caroline en apprenant les événements de Lombardie. «Quel chagrin
lui auront causé les résultats de la terrible bataille de Marengo,
mande-t-elle le 24 juillet. Qui aurait jamais pu prévoir un tel
désastre! En arrivant à Vienne, j'ai appris tous ces tristes détails, je
savais que mon pauvre Bitche avait été de la bagarre, je suis restée
trois jours dans l'appréhension qu'il fût tué ou blessé.» Une lettre de
son fils quelques jours après devait la rassurer; mais dans quelles
angoisses ne vit-elle pas entre son second fils qui fait campagne et son
mari arrivé maintenant au quartier général du prince de Condé, et prêt à
quitter son rôle de conseiller pour celui de combattant effectif. La
situation pécuniaire du ménage est mauvaise, la marquise le répète, au
moment d'accoucher, et elle est plus désireuse encore qu'elle ne le dit
de voir les services de son mari--diplomatiques ou militaires--utilement
rétribués. Tout dépend de la générosité de l'Angleterre, ajoute-t-elle
naïvement, ou de l'arrivée toujours annoncée, toujours reculée--de la
Reine Caroline; à cette princesse elle ne craindrait pas de demander
appui pécuniaire. Encore des projets et encore des tracas d'argent; de
ceux-ci Mme de Bombelles ne sera jamais délivrée. «La pauvreté se
supporte, mais des dettes, ne savoir comment les payer, voilà qui est
accablant!»
Pour son fils Charles--qui a de belles qualités morales, mais se montre
assez paresseux à l'étude--les Bombelles ont renoncé au service de
Naples et établissent un programme autrichien. «J'attends d'un jour à
l'autre sa nomination comme enseigne.»
C'est le même Charles, alors âgé de vingt ans, qui se charge d'annoncer
le 14 septembre au comte de Régis la naissance de ce petit frère
Armand-Victor. Mme de Bombelles avait peu longuement souffert,
l'accouchement normal n'inspirait aucune inquiétude pour ses suites.
L'enfant avait été baptisé, ayant pour parrain et marraine le duc
d'Aumont et sa fille, Charles représentant le premier. Et le jeune homme
entrait dans maint détail croyant faire plaisir à ce parfait ami. Dès
qu'elle sera remise, la marquise ira à Vienne pour voir la reine
Caroline et obtenir son appui pour Louis.
Et voici que moins de six semaines après, une affreuse nouvelle parvient
à Rome au jeune Louis de Bombelles. «La douleur m'accable, écrit ce
dernier au comte de Régis, le 27 octobre, de Frascati. Oui, je suis le
plus malheureux des hommes. J'ignore encore comment j'ai eu la force de
résister à un coup si affreux!» La manifestation de sa douleur est
expansive, car si tous adoraient cette mère parfaite, il semble que
celui qui avait été si longtemps le Bombon choyé et gâté devait plus
cruellement sentir l'irréparable séparation. Des centaines de lieues le
séparent des siens, son cœur se déchire à l'idée qu'il ne reverra plus
sa mère même morte. «Depuis vingt-quatre heures que cette cruelle
nouvelle a frappé mes oreilles, je ne sais plus ce que je fais, ce que
je deviens... Je m'aperçois que jusqu'à présent je n'avais jamais connu
le chagrin. Mais, ô ciel, quel effroyable apprentissage! Je ne sais
encore aucun détail, je désire, je crains de les apprendre.»
Il regrette amèrement de n'avoir pas auprès de lui le comte de Régis,
car «quelle douceur de pouvoir pleurer ensemble, que de pouvoir partager
ses peines! Que deviendront mes frères, ma sœur, papa? Ah! que de
réflexions tristes et accablantes!... Le comble du malheur est d'être
isolé au milieu d'étrangers qui ne conçoivent pas que la perte de la
meilleure des mères puisse être un malheur! Arrivez-moi vite, mon cher
comte, et n'abandonnez pas votre malheureux ami...».
«C'est le 27 de septembre que cet ange m'a été enlevé, écrira le marquis
au comte de Régis[304]. Le 30 au matin, M. le prince de Condé me dit que
ma famille m'appelait. Les lettres du 26 m'auraient pu laisser de
l'espoir si j'avais vu deux mots de la main de ma femme, mais ne les
trouvant nulle part et connaissant son courage autant que sa tendresse,
je me dis: elle est au dernier terme puisqu'il ne lui reste pas la force
de m'écrire. Cependant elle avait souri, le 26, à l'envoi de l'estafette
et se flattait que j'arriverais avant sa fin. Ses dernières intentions
sont le chef-d'œuvre de la présence d'un bon esprit et d'un excellent
cœur; je les ai trouvées écrites sous sa dictée.»
[304] De Windich Freshée, près Mahrburg en Basse-Styrie, alors
quartier général du prince de Condé.
Donc Bombelles ne put revenir à temps pour recueillir son dernier
soupir; la femme qu'il avait tant chérie, le modèle de toutes les
vertus domestiques, l'«Angélique adorable», la petite «Bombe» de Madame
Élisabeth venait de succomber à trente-neuf ans en couches de son
sixième enfant, et l'infortuné mari ne fut de retour à Brünn que dans
les premiers jours d'octobre.
* * * * *
Les obsèques de Mme de Bombelles avaient donné lieu aux plus touchantes
manifestations. Malgré la modicité de ses ressources et les charges
nécessitées par l'éducation de ses enfants, la marquise trouvait
moyen--les journaux autrichiens en font foi--de répandre autour d'elle
aumônes et secours médicaux. Les habitants de Brünn montrèrent une
gratitude démonstrative; les paysans du petit village de Menowitz où
elle avait habité quelque temps firent plus encore. Comme ils arrivaient
à la maison de deuil, c'était le jour des funérailles et le cercueil
était fermé. Ils témoignèrent leur douleur par des cris déchirants et,
avec instances, demandèrent à revoir les traits de la morte. Le cercueil
fut rouvert et les assistants vénérèrent comme une sainte celle qui
avait été leur bienfaitrice. Ce «concert touchant de la reconnaissance»,
«cet éloge funèbre à travers les sanglots» laissèrent une impression
profonde dans tout le pays, et la _Gazette_ de Brünn en a conservé le
souvenir[305].
[305] Comte Ferrand, _Éloge de Madame Élisabeth_: Articles de la
_Gazette_ de Brünn des 1er et 4 octobre.--Alissan de Chazet,
_Mémoires et Souvenirs_, t. II;--Feuillet de Conches,
_Correspondance_, Introduction.--Feuillet ajoute un souvenir
personnel: Passant à Brünn en 1852, il trouva un vieillard de
soixante et onze ans qui avait assisté à cette scène et s'en
souvenait comme d'une chose présente.
Sur la tombe de l'épouse aimée fut inscrite cette épitaphe[306]: