CHAPITRE VII

Mme de Bombelles et ses enfants s'installent à Wartegg près de

Saint-Gall.--Lettres de Madame Élisabeth.--Nouvelles

politiques.--La Constitution votée.--Conférences de

Pilnitz.--Situation de plus en plus ambigue du Roi et de la

Reine.--Désaccord avec les princes.--La Cour de

Coblentz.--Lettres du marquis de Raigecourt.--Madame Élisabeth

s'emploie à ramener la concorde entre ses frères.--Calonne et

Breteuil.--Illusions des émigrés.--Fausse nouvelle d'une fuite

de la famille royale.--La vie à Wartegg.--Correspondance de

Madame Élisabeth.--Départ mystérieux de Bombelles.

Les événements vont se précipiter, et il nous est interdit, Bombelles

n'étant que spectateur lointain, de faire autre chose que des allusions

à la Constitution et aux conférences de Pilnitz. Sans doute le marquis

n'aura pu se faire à l'idée que la Constitution acceptée par le Roi

puisse s'élaborer facilement. Partage-t-il les illusions du marquis de

Raigecourt sur ces conférences où l'Empereur et le Roi de Prusse se

rencontrèrent avec le comte d'Artois? La déclaration très menaçante,

très belliqueuse du 27 août, n'était au fond, suivant l'expression de

Mallet du Pan, «qu'une comédie auguste». L'Autriche et la Prusse

s'engageaient bien à agir dans le but d'aider le Roi de France à

affermir les bases d'un gouvernement monarchique, mais seulement dans le

cas de concours des autres puissances[146], cette restriction annulait

toute la portée de l'acte. Le concours général des puissances était

«bien difficile», suivant l'expression de Léopold lui-même: le manifeste

ne faisait donc sans sanction possible qu'exalter les espérances des

émigrés et que compromettre ceux qu'on avait la prétention de sauver.

[146] Les prétentions des princes et des émigrés ne trouvèrent

chez les souverains qu'un assez froid écho. La demande faite par

le comte d'Artois de reconnaître Monsieur comme Régent, ne

contribua pas peu à cette froideur. Voir les ouvrages de Sybel,

t. I, de M. A. Sorel, t. III.

On est fort belliqueux à Coblentz; tandis que le marquis de Bouillé

confère à Berlin avec le feld-maréchal Lascy et le prince de

Hohenlohe[147], le comte d'Artois et le maréchal de Broglie choisissent

leurs aides de camp. M. de Raigecourt, sur le désir de Madame Élisabeth,

sera attaché au comte d'Artois...

[147] Celui qui commandera l'armée prussienne à Iéna.

Mme de Bombelles a définitivement quitté Stuttgard et s'est installée à

Wardeck, dans le vieux château qui leur a été prêté.

C'est là que lui parviennent les lettres de Madame Élisabeth, véritable

journal par lequel elle tient son amie au courant des événements. «A

combien de lieues es-tu de moi?» écrit, le 25 août, la princesse, qui

semble un peu brouillée avec la géographie quand elle ajoute: «Si tu

n'étais pas plus tranquille dans ton château, je regretterais que tu ne

fusses plus à Stuttgard, car il me semblait que tu étais tout près de

nous, tandis que ton vilain château me paraît aux antipodes. Je voudrais

bien que mes lettres fussent pour toi un agréable journal, mais il s'en

faut de beaucoup que cela puisse être...»

Cependant la princesse est d'humeur à vouloir «divertir» son amie, et

elle lui raconte les petites histoires du château. Une sentinelle sur la

terrasse des Feuillants recevant des marrons sur la tête a cru qu'on lui

jetait des pierres. «En conséquence il a tiré. Le caporal accourt à ce

bruit, monte sur le mur, voit deux hommes se promenant dans la cour des

Feuillants, tire dessus. Heureusement ils n'ont point été blessés.

C'était deux hommes de la garde.» Autre aventure de sentinelle.

«Celle-ci s'est endormie dans un corridor du haut, a rêvé je ne sais

quoi, s'est éveillée en criant. Dans le même moment, tous les postes

jusqu'au fond de la galerie du Louvre en ont fait autant. Dans le jardin

il y a eu aussi des terreurs paniques. Tout cela entretient la garde

dans une terreur apparemment fort utile pour ceux qui sont cause de

toutes ces bêtises[148]. Il a été question hier de la maison militaire

du Roi. Il aura douze cents hommes à pied et six cents à cheval qui

seront choisis dans les troupes de ligne et dans la garde nationale.

Outre cela il aura la garde d'honneur que la ville où il sera lui

fournira. Tu conviendras que tout cela fera un Roi bien et librement

gardé. On le croira et c'est tout de même. M. le duc d'Orléans a renoncé

à ses droits au trône dans la séance d'hier. Voilà, ma Bombe, toutes les

nouvelles intéressantes que mon pays peut fournir. La fête du Roi se

passe avec toute la modestie possible... Il n'y a pas la moindre

différence des autres jours. On ne lui permet même pas d'entendre la

messe dans la chapelle.»

[148] A Mme de Bombelles, sous le nom de Mme Schwarzengald, à

Saint-Gall, en Suisse, par Roschack.

Querelle à l'Assemblée, désunion du parti républicain, éloquence

inutile de Malouet, puisque la droite ne le suivit pas et que Barnave ne

put lui apporter l'aide promise. Le Chapelier, qui n'était pas dans le

secret, interrompit Malouet avec violence et réussit à le faire

descendre de la tribune. Ainsi finit, le 30 juillet le discours charmant

dont parle Madame Élisabeth. On se hâtait à l'Assemblée, de terminer la

Constitution; le 3 août, elle était remise par le député Thouret au Roi,

qui déclara qu'il l'examinerait et donnerait sa décision au plus vite.

Il y a eu beaucoup de cris de _Vive le Roi_ et même de _Vive la Reine_;

des applaudissements ont éclaté quand le Roi est sorti des vêpres.

«Paris n'est point dans l'effervescence. Il y a un monde énorme aux

Tuileries, mais c'est tous gens d'une assez bonne tournure. On en

aperçoit de temps en temps dont le cœur est pénétré; le reste est

calme, et tous ils sont bien aises de voir leur ancien maître dans

l'espoir qu'il signera promptement ce superbe ouvrage dont ils ont tous

la tête tournée et qu'ils croient fait pour leur bonheur.»

Les départements préparent les élections. Versailles s'est signalé en

patriotisme; le fameux Lecointre «qui se pique d'être royaliste est le

premier de la liste. Les législateurs constituants sont très empressés

de céder la place à leurs successeurs... Dans l'attente de la signature

de la Constitution par le Roi les billets de Madame Élisabeth sont

hérissés de politique...» Je voudrais avoir quelque chose d'amusant à te

mander, mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant que le

pain qui commence à renchérir ici, en rappelant un temps fort triste,

fait craindre pour cet hiver assez de mouvements... La Révolution, ses

suites, l'entrée des émigrés, la Constitution, voilà sur quoi roulent

toutes les conversations des cercles de Paris... A la veille de

l'acceptation par le Roi de la Constitution, Madame Élisabeth se montre

sérieuse et pense à l'avenir qui peut découler de cette Constitution

qu'elle a été loin de désirer, et dont tant de gens autour d'elle et

dans toutes les classes attendent à la fois bien général et amélioration

dans l'état même du Roi.

Il s'agit avant tout pour la princesse que les actes des princes,

surtout du comte d'Artois, soient bien d'accord avec les idées et les

programmes du Roi... «On perdrait tout si l'on pouvait avoir d'autre vue

pour le Futur[149] que celle de la confiance et de la soumission aux

ordres du Père[150]. Toute vue, toute idée, tout sentiment doit céder à

celui-là... Plus je le sens difficile, plus je le désire.» Madame

Élisabeth, en son langage énigmatique, donnait à Mme de Raigecourt des

explications destinées à être montrées, rappelait dans quelle position

s'était trouvé le malheureux Père qui, ne pouvant régir son bien

lui-même, avait dû se jeter dans les bras de son fils. «Celui-ci a eu

des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré tout ce que l'on a

fait pour le brouiller avec la Belle-Mère[151].» D'après la princesse,

le comte d'Artois aurait toujours résisté à ce genre de conseils, mais

il n'aime guère cette Belle-Mère dont les dépenses lui ont toujours paru

exagérées... il n'est pas aigri; mais à un moment donné il peut subir

des influences...

[149] Le futur est le comte d'Artois.

[150] Le père est Louis XVI.

[151] La belle-mère est Marie-Antoinette.

Quant au Père, Madame Élisabeth se fait l'illusion de le considérer

comme guéri; «ses affaires sont remontées; mais, comme sa tête est

revenue, dans peu il voudra reprendre la gestion de ses biens; et c'est

là le moment que je crains. Le Fils qui voit des avantages à les laisser

dans les mains où elles sont, y tiendrait; la Belle-Mère ne la souffrira

pas; et c'est ce qu'il faudrait éviter en faisant sentir au jeune homme

que, même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son

opinion sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très

fâcheuse... Il faudrait aussi qu'on persuadât au jeune homme de mettre

un peu plus de grâce avec sa Belle-Mère, seulement de ce charme qu'un

homme sait employer quand il veut, et avec lequel il lui persuadera

qu'il a le désir de la voir ce qu'elle a toujours été. Par ce moyen il

s'évitera beaucoup de chagrin, et jouira paisiblement de l'amitié et de

la confiance de son Père... On te dira du mal de la Belle-Mère; je le

crois exagéré; mais le seul moyen de l'empêcher de se réaliser est celui

que je te dis... Le jeune homme a fait une fière sottise en ne voulant

pas se lier avec un ami de ladite dame.» Cet ami, c'est M. de Breteuil,

et ceci sera pour plaire à l'_alter ego_ du baron, à Bombelles, appelé à

être instruit par les Raigecourt de cette lettre remplie d'avis sages et

de conseils modérés.

Madame Élisabeth a terminé sa lettre le 14. «Je le savais bien, voilà la

Constitution terminée par une lettre dont vous entendrez sûrement

parler[152]. En la lisant, tu sauras tout ce que j'en pense; ainsi, je

ne t'en parle pas davantage. J'ai beaucoup d'inquiétude sur ses suites.

Je voudrais être dans tous les cabinets de l'Europe. La conduite des

Français devient difficile. Une seule chose me soutient, c'est la joie

de voir ces Messieurs sortir de prison[153]. M. de Choiseul l'est

aujourd'hui, et ceux qui sont ici le sont d'hier.»

[152] La lettre du 13, où le Roi déclarait accepter la

Constitution, et demandait une amnistie générale pour les

accusations et poursuites ayant pour cause les événements de la

Révolution.

[153] Par suite de l'acceptation de la Constitution, une amnistie

fut proclamée sur la proposition de la Fayette, etc. Les

officiers compromis dans l'affaire de Varennes furent mis en

liberté.

En terminant: «Je vais à midi à l'Assemblée pour suivre la Reine; si

j'étais la maîtresse, je n'irais certainement pas. Mais je ne sais, tout

cela ne me coûte pas autant qu'à bien d'autres, quoique assurément je

sois loin d'être constitutionnelle.»

C'en était fait; à cette date du 14, l'acte constitutionnel était

accepté par Louis XVI. Après bien des hésitations, des discussions, des

avis donnés en divers sens[154]; se sentant obligé non seulement de ne

pas s'aliéner les constitutionnels, ses conseillers de la dernière

heure, mais de n'inspirer aucune méfiance sur la sincérité de son

adhésion, Louis XVI s'était déterminé à suivre leurs conseils.

[154] Burke écrivait d'Angleterre: «Si vous acceptez la

Constitution, vous êtes tous perdus. Ce n'est pas l'adresse,

c'est la fermeté seule qui peut vous sauver... Votre salut

consiste dans la patience, le silence et le refus». La Marck et

Gouverneur-Morris demandaient des réserves. Mallet du Pan et

Malouet proposaient que le Roi montrât à l'Assemblée les dépêches

des puissances et que, faisant constater qu'il n'était pas libre,

il demandât à se rendre à Compiègne ou à Fontainebleau où il

aurait formé un nouveau ministère. Montmorin insista,

Marie-Antoinette et le Roi furent effrayés des conséquences et de

la crainte d'une insurrection. D'autre part, comme elle

l'écrivait à Mercy, on pouvait redouter, en cas de

non-acceptation, que le jeune Dauphin ne fût retenu comme otage.

Le peuple regardait cette Constitution comme l'aurore de jours

sans nuages, on ne pouvait guère lui ôter cela de l'idée. Comment

lutter contre cette croyance? Quelle autorité, quelle armée

avait-on pour résister? «Ni force, ni moyens, écrivait la Reine.

Tout ce que nous pouvons faire ce sont des observations à faire,

qui ne seront sûrement pas écoutées, mais qui au moins, avec la

protestation que le Roi a faite, il y a six semaines (au retour

de Varennes) et calquées sur elle, serviront de base pour le

moment où l'ennemi, le malheur et le désenivrement pourront

laisser passer la raison», et Mercy, tout en envoyant à

Marie-Antoinette l'opinion de Burke, renonçait à l'idée de

résistance et concluait: «Il faudrait ne rien brusquer et mettre

toute sa fermeté à tâcher de temporiser.» La Reine était plus que

convaincue qu'il n'y avait rien à tenter et écrivait le 26 août:

«Il est impossible que le Roi refuse son acceptation. Croyez que

la chose doit être bien vraie, puisque je le dis. Vous connaissez

assez mon caractère pour croire qu'il se porterait plutôt à une

chose noble et pleine de courage; mais il n'en existe point à

courir un danger plus que certain.»

Un certain revirement, d'ailleurs, se manifestait dans le public. En se

rendant à la messe au château, le 4 septembre, Louis XVI et sa famille

avaient été salués par des applaudissements[155]; un autre jour, la

Reine prenant son fils dans ses bras avait été acclamée aux Tuileries.

M. de Staël écrivait à son souverain qu'au Palais Royal, palladium de la

Révolution, l'opinion royaliste était de nouveau en vogue; dans les

cafés, on écoutait Barnave affirmant que la Constitution telle qu'elle

était établie ne pourrait s'appliquer longtemps, qu'on reviendrait à une

Assemblée n'ayant que l'influence d'un Conseil des Notables, que toute

la force devait résider dans le Gouvernement[156]. Dans ce revirement

inattendu de la faveur populaire, celle sur laquelle s'était acharnée la

calomnie, la Reine, avait sa part, seize mille gardes nationaux

portaient, dit-on, des anneaux avec cette devise: _Domine, salvum fac

Regem et Reginam_.

[155] _Journal d'une bourgeoise pendant la Terreur_ (Mme

Jullien), publié par M. Lockroy, t. III, p. 51.

[156] Le baron de Staël à Gustave, 28 août, 4 et 28 septembre.

Ce regain de popularité et cette résignation à la Constitution les

émigrés vont le faire payer cher à la Reine. Ils l'accuseront de

«sacrifier à sa fierté le salut de la France»--ils voulaient dire: leurs

intérêts.--Marie-Antoinette expliquait à Fersen pourquoi le Roi et elle

étaient résignés à une Constitution plus ou moins applicable. «Les

folies des princes et des émigrants nous ont aussi forcés dans nos

démarches; il était essentiel, en acceptant, d'ôter tout doute que ce

n'était pas de bonne foi.»

Glissons légèrement sur les faits d'histoire générale, sur la séance du

14 où le Roi se rendit à l'Assemblée accompagné des ministres, et

prononça debout son discours d'acceptation, tandis que, par un étrange

oubli des convenances et des traditions, l'Assemblée, sur la motion de

son président Thouret, resta assise. Dans l'enthousiasme général et

devant les bruyantes acclamations, le public n'avait pas fait attention

à cette étrange inauguration du nouveau régime--débutant par une

humiliation officielle de la Royauté. Mais quel fut le dépit de la Reine

et de Madame Élisabeth qui assistaient dans une tribune à la séance, on

le devine. Marie-Antoinette s'était hâtée de rentrer dans ses

appartements, le Roi l'y suivit, et affaissé dans un fauteuil il s'écria

en sanglotant: «Tout est perdu! Ah! Madame, vous avez été témoin de

cette humiliation!» Et la Reine de se jeter dans les bras de son mari,

assure Mme Campan, et de pleurer avec lui.

Quelques jours après, le Champ de Mars retentit d'ovations de toute une

foule: la Constitution est solennellement proclamée, les jeux

s'installent à tous les carrefours, cependant que des vivres sont

distribués gratuitement... Un violent enthousiasme, peu de désordre, une

grande satisfaction, une grande joie populaire. Chacun se congratule et

se leurre de l'illusion que la nouvelle Assemblée ramènera l'âge d'or.

Beaucoup de cris sincères de: Vive le Roi, mais celui qui domine c'est:

Vive la Nation... Une voix de stentor qui suivait sans relâche la

voiture royale se chargeait, à chaque Vive le Roi, de jeter dans

l'oreille de Marie-Antoinette: Ne les croyez pas! _Vive la Nation!_ Et

la voix brutale de la Révolution, rappelant la réalité à la Reine, la

frappait de terreur et d'inquiétude[157].

[157] _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel.

En même temps _Te Deum_ à Notre-Dame et aux Tuileries, nouvelles fêtes

populaires dans le jardin du château, représentations de pièces

royalistes dans les Théâtres. Madame Élisabeth s'est contentée du _Te

Deum_ des Tuileries, bien que M. l'intrus (Gobert, évêque assermenté)

eût désiré à Notre-Dame la présence de la famille royale; mais elle a

assisté aux représentations de la Comédie italienne[158], de

l'Opéra[159], de la Comédie française: Applaudissements

inexprimables... «Tu ne peux te faire une idée du tapage qu'il y a eu

samedi», écrit la princesse à Mme de Raigecourt. Puis, mélancoliquement,

elle ajoutait: «Il faut voir combien cet enthousiasme durera.»

[158] Clairval, dans _Richard Cœur de Lion_, substitua le nom de

Louis au nom de Richard:

O Louis, ô mon roi,

Notre amour t'environne.

Les dames brisaient leurs éventails.

[159] _Castor et Pollux._ Les Souverains furent acclamés quand

Lays chante:

Régnez, aimable mère,

Sur un peuple généreux.

La clôture de l'Assemblée est aujourd'hui, écrit Madame Élisabeth,

le 30 septembre[160], à Mme de Bombelles. Le Roi ira prendre

possession du droit que la Constitution lui donne d'ouvrir et de

fermer les législatures. La nouvelle a presque toute été choisie

par les Jacobins, et la moitié est protestante: Ainsi vous pouvez

juger de la protection que nous aurons dans l'Assemblée... Il a

paru hier une protestation des émigrés[161], sur l'acceptation du

Roi; elle est parfaitement écrite, mais je l'aurais désirée moins

forte. La première partie est modérée, mais on voit dans la

seconde que l'auteur a été entraîné par la chaleur de sa tête et

la force de ses raisons. Il a paru en même temps une proclamation

du Roi, pour engager tout le monde à la paix et les émigrés à

rentrer[162]. Il y a un article sur la tolérance que l'on doit

avoir pour les opinions, qui est parfait: je souhaite que ceux qui

ont le pouvoir en main en fassent leur profit[163].»

[160] Le président Thouret déclarait que l'Assemblée nationale

avait terminé sa mission. Sur ces événements, voir surtout les

Mémoires du marquis de Ferrières, t. II.

[161] _Lettre de Monsieur et de M. le comte d'Artois au Roi._

Pilnitz, 1791.

[162] Louis XVI à ses frères, septembre, lettre publiée dans le

_Recueil_ Feuillet de Conches.

Louis XVI expliquait sa conduite nécessitée par les événements.

«La nation aime la Constitution, parce que ce mot ne rappelle à la

classe inférieure du peuple que l'indépendance où il vit depuis

deux ans, et à la classe au dessus, l'égalité.» Le bas peuple voit

que l'on compte avec lui; le bourgeois ne voit rien au dessus.

L'amour-propre est satisfait.... Il faut donc attendre et surtout

se garder avec soin de tout ce qui pourrait faire croire au peuple

qu'on veut détruire cette Constitution, qu'il regarde comme la

charte de sa liberté. Il faut--et cela ne saurait tarder--que

l'usage lui en démontre à lui-même les inconvénients». On lira

cette phrase avec attention. Maintes fois il a été affirmé que,

dès le début, Louis XVI n'entendait pas respecter la Constitution.

Cela est sans doute exagéré. Mais le Roi ne cachait pas son espoir

de voir la Constitution détruite par ceux-là même qui l'avaient

réclamée.

Le _post-scriptum_ de la lettre du Roi ne peut être laissé dans

l'oubli:

«Je finissais cette lettre, dans le moment où j'ai reçu celle que

vous m'avez envoyée. Je l'avais vu _imprimée_ avant de la recevoir

(Louis XVI signale avec raison ce manque d'égards), et elle est

répandue partout en même temps. Vous ne sauriez croire combien

cette marche m'a peiné... Je ne vous ferai aucun reproche; mon

cœur ne peut se décider à en faire... Je vous ferai seulement

remarquer qu'en agissant sans moi, il--le comte

d'Artois--contrarie mes démarches comme je déconcerte les siennes.

Vous me dites que l'esprit public est revenu, et vous voulez en

juger mieux que moi qui en éprouve tous les malheurs. Je vous ai

déjà dit que le peuple supportait toutes ses privations, parce

qu'on l'avait toujours flatté qu'elles finiraient avec la

Constitution. Il n'y a que deux jours qu'elle est achevée et vous

voulez que son esprit soit changé!... Vous vous flattez de donner

le change, en déclarant que vous marchez malgré moi; mais comment

la persuader, lorsque cette déclaration de l'Empereur et du Roi de

Prusse est motivée sur votre demande? Pourra-t-on jamais croire

que mes frères n'exécutent pas mes ordres? Ainsi vous allez me

montrer à la nation, acceptant d'une main et suscitant les

puissances étrangères de l'autre.» Quelques jours après, craignant

que cette lettre ne parût un message officiel et forcé, Louis XVI

renouvelait ses instances dans une lettre confidentielle. Toutes

ses prières restaient sans effet.

[163] Les frères du Roi comprirent peu le langage modéré et

conciliant de Louis XVI. Ils n'admirent pas non plus les

reproches que Louis XVI était en droit de leur adresser. Ils

protestèrent de nouveau. Ce simple billet trouvé dans le

secrétaire du Roi, après le 10 août, prouvera l'état de rébellion

où s'entêtaient les chefs des émigrés voulant uniquement agir à

leur guise: «Si l'on nous parle de ces gens-là, nous n'écouterons

rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons

notre chemin».

Voici d'autres nouvelles encore. La Fayette, proclamant partout que la

Révolution était accomplie, éprouvait le besoin d'aller se reposer sur

ses lauriers de politicien.

«M. de la Fayette, écrit la princesse, quitte Paris et va en Auvergne

voir, dit-il, une tante qu'il aime beaucoup. Mais, comme on prétend que

cette tante est fort aristocrate, je crains qu'il ne soit pas aussi bien

reçu qu'il le mérite. On dit que Barnave va en Dauphiné, Lameth à Metz,

et d'autres dans d'autres provinces. D'autres disent qu'ils resteront

ici pour influencer l'Assemblée; s'ils veulent une monarchie, ils feront

bien, car celle-ci est bien forte en volonté républicaine.»

Sur ce trait frappé au coin du bon sens, Madame Élisabeth prêche encore

la concorde. «C'est ce que je ne cesse de dire des deux côtés... Mais il

faudrait que tout le monde y mît quelque chose, et je t'avoue que j'ai

été dans le cas de voir des gens qui m'effraient par leur raideur. Il

serait bien à souhaiter que ceux qui sont de leur société pensassent

comme moi, le leur persuadent et fussent de bonne foi. Il n'y a que cela

qui ramène des cœurs ulcérés par la douleur et par l'intime et juste

conviction de la pureté de leurs intentions...» Rapprochons cette lettre

de celle adressée quelques jours avant à Mme de Raigecourt, et nous

voyons que Madame Élisabeth s'est donné le but d'apaiser les

malentendus, de ramener la concorde entre les différents membres de la

famille royale. Malgré sa tendresse pour le comte d'Artois et sa

faiblesse pour les émigrés, elle sent qu'elle a un devoir à remplir, et

elle s'emploie de toutes ses instances. On sait que pas plus que les

prières de Louis XVI, les objurgations de Madame Élisabeth n'étaient

écoutées.

* * * * *

Pendant ce temps nos émigrés ont continué à correspondre et à

s'entretenir des nouvelles qui leur parviennent soit de Paris, soit des

princes.

Le 16 septembre, Mme de Bombelles ne sait encore si elle doit se réjouir

tout à fait du voyage du comte d'Artois dont elle augure si grand bien.

«On assure qu'il a reçu parole de l'Empereur et du roi de Prusse,

écrit-elle en supposant bien facilement le problème résolu... Le premier

donne définitivement 60.000 hommes, le second 40.000... Monsieur a

témoigné à son frère la tendresse la plus touchante et, jetant son

chapeau en l'air, a crié _Vive le Roi_ lorsqu'il a appris les

dispositions des Souverains; le mouvement de la part de Monsieur est

charmant. Dieu veuille les éclairer et les diriger... Dussions-nous dans

notre petit coin être oubliés, maltraités, peu importe si notre

Souverain reprend sa couronne et la religion son empire!...»

Quant au marquis, il a chargé M. de Raigecourt de parler pour lui au

maréchal de Broglie qu'il vénère. Non pas qu'il veuille se faire une

place à Coblentz entre Calonne et l'évêque d'Arras, M. de Conzié. Il

n'est pas sans conserver rancune à ceux qui l'ont si bien desservi

auprès du comte d'Artois et «dans ce tableau nouveau d'intrigues mal

cousues, il n'a garde de vouloir figurer». Bombelles doit être sincère

et nous ne le suspecterons pas d'imiter le renard de la fable. Sa

consolation de diplomate pour le moment réduit à l'impuissance, il la

trouve dans les lettres du Roi et de la Reine aux princes, dans les

marques d'estime des Rois Bourbons à Madrid et à Naples. «Je suis ravi,

dit-il en finissant, que M. le comte d'Artois vous attache à lui. Hélas!

il mériterait de n'avoir près de sa personne que des gens de votre

trempe; alors ses actions seraient toutes analogues aux bonnes et aux

droites intentions de son excellent cœur.»

M. de Raigecourt ne se refusera pas à s'entremettre pour M. de Bombelles

et dans une lettre qui se croise avec celle de son ami, il a fait

entrevoir des arrangements possibles dont le bien général devait

profiter. «Le chevalier de Las Casas a été à même de connaître et

d'apprécier toutes vos démarches et peut vous faire rendre par le prince

une justice que nous réclamons avec tant de raison.» De bonnes nouvelles

d'ailleurs viennent d'être apportées par le baron de Bombelles; alors

agent des princes à Saint-Pétersbourg. Les obligations qu'on lui devait

étaient assez essentielles «pour mettre un poids de plus du côté de la

justice et de la reconnaissance». Le frère de M. de Bombelles avait

réussi dans une petite mesure auprès de l'impératrice Catherine: il

venait d'obtenir beaucoup de promesses, et, ce qui valait mieux, deux

millions d'argent qui avaient été les bienvenus dans l'état de détresse

où se trouvaient princes et émigrés.

On ne saurait demander à M. de Raigecourt de juger sans parti pris et la

déclaration de Pilnitz et ses conséquences escomptées, et l'attitude du

Roi vis-à-vis de ses frères. Le marquis est attaché à la personne du

comte d'Artois qu'il considère comme le sauveur de la monarchie, il se

montre très sévère pour le Roi, «qui aggrave tous les jours sa position

par son peu de caractère et des démarches indignes de son rang».

* * * * *

Mme de Raigecourt forcerait volontiers la note. Écrivant à son mari à la

même époque--on se rappelle qu'elle est demeurée à Trèves avec ses

enfants--elle livre ses impressions vraies: «On promène dans Paris notre

Roi _nonchalant_, sa triste compagne et notre trop malheureuse

princesse. La Constitution se consolidera à peu près, puisqu'on laisse

passer les gelées dessus, et que le Roi est forcé à se prêter à toutes

les démarches honteuses auxquelles il se soumet; mais les princes et les

puissances doivent, pour juger sa façon de penser sur cette maudite

Constitution, se souvenir de ce qu'il a dit en partant pour

Varennes[164].»

[164] Voir la _Déclaration de Louis XVI_ (_Recueil_ Feuillet de

Conches, t. II). Il y énonçait les motifs de son départ et les

critiques nombreuses qu'il avait à faire de la Constitution.

* * * * *

Plus tôt qu'on n'aurait pu le croire il a été question à Coblentz du

marquis de Bombelles. Aussitôt M. de Raigecourt mande à la marquise:

«J'ai eu le plaisir hier de causer avec le baron de Bombelles qui repart

ce soir pour la Russie, et vous vous imaginez bien quel a été l'objet

principal de notre conversation. Il est fort d'avis et j'en suis

aisément tombé d'accord que, d'après les lettres que M. le comte

d'Artois doit avoir reçues actuellement et les témoignages flatteurs qui

ont été rendus à votre mari par le Roi et les autres Souverains,

témoignages que les princes ne peuvent pas ignorer, il est indispensable

que M. de Bombelles reparaisse ici. La jalousie de M. de Calonne ne

pourra pas empêcher M. le comte d'Artois de le voir et de le bien

traiter, et je suis persuadé que dans une demi-heure de conversation il

achèverait d'éclairer le prince et de le ramener aux sentiments de

justice et de reconnaissance qui lui sont naturels. D'ailleurs la

présence de M. de Bombelles ici dissiperait l'impression qu'ont pu

laisser dans quelques esprits les propos qu'on a répandus, et produirait

peut-être mieux cet effet qu'un mémoire justificatif, supposé même que

les circonstances permissent d'en publier un. Monsieur votre frère m'a

prié particulièrement d'insister près de vous sur ce point, et je crois

qu'il a grande raison. La délicatesse de M. de Bombelles ne doit jamais

être alarmée de faire auprès du prince la première marche; elle me

paraît d'autant plus nécessaire de sa part que celui qui a eu des torts

ne revient presque jamais le premier. Outre l'avantage que je trouverais

pour la chose publique à un rapprochement qui ferait employer M. de

Bombelles, je crois que dans le cas du rétablissement de nos affaires il

ne serait pas inutile à l'avancement de votre mari et à la fortune de

vos enfants qu'il fût bien avec les princes. J'espère qu'ils joueront un

assez grand rôle dans la contre-révolution pour conserver ensuite une

certaine influence dans le Gouvernement.»

Si cependant M. de Bombelles ne trouvait pas que cette démarche fût

encore convenable pour le moment, son frère le priait d'écrire au prince

Charles de Nassau-Siegen, qui faisait partie du Conseil à Coblentz. Les

princes avaient beaucoup d'obligations à l'aventureux personnage, amiral

au service de la Russie, lequel était à la fois un des hommes de

confiance de Catherine II et un des partisans les plus convaincus et

enthousiastes de l'émigration[165]. Enfin le baron de Bombelles partant

pour la Russie attendrait à Berlin les lettres de son frère. A son

retour à Coblentz en novembre il ferait le possible pour faire le

crochet de Berlin, de Wardeck, si le marquis lui traçait un itinéraire.

M. de Raigecourt est enchanté de l'idée de revoir M. de Bombelles,

surtout de pouvoir contribuer suivant son idée à le ramener dans le

sillon de Coblentz. N'est-ce pas aller bien vite en besogne que de

croire Bombelles si facilement gagné à la cause de l'émigration sans le

Roi? Nous connaissons assez l'inébranlable fidélité de Bombelles à la

cause royale pour supposer qu'en faisant des démarches pour être reçu à

Coblentz le marquis n'a qu'une idée: reprendre si possible une petite

influence et servir utilement les intérêts de la monarchie en faisant

obstacle aux plans impolitiques de Calonne. S'est-il leurré de l'idée

que le baron de Breteuil et lui, aidés des conseils expérimentés du

maréchal de Broglie, pourraient faire rentrer des idées saines dans les

cerveaux de Coblentz et ramener cette concorde après laquelle tous

soupirent--à la condition que les concessions soient toujours faites par

les autres? Nous le verrons à l'œuvre, mais sans succès, et deux mois

ne se seront pas passés que la désunion sera plus forte que jamais:

Bombelles, ancré de plus en plus à la politique particulière du Roi et

de la Reine, s'affirmera l'antagoniste de la politique des princes.

[165] Sous le titre: _Un Paladin au XVIIIe siècle_, le marquis

d'Aragon a publié d'après des correspondances inédites une

intéressante biographie de son grand-père maternel. Il est

beaucoup question du prince de Nassau dans les _Mémoires_ de

Langeron. Voir aussi: M. Léonce Pingaud, _les Français en

Russie_, et M. Albert Sorel, _l'Europe et la Révolution

française_, t. II. Nous aurons l'occasion de parler de lui dans

un chapitre postérieur ayant trait à la mission du marquis de

Bombelles en Russie. Rentré dans la vie privée sous Paul Ier, le

prince de Nassau-Siegen mourut obscurément en 1829.

Quelques détails sont aussi donnés par M. de Raigecourt sur l'existence

menée alors à Coblentz: «La vie d'ici est fort ennuyeuse; j'ai

heureusement pour ressource Mmes de Caylus et d'Autichamp. La société de

Schœnbornslust n'est point du tout dans mon genre, et j'aurais de la

peine à faire le _Beau Monsieur_ auprès de la comtesse de Balbi. Je vous

assure que ces femmes n'ont pas été rendues plus raisonnables par la

Révolution; le pauvre et respectable maréchal de Broglie y est tourné en

ridicule à la journée, ainsi que le prince de Revel, qui est une des

plus honnêtes créatures que je connaisse; aussi je vais là le moins

possible.» D'autres émigrés de marque sont aux alentours: le maréchal de

Castries et le marquis de Bouillé.

M. de Raigecourt vient d'entrebâiller la porte de la société de

Coblentz. Jetons un court regard sur cette cour d'intrigues.

Le château de Schœnbornslust était situé aux portes de Coblentz et

prêté aux princes par Louis Wenceslas de Saxe, frère de la Dauphine

Marie-Josèphe, archevêque-électeur de Trèves. L'électeur déteste le

Gouvernement qui a ruiné le clergé et donne sans discontinuer à l'Europe

de funestes exemples. Comme les émigrés se sont constitués les

défenseurs de la religion catholique, l'électeur est captivé; il

abandonne pour ainsi dire le gouvernement de sa principauté à Calonne,

lequel mène le comte d'Artois par le bout du nez. Le maréchal de

Broglie est annihilé; si le maréchal de Castries a conservé une certaine

indépendance, c'est parce qu'il réside à Cologne. Calonne est

grand-maître, ministre, organisateur, il centralise les fonds trop rares

à venir, il les distribue à ses amis, à ses créatures, il met les grades

en vente, mécontente ceux dont les appointements ne sont pas payés,

s'aliène les chefs, du prince de Condé au duc de Guiche qui a rassemblé

les anciens gardes du corps[166] et est chargé de l'organisation de

l'armée, au marquis de Bouthillier[167], major général, qui à Worms

reçoit les engagements[168].

[166] Papiers Gramont. Arch. de M. le duc de Lesparre. Tout un

dossier sur l'organisation des gardes du corps.

[167] Voir fragments de _Mémoires_ du marquis de Bouthillier; M.

E. Daudet: _Coblentz_. Cf. _Mémoires_ du comte Valentin

Esterhazy.

[168] L'armée de Condé demande officiers et soldats. Le marquis

de la Queuille fait par son ordre un appel à la noblesse pour

qu'elle vienne constituer des corps réguliers. Les jeunes

gentilshommes accourent «au poste assigné par l'honneur»; ils ont

peur d'être blâmés pour arriver trop tard; chacun leur dit: vous

n'arriverez pas à temps, vous serez déshonorés (Marcillac,

_Souvenirs_; Bernard de la Frégeolières, _Mémoires_).

Quand le colonel convoque ses officiers pour prêter serment à la

Constitution de 1791, ceux qui ont hésité jusqu'alors se révoltent

contre un serment humiliant; ils partent le même jour. Un

négociant de Marseille veut persuader à un jeune officier que

l'émigration attirera des calamités sur lui, sa famille et son

pays. «Je suis soldat, répond le jeune homme, les princes

m'appellent, je n'ai pas à discuter, mais à obéir.» (Romain,

_Souvenirs_.)

Mais, pendant ce temps, la Cour est fort brillante. Sur les conseils de

Calonne, les princes font revivre le cérémonial de la Cour de France,

réorganisent la Maison du Roi, rétablissent les grandes charges, les

pages, les mousquetaires, la compagnie de Saint-Louis, les chevaliers

de la couronne. Uniformes éclatants, tenue de ces troupes d'élite

magnifique. Les gentilshommes qui composent le guet des gardes sont

montés sur des chevaux à courte queue: costume vert avec parements,

revers et collet cramoisi, galonnés en argent. A la tête de ces corps

sont placés: le marquis de Vergennes, le comte de Bussy, le marquis

d'Autichamp, le vicomte de Virieu, le comte de Montboissier, le marquis

du Hallay. La maison militaire de Monsieur est commandée par le comte de

Damas et le comte d'Avaray, celle du comte d'Artois par le comte

François des Cars et le bailli de Crussol. Calonne est le mentor du

comte d'Artois, Jaucourt est l'homme de Monsieur et l'ami réel de la

comtesse de Balbi, née Caumont la Force, qui joue le rôle de favorite du

comte de Provence. D'autres hommes ont un rang important à la Cour; en

dehors du maréchal de Broglie et du duc de Guiche, c'est Mgr de Conzié,

évêque d'Arras, ce sont les deux Vaudreuil, le comte et le marquis; ce

sera plus tard le comte de Vergennes, ministre du roi de France près de

l'électeur, mais seulement quand il aura été révoqué par son

gouvernement et remplacé par Bigot de Sainte-Croix; si le ministre de

France n'est pas accepté dans le conseil, les représentants des

puissances y sont accueillis avec empressement: ce sont le baron de

Duminique, premier ministre de l'électeur, qui prend part aux

délibérations que préside Monsieur et qui sait si bien s'effacer devant

Calonne; c'est le comte d'Oxenstiern accrédité auprès des princes par le

roi de Suède, le comte de Romanzof, envoyé par Catherine, le prince de

Nassau, qui «est tout entier au service des princes, leur offre tout,

son sang et sa fortune», enfin le chevalier de Bray qui représente les

Français engagés dans l'Ordre de Malte[169].

[169] Ernest Daudet, _Coblentz_, 130 et suivantes;--_La Mission

de Bigot de Sainte-Croix à Coblentz_, par M. Bletry (inédit).

La politique tient ses assises au Café des Trois-Couronnes, où chaque

jour vient pérorer Suleau, le journaliste de l'émigration, l'oracle des

exaltés: il est l'éditeur de ce _Journal Suleau_, qui critique tout le

monde, qui raille le Roi et la Reine, que Calonne est obligé de

désavouer, tant ses diatribes sont violentes contre les puissances qui

tardent à envoyer des secours, et que finalement on est obligé de

supprimer[170]. Les propos du pamphlétaire trouvent de l'écho parmi ses

lecteurs ou auditeurs; les jalousies anciennes, les vieilles hostilités

se réveillent; noblesse de province contre noblesse de Versailles,

gentilhommes pauvres et gentilhommes nantis, gens d'épée et gens de

cour; puis par dessus tout la haine de Coblentz pour les royalistes

modérés, les «monarchiens» qu'on enveloppe dans la même animadversion

que les Jacobins. Les partis opposés se déchirent; le Roi et

l'acceptation de la Constitution font les frais principaux des

discussions âpres et permettent aux antagonistes de tomber d'accord.

Parlent-ils d'autre chose, ils se divisent, et Mercy a raison de dire:

«Pour juger sainement les affaires françaises, il ne faut pas prêter

l'oreille à aucun parti, parce qu'ils sont tous aveuglés par leur

intérêt ou leurs passions; leur plus grand défaut c'est d'être dans un

état de dissolution politique; ils sont plus exagérés et plus absurdes

que les Jacobins.»

[170] Voir la lettre de Calonne à Suleau, dans _Coblentz_,

_Pièces justificatives_.

La chronique scandaleuse ne perd pas ses droits. En ce même Café des

Trois-Couronnes, médisances et calomnies vont leur train. Calonne est

non seulement épargné, mais exalté: il est tout-puissant et tient les

cordons de la bourse. Breteuil au contraire est dénigré, violemment

attaqué dans sa vie privée. «On commente la liaison de sa fille, la

comtesse de Matignon, avec d'Agoult, évêque de Pamiers, la sienne avec

la sœur du même évêque, le tout émaillé de détails abominables.» M. de

Vaudreuil écrira à d'Antraigues: «Les agents de Breteuil nuisent à qui

veut faire: tel est le troupeau de boucs dont il est le plus puant

bouc.» Marie-Antoinette se plaindra à Fersen d'avoir reçu «une lettre du

gros d'Agoult lui disant simplement: «Nous attendons avec impatience le

gros baron lorrain pour que l'accord soit parfait entre ici et où vous

êtes». D'Agoult a des raisons pour attendre l'arrivée de Breteuil; les

autres l'exècrent et le vilipendent.

Il n'est pas assez que les cafés politiques distillent des méchancetés;

les salons s'en chargent aussi. Mme de Calonne, cette riche Anglaise qui

a épousé Calonne par admiration, donne de «petits dîners charmants» que

vante le chevalier de Bray; il en est d'autres chez Mmes de Caylus et

d'Autichamp, que M. de Raigecourt qualifie d'ennuyeux, ailleurs des

thés, des soupers, même des représentations. On se réunit surtout chez

Mme de Balbi et chez Mme de Polastron qui habitent avec les princes le

château. Le soir, à l'heure de sa toilette, Mme de Balbi tient dans sa

chambre une petite cour ouverte aux gentilshommes présentés. On la

coiffe près d'une petite table, on lui passe sa chemise devant tout le

monde. Le comte de Provence pendant ce temps est assis dans un fauteuil

près de la cheminée, la main appuyée sur sa canne à pommeau dont il

fourre le bout à chaque instant dans son soulier. Tant que dure la

toilette de la comtesse, les anecdotes et les bons mots volent; puis on

soupe, de jeunes officiers composent des bouts rimés, les tables de jeu

s'organisent, on médit de la cour rivale, celle de Mme de Polastron. De

l'une à l'autre de ces coteries, on se jalouse, on se déteste, on ne

s'entend que pour appeler le Roi un «soliveau» et pour médire de la

Reine «devenue un objet d'horreur pour les émigrés», écrit le ministre

de France à Mayence, Villars, à son chef de Lessart. D'après

l'ambassadeur espagnol, Las Casas, la désunion entre les princes

provient surtout des querelles entre Mmes de Balbi et de Polastron: «La

Cour de Louis XV et celle de Louis XVI n'ont jamais présenté plus de

désordres ni d'intrigues; point de remèdes tant qu'il restera un

cotillon.» C'est ce que finit par comprendre le comte de Provence qui

envoya, avec sa femme, la comtesse de Balbi à Turin[171]. Mais, en

attendant, la favorite jouit d'une grande influence à laquelle ne

prétend guère Louise de Polastron, mais dont une autre femme est

férocement jalouse. Cette troisième directrice de coterie est la

princesse de Monaco, née Brignole-Sale, depuis vingt ans attachée au

prince de Condé qu'elle mène à son gré. Celle que Gœthe a assez

faussement définie «une svelte blondine, jeune, gaie, folâtre», avait

alors près de cinquante-trois ans; elle a suivi à Coblentz le prince

dont Marie-Antoinette disait: «Ce serait dur d'être sauvé par ce maudit

borgne[172]», elle le suivra également au camp de Worms. De tant de

fidélité elle sera récompensée plus tard par le mariage; elle mourra

princesse de Condé[173].

[171] Forneron, t. I.--Souvenirs du comte de Neuilly.--E. Daudet:

_Coblentz_.

[172] Barante, _Correspondance de Louis XVIII et de

Saint-Priest_, Préface, p. 98.

[173] Voir dans la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de

Ségur, le chapitre consacré à Marie-Catherine de Brignole.

* * * * *

Mme de Raigecourt a bien compris ce que Madame Élisabeth lui avait mandé

le 12 septembre pour le comte d'Artois et M. de Calonne. Le 4 octobre,

la princesse la félicite. «Je suis charmée de la manière dont tu as

saisi ce que je te disais si mal, et que la personne à qui tu as parlé

ait été de ton avis. Puisse le Ciel lui donner le crédit de la faire

réussir!»

«Comme toi et comme d'autres, ajoute Madame Élisabeth, je serais bien

fâchée de renoncer à voir le jeune homme dont il est question absolument

soumis à sa belle-mère; mais cela est impossible; et plus il fera ce

qu'il doit vis-à-vis de son homme d'affaires, moins il courra ce risque,

parce que, réunissant plus de moyens à lui, il s'affermit de toute

manière». Il n'est pas nécessaire que son mari en parle au patriarche

(le maréchal de Broglie). L'idée d'un Congrès à Aix-la-Chapelle[174] se

répand. On débite même un extrait de la lettre de M. de Broglie, qui dit

positivement que l'Empereur a eu réponse des autres Cours qui adhèrent à

la déclaration de Pilnitz.

[174] Le Congrès armé faisait partie du plan de la Reine. Sans

parler de la Constitution, les puissances auraient invoqué les

droits lésés des princes allemands, la garantie des traités

passés avec la France et compromis par le changement de régime.

Elles auraient, au besoin, appuyé leurs revendications par la

présence à la frontière de têtes d'armées, capables à la fois

d'en imposer «à la partie la plus enragée des factieux» «et de

donner aux plus raisonnables le moyen de faire le bien». Voir _le

Comte de Fersen et la Cour de France_, t. I;--_Louis XVI,

Marie-Antoinette, Madame Elisabeth_, t. II;--Cf. aussi dans le

_Cardinal de Bernis depuis son ministère_, les lettres de Calonne

à Bernis. Calonne y exhalait naturellement son mécontentement et

sa colère contre Breteuil.

La princesse ajoutait un paragraphe qui regardait les Bombelles: «Je

voudrais bien que le mari d'Ange employât son crédit auprès de son

protecteur, pour lui persuader qu'il faut que tout le monde fasse des

sacrifices avec raison. Il y a un parti qui doit en faire de plus

grands. Mais ses services et son désintéressement individuel doivent

être comptés pour quelque chose. Si tu es en position d'en écrire à

l'Ange, tu feras peut-être bien; mais si tu ne lui parles pas des

affaires dans le cours ordinaire, il ne faudrait pas entamer celle-ci,

parce qu'elle verrait bien que cela ne vient pas de toi, et que tout ce

que tu peux lui mander sur cela ne peut pas venir d'un autre. Je suis

bien fâchée qu'il ne soit pas bien avec le jeune homme, car il serait

utile dans ce moment; mais, comme tous les deux trouvent qu'ils ont

raison, il est difficile de s'entendre; et il faudrait une si grande

explication pour en convenir qu'il faut y renoncer...»

Dans son désir de concorde, qui seule aurait pu amener une réelle

amélioration dans les affaires royales, Madame Élisabeth se sert tour à

tour des moyens directs ou détournés, pour obtenir ou tâcher d'obtenir

que les querelles cessent entre ses frères et les représentants du Roi.

Avec sa coutumière diplomatie, elle supplie des deux côtés, ne donnant

tort à personne; mais, comme on vient de le voir, elle ne se fait guère

d'illusion sur le résultat de sa nouvelle démarche.

A Mme de Bombelles, dans sa lettre du 6 octobre, elle n'aborde point le

sujet. En revanche, elle évoque des souvenirs qui ne peuvent que toucher

sa fidèle amie:

«Il y a aujourd'hui deux ans, ma chère Bombe, que nous étions encore

dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a été

décidé que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais l'on

ne verra une habitation plus agréable pour moi. Tu me demandes si je

vais à Montreuil. Non, mon cœur, et certes je n'irai pas que la ville

dans laquelle il est n'ait avoué ses torts. J'en enrage, mais je crois

le devoir. Quant à Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si

mal pour ces dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le

lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai apporté

une contre-révolution.»

Mme de Bombelles a confié à sa princesse ses visites au prince-abbé de

Saint-Gall: «Je suis charmée de ce que tu me marques du bon sens de ton

prince-moine[175]. Si tout le monde avait comme lui senti la nécessité

de laisser chacun dans la place où la Providence l'a placé, nous

n'aurions pas à gémir sur les maux de notre patrie.»

[175] Feuillet de Conches, _Correspondance_, p. 351, s'imagine à

tort qu'il s'agit de Clément Venceslas, archevêque-électeur de

Trèves. Mme de Bombelles ne le connaissait pas et n'avait pas à

parler de lui. Il s'agit du prince-abbé de Saint-Gall.

Voici des nouvelles de l'Assemblée. «La nouvelle législature a commencé

à attaquer les droits que la Constitution avait donnés au Roi. Elle a

décrété qu'elle devait être indépendante de la volonté du Roi lorsqu'il

y était, et qu'en conséquence ils seraient avant que le Roi s'asseoie;

qu'il n'aurait pas un fauteuil différent de celui du Président, et que

l'on ne lui donnerait plus le titre de _Sire_ ni de _Majesté_; mais

qu'en lui parlant on dirait toujours _Roi des Français_. Tout cela

ferait rire si l'on n'y découvrait pas un désir violent de détruire

toute la Constitution. On dit que Thouret était dans une colère

affreuse, et M. de Condorcet enchanté.»

En _post-scriptum_, il est d'ailleurs marqué: «L'Assemblée a rétracté le

décret de la veille.»

La grosse nouvelle des lettres adressées par Madame Élisabeth à ses

amies est que:

«L'Empereur reconnaît notre pavillon de trois couleurs comme le Royal.

Je pense que toutes les puissances en vont faire autant. Oh! que les

princes pacifistes sont de précieux trésors pour des révolutionnaires

comme nous!... Il faut convenir qu'aux yeux des siècles présents et

futurs cette modération pacifique fera un superbe effet. Je vois déjà

toutes les histoires en parler avec enthousiasme, les peuples le bénir

de leur bonheur, la paix régner dans ma malheureuse patrie, la religion

constitutionnelle s'établir parfaitement, la philosophie jouir de son

ouvrage, et nous autres, pauvres apostoliques et romains, gémir et nous

cacher...»

En terminant: «Enfin, mon cœur, la Providence est bonne et veut nous

humilier. Si c'est là son but, elle y a bien réussi...»

La politique intérieure, les événements qui se préparent à l'extérieur

n'empêchent pas Madame Élisabeth de suivre son amie par la pensée, de

s'intéresser à ses excursions avec Mme de Louvois, surtout à la santé

morale et physique de ses enfants: «Que tu es heureuse que tes parents

répondent si bien aux soins que tu leur donnes! J'espère, mon cœur, que

le sacrement qu'ils vont recevoir les confirmera en effet dans la foi de

leur père, et les rendra dignes un jour de la soutenir avec force, dans

un temps où il faudra peut-être encore du courage pour se dire chrétien.

Ce que tu me mandes du bien que produit en eux l'air de la campagne me

ferait bien plaisir et m'ôte presque le regret de te voir toujours

éloignée d'ici...»

Les négociations ont été menées par M. de Raigecourt pour aplanir les

voies à M. de Bombelles s'il se décidait à se rendre à Coblentz. La

marquise est reconnaissante à M. de Raigecourt de «l'intérêt tendre» que

leur «meilleur ami» a pris aux injustices «qu'on fait essuyer à son

mari»...

«Vous jugez tout le prix que nous attachons à vos conseils. Celui que

vous donnez à mon mari de se rendre à Coblentz est cependant si

important qu'il demande d'y réfléchir à tête reposée, et c'est ce que

nous voulons faire l'un et l'autre. Songez, mon cher, à l'intérêt qu'a

M. de Calonne de couvrir toutes ses menées en éloignant toute

explication, et l'application qu'il mettra à faire recevoir à mon mari

tant de dégoûts pour notre prince qu'il en résulte impossibilité ni de

s'expliquer ni de s'entendre.»

Mme de Bombelles ne se fait guère d'illusions sur les pensées de

derrière la tête du comte d'Artois et surtout de son omnipotent chargé

d'affaires. Elle pressent ce qui est vrai, et ce que nous prouvera une

lettre postérieure adressée par le prince à Madame Élisabeth, que la

plaie est encore vive et la rancune nullement apaisée: l'affaire de

Mantoue et le dévouement à Breteuil ne sauraient être oubliés.

«On pardonne volontiers les torts des autres, continue la marquise, mais

bien rarement ceux qu'on a eus soi-même. M. de Bombelles ne doit donc

guère espérer un retour de justice, qui coûterait à l'amour-propre de

notre prince et ferait courir le risque à M. de Calonne d'être connu.

Pourquoi donc chercher de nouveaux chagrins? De quelle utilité cela

pourrait-il être à la chose publique?»

Elle est d'avis que pour le moment M. de Bombelles doit rester dans la

retraite. Autre chose serait si «des coups de fusil se tiraient». Dans

ce cas, il devrait aller payer de sa personne. «Il verrait alors de

quelle manière il devrait se présenter et il pourrait servir la bonne

cause sans rien avoir à démêler avec les princes.» Ne se nourrit-elle

pas d'ailleurs d'illusions sur l'issue du mouvement des émigrés,

puisqu'elle ajoute: «Si le Roi reprend sa couronne, il ne se refusera

pas sans doute d'employer un vieux et fidèle serviteur, et je ne crois

pas que la persécution qu'on fait éprouver à mon mari aille jusqu'à

vouloir le frustrer de ce qui lui sera légitimement dû... Il me semble

donc qu'il doit rester et ne pas aller demander un pardon qu'il n'a pas

à réclamer, et qu'on lui refuserait avec hauteur. M. de Bombelles doit,

en outre, au baron de Breteuil, dont il partage la disgrâce, de ne pas

faire une démarche qui romprait peut être les liens qui les unissent.»

D'un autre côté le Roi et la Reine parlent avec intérêt du marquis, ils

comptent sur lui et peuvent réclamer ses services. «Si l'un ou l'autre

désirait qu'il fût à Coblentz, il y volerait, mais jusqu'à présent ils

ne nous ont rien fait pressentir là-dessus.»

Mme de Bombelles a son siège fait. Elle épouse la querelle de son mari

se plaignant de ce que des émissaires du comte d'Artois vont jusqu'à

répandre le bruit que le marquis s'occupe de desservir le prince en

Suisse[176]; elle opine que son apparition à Coblentz «serait une

démarche inconsidérée, sans avantage pour la chose publique et qui

aurait de l'inconvénient pour lui-même. Si on pouvait espérer que les

entours des princes, les belles dames qui font leur société se

prêtassent à un rapprochement, M. de Bombelles devrait peut-être faire

quelques avances, mais il y a longtemps qu'il a renoncé à être agréable

à ces moqueries de la société de Schœnbornslust, la manière dont,

d'après ce que vous me mandez, sont traités les gens raisonnables est

peu faite pour engager à rendre son existence dépendante des caprices de

ces dames... Quant au prince de Nassau, sa légèreté est aussi connue que

sa bravoure; il croira ce que lui dira M. de Calonne sans aller plus

loin, et j'avoue qu'il me répugne de voir faire à M. de Bombelles un

rôle de suppliant. Il a écrit trois fois à M. le comte d'Artois, lui a

donné tous les motifs de sa conduite dans tous leurs détails, et ne doit

pas en faire davantage, ce me semble.»

[176] M. de Bombelles à M. de Raigecourt, 4 octobre.

Mme de Bombelles n'est pas sans nouvelles de Paris, puisqu'elle mande au

marquis de Raigecourt--et là, son informateur ne semble pas avoir été la

princesse:--«Vous savez que le Roi a refusé d'aller au _Te Deum_ et même

de répondre à l'évêque constitutionnel de Paris; voilà une petite

pointe de courage qui lui vaudra, je crains, de nouvelles insultes, mais

ce sera un bien pour le moment.»

De plus la marquise croit fermement--ce qui n'est nullement prouvé--que

le Roi a été forcé d'accepter la Constitution et que sa lettre a été

écrite par le Comité[177]. «On prétend qu'il en a gardé la copie et

qu'il doit l'envoyer au roi d'Espagne... Sa position est bien cruelle et

doit inspirer une vraie pitié; car je parierais tout au monde qu'il ne

s'est résolu à obéir à ses tyrans que pour sauver la vie de ceux qui

eussent été les victimes de sa résistance.» Si le bulletin des Tuileries

est navrant, comme celui des bords du Rhin ranime le courage de

l'ardente jeune femme! Ce Congrès armé, c'est le salut, croit-elle, et

pourtant, comment accorder cette pacifique réunion, escomptée d'avance,

d'Aix-la-Chapelle, et la marche des troupes. Si la guerre doit éclater,

que ce soit le plus tôt possible: «Je le désire pour tous les pauvres

gentilshommes qui vous entourent et dont la situation est déchirante.»

L'impératrice de Russie a donné un bel exemple, «sa conduite est

adorable[178] et doit faire honte aux autres souverains; j'espère

qu'elle les aura électrisés tous, et ce sera peut-être à Catherine à qui

nous devrons le salut». En résumé l'ardente femme qu'est Mme de

Bombelles s'apitoie sur le sort du Roi et de la Reine et, en même temps,

oubliant ses griefs personnels, elle fait vœux pour les succès des

princes à la condition qu'ils soient d'accord avec les Tuileries. C'est,

au fond, le système utopique de Madame Élisabeth.

[177] Elle fut en effet rédigée par du Tertre, mais écrite de la

main du Roi. Droz, _Hist. de Louis XVI_, t. III;--Correspondance

diplomatique du baron de Staël.

[178] On se rappelle que le baron de Bombelles, envoyé des

princes, avait obtenu un premier subside. A cette époque, le

baron de Bombelles est déjà de retour, et, de Berlin, il est allé

en Suisse voir son frère. Le comte Valentin d'Esterhazy venait

d'être chargé d'une mission des princes pour Catherine II. Il

était arrivé le 14 septembre à Saint-Pétersbourg.

* * * * *

En ce début d'octobre, un effort a-t-il été fait par le parti de

Coblentz pour ne pas élargir le fossé creusé entre le Roi et ses frères?

Dans l'attente de réponses définitives des puissances et au sujet de la

Constitution, et sur le chapitre concours effectif, le Conseil des

princes penche-t-il pour la modération et désire-t-il prouver que non

seulement il ne veut pas encore rompre en visière avec les Tuileries,

mais qu'il s'efforce dans une certaine mesure provisoire de se

rapprocher des désirs du Roi? On le croirait, à apprendre de M. de

Raigecourt que le comte d'Artois s'est exprimé avec modération au sujet

de Bombelles, que le maréchal de Broglie déclare tout haut que, sans le

baron de Breteuil, rien ne peut marcher: la duchesse de Brancas[179]

vient d'arriver, et on la supposait chargée d'une négociation de ce

genre; après elle, c'est le marquis de Vaudreuil, cousin du fidèle ami

du comte d'Artois; il apportait des encouragements du Roi... Ces

contradictions perpétuelles, ces variantes de politique sont

déconcertantes au premier chef; au bout de chaque route, il est deux

tournants où les partis s'engagent, quitte à revenir sur leurs pas;

chacun a deux politiques tour à tour officielle et occulte, chaque

semaine apporte son changement: les suspicions s'en augmentent, les

chances d'accord malgré des apparences momentanées diminuent,

s'évanouissent les unes après les autres. L'accalmie que nous

soulignions plus haut au fil d'une correspondance qui nous apporte tant

de nouveaux éléments de discussion, l'accalmie ne peut pas durer: elle

ne durera pas.

[179] Élisabeth-Pauline de Gand de Mérode, guillotinée le 16

février 1794; elle avait épousé Léon Félicité, duc de Lauraguais,

devenu duc de Brancas à la mort de son père. Une de ses filles

avait épousé, en 1773, le duc d'Arenberg.

* * * * *

Dès le 16 octobre, Mme de Raigecourt, revenant sur les combinaisons dont

son mari ou elle ont donné l'espoir aux exilés de Wardeck, mande à Mme

de Bombelles que «les belles nouvelles n'étaient pas véritables». Tout

paraît se reculer et même s'anéantir. Je vois avec douleur que Paris et

Coblentz ne s'entendent point... L'Empereur traite les princes comme des

enfants. Il fait semblant de se convaincre de leurs bonnes raisons, de

s'attendrir sur leur position. En conséquence, il leur donne de

l'espoir, leur fait des promesses, et, au moment de les accomplir, il

trouve une porte de derrière pour délayer et allonger à l'infini. Les

princes ne peuvent s'empêcher de soupçonner que le crédit de la reine et

de ses agents ne contrarient tous leurs projets et ne fassent tenir à

l'Empereur une conduite si étrange.»

Et Mme de Raigecourt d'insister sur cette haine de Calonne et de

Breteuil dont, par le menu, nous connaissons les effets. «Il faut donc,

pour le bien général, chercher à rapprocher ces deux hommes et à

accorder leurs prétentions respectives. Je prêche, de ce côté-ci, cette

morale tant que je puis, prêchez-la du vôtre, et faites voir que toute

la noblesse se rallie et se ralliera à M. le comte d'Artois; que la

conduite tergiversante de l'Empereur a aigri les esprits contre sa

sœur, et qu'il faudrait maintenant mettre du concert et de la confiance

dans les efforts que l'on veut faire pour rétablir le Roi.»

Voici qui souligne bien la note de Coblentz: «On soupçonne encore, dans

ce pays-ci, quelque cachoterie de la part des Tuileries. Il faudrait une

bonne fois pour toutes s'expliquer. La Reine craint-elle que le comte

d'Artois ne s'arroge une autorité dans le royaume qui nuise à la sienne?

Qu'elle en soit tranquille: elle sera toujours la femme du roi, et elle

a plus de caractère que ce prince et sera toujours dominante. Elle se

plaint qu'on n'a pas assez d'égards pour elle. Mais vous connaissez le

cœur, la droiture de notre prince; il a été incapable de tenir les

propos qu'on lui attribue, et qu'on a rapportés à la Reine dans

l'intention sûrement de les rendre irréconciliables.»

Comme Madame Élisabeth, Mme de Raigecourt défendra toujours le comte

d'Artois et même son entourage. Elle s'efforce ici de pallier le mauvais

effet des propos jetés dans Coblentz. Nous en avons noté plusieurs qui

ne sont pas récusables. Qui prouve que le comte d'Artois n'a pas cédé au

même impérieux désir de médire de sa belle-sœur? Il la déteste,

maintenant, comme tous les émigrés, depuis qu'elle contrecarre les

projets des princes et ne consent pas à abdiquer entre leurs mains les

derniers vestiges de la royauté. Mme de Bombelles nous laissera deviner

qu'elle a entendu personnellement ce qu'on lui a écrit et nous ôtera

toute velléité de croire aux euphémismes voulus de Mme de Raigecourt.

Du moment où elle n'ajoute pas foi aux médisances colportées, il est

naturel que la marquise n'ait pas abandonné l'espoir de rapprocher le

baron de Breteuil des princes. L'arrivée de la duchesse de Brancas et du

marquis de Bouillé étaye cet espoir. «Ce serait un beau rôle à jouer que

de les rapprocher et de les faire marcher du même pied, si le baron de

Breteuil peut se convaincre que ce serait là vraiment servir sa patrie

et son Roi, et qu'il ne doit, pour une si grande œuvre, épargner ni

peines, ni soins, ni sacrifices... Je ne vois que ce remède à nos maux:

l'intelligence. Si nous ne l'obtenons pas, nous sommes en proie pour des

siècles à des malheurs sans exemple...»

Pour ce qui est de M. de Bombelles, elle comprend son hésitation à se

rendre à Coblentz; Mme de Raigecourt ne semble pas avoir partagé

l'illusion de son mari, provocateur de cette idée de rapprochement. Très

sévère pour les concessions faites à Paris, la marquise conclut: «Notre

malheureuse princesse qu'on a traînée à tous les spectacles, notre

malheureux Roi qui s'avilit tous les jours davantage, car il en fait par

trop, même s'il a encore l'intention de leur échapper: toutes ces

bassesses le font dire et soupçonner, et il ne met pas la mesure que la

bonne politique exigerait. L'émigration, en attendant, s'accroît tous

les jours, et bientôt il y aura dans ce pays-ci plus de Français que

d'Allemands.»

En répondant à M. de Raigecourt, le 28 octobre, le marquis de Bombelles,

après une allusion à l'idée jugée par lui impraticable de se rapprocher

pour l'instant de Coblentz, émet de curieuses réflexions sur un prétendu

projet d'évasion de la famille royale. «Avez-vous vu la brochure

intitulée: _Nouveau projet d'enlever le Roi, conçu par les anciens

députés?_ J'y suis associé à MM. de Breteuil, de Bouillé, de Fersen

pour être l'agent de cette seconde évasion, et je m'en tiens honoré,

quoiqu'il n'en soit pas question. Mais je me trouve un peu étranger à

une coalition dont on fait membres MM. Barnave, Chapelier, la Fayette,

Beaumetz et Montmorin[180].

[180] Un projet d'évasion avait été formé et la date, fixée,

semble-t-il, au 27 du mois d'après Fersen; mais on l'abandonna

vite. Il y en eut d'autres: l'un proposé par l'Anglais Crawfurd à

la fin de 1791, l'autre en février 1792 par Fersen. Dès le mois

de janvier, le bruit d'une fuite royale courait dans Paris. Voir

le _Journal_ de Gouverneur-Morris, les Papiers Fersen, janvier et

février 1792, et _Coblentz_, par M. E. Daudet, pièces

justificatives. Il y eut enfin en juillet 1792, divers projets

élaborés: l'un par la Fayette qui se figurait jouir encore d'une

certaine influence; il se sentit impuissant à faire partir le

Roi: l'autre dont Mme de Staël était l'âme. Les réunions avaient

lieu chez le comte de Montmorin, rue Plumet. Madame Elisabeth,

qui avait été en relations avec les principaux constitutionnels,

engagea son frère à tenter un effort près des Jacobins. Voir les

_Mémoires_ de Malouet, t. II, et de la duchesse de Tourzel, t.

II.

Comme le marquis a été taxé de _monarchiénisme_[181] il s'est plaint et

formule ainsi son opinion: «Le vrai, puisque nous en parlons, est que

j'ai en horreur tous ces gens qui, après avoir culbuté le royaume par

leurs iniques absurdités, veulent aujourd'hui refaire un Roi et un

Gouvernement à leur guise. Je méprise moins les scélérats conséquents et

fermes dans leur révolte. Certainement ils sont moins dangereux que les

autres, _parce qu'on ne fera pas de la France une république_, au lieu

qu'on peut nous jeter dans d'interminables malheurs si l'on veut former

une Constitution des débris de celle qui croule avant d'être achevée, et

de celle qui était la seule convenable à la nation. C'est à cette

ancienne Constitution telle qu'elle était qu'il faut revenir sans rien

changer, si nous voulons retrouver du repos et un vrai retour de

prospérité.»

[181] Les _Monarchiens_, on le sait, étaient les royalistes

modérés, ceux qu'on appela plus tard les _Feuillants_. Sur le

système politique des _Monarchiens_, on peut voir les _Mémoires_

de l'un d'eux, Mallet du Pan.

M. de Bombelles n'admet pas l'idée de république, son système de

Gouvernement est antirévolutionnaire, ne nous étonnons donc pas de lui

voir ajouter: «Les gens qui ont crié aux abus nous ont fait beaucoup de

mal. Il faut supporter des abus dans un Gouvernement comme on vit avec

de la bile et d'autres vices du corps humain; un bon régime prolonge la

durée de la machine. ... Les lois de nos pères sont des chefs-d'œuvre;

mais elles ont été édictées par des hommes... Ayez des ministres

passablement bons, et dans moins de dix ans, le royaume, revenu à son

ancienne forme, refleurira; il ne se relèvera au contraire jamais du

coup qui lui a été porté, si l'on veut faire une cote mal taillée et

nous jeter surtout dans les deux Chambres d'Angleterre...»

L'ancien régime pourra-t-il être rétabli au gré de M. de Bombelles?

Chacun en tous cas s'agite à sa façon, tire des plans et conjectures. Au

dire de Mme de Raigecourt, on commence à désirer sérieusement dans le

Conseil des princes le rapprochement avec le baron de Breteuil. Qui

pourrait mieux opérer ce rapprochement utile à tous que le marquis de

Bombelles? «Il jouerait un beau rôle s'il pouvait être le médiateur.» La

chose est-elle possible ou non, l'état des esprits à Schœnbornlust le

permet-il, voilà ce que ne résout pas la marquise. Ce qu'il y a de

certain c'est que «même les gens les plus sensés» commencent à se

montrer aigris contre l'Empereur qui, «effectivement, nous joue de la

manière la plus indigne».

On tend à se passer de lui, «c'est-à-dire à faire un coup de tête, sauf

lorsque nous nous serons jetés dans la masse, à faire comme les enfants

et à crier au secours».

Est-on prêt, du moins, pour ce coup de tête? En apparence peut-être, car

le tableau des forces militaires donné par Mme de Raigecourt est

imposant: «L'émigration est si prodigieuse que les princes rassembleront

bientôt dix mille hommes; les gardes du corps seuls sont plus de mille.»

Les troupes sont-elles en rapport avec cet état major brillant? On

compte sur une vingtaine de régiments dont les officiers répondent au

moyen de quelque argent[182]. Cela suffira pour faire une trouée, mais

non pour faire contre une révolution, qui était immanquable si la

convention de Pilnitz avait été exécutée. Il paraît cependant que les

princes ont reçu quelque argent autre que celui de Russie; car ils vont

se mettre en grand dépense, et, à compter du 1er novembre, tous les

gentilshommes vont être payés à raison de 75 livres par mois, ceux qui

sont à cheval, et 45 ceux qui sont à pied; aussi seront-ils assujettis à

la justice militaire dans tous les cantonnements où ils sont répartis.

Il n'y a pas jusqu'au brave M. d'Hector qui va commander trois à quatre

cents officiers de marine[183] qui se rassemblent à dix lieues d'ici.

[182] Sur l'organisation des premiers régiments où beaucoup

d'officiers étaient incorporés comme simples soldats; sur le

corps de Condé et sur le rassemblement militaire de Coblentz, Cf.

Forneron, _Hist. générale des Emigrés_, t. I, et R. Bittard des

Portes, _Histoire de l'armée de Condé_, premiers chapitres.

[183] Ce corps prit le nom de Marine-royale et atteignit plus

tard le chiffre de 600.

Que Mme de Bombelles ressente une tout autre opinion que son amie

Raigecourt sur le chef du comte d'Artois, ceci n'est pas pour nous

étonner. Elle ne vit pas dans le voisinage du prince comme le marquis

de Raigecourt, elle n'est grisée ni par les parfums de Cour ni par les

flagorneries qui, de Coblentz, sont transmises à Trèves, elle a de plus

au cœur une demi-rancune... Pourquoi prendrait-elle le parti de

Coblentz contre les Tuileries, du comte d'Artois contre la Reine? Son

opinion sur le prince et son entourage est justifiée non pas par des on

dit, mais par des faits: «Comment la Reine se fierait-elle jamais à M.

le comte d'Artois, elle qui sait les propos infâmes que tous ses entours

ont tenus et tiennent encore sur elle et sur le Roi? Je n'ai pas, grâce

à Dieu, à me reprocher de lui avoir fait parvenir tout ce que j'ai

entendu moi-même; mais j'en sais assez pour sentir que, si elle est

aussi instruite que moi, elle ne risquera jamais de faire dépendre son

sort de gens qui lui doivent beaucoup et sont ses plus mortels ennemis.»

Mme de Bombelles est prudente cependant; elle ne veut pas envenimer une

vieille querelle, aussi, sachant bien que ses appréciations sont

commentées, se montre-t-elle très indulgente pour le prince lui-même.

«J'excepte M. le comte d'Artois des traits dont je vous parle; son âme

est droite, noble et franche, et je suis intimement convaincu de la

pureté de ses intentions; mais faible comme la plupart des princes de

son sang, il se laisse diriger aveuglément par sa société.» Puis cette

définition si exacte: «Persuadé qu'il a une volonté qui soumet celle des

autres, ce prince suit sans s'en douter toutes les directions que ses

amis lui donnent. Comment, d'après cela, compter sur les effets de ses

excellentes qualités.»

Le marquis de Bombelles s'est entremis auprès du baron de Breteuil,

mais celui-ci ne veut pas se rapprocher des princes. «D'après le ton

mystérieux de ses lettres, ajoute Angélique, nous croyons qu'il y a

d'importants secrets encore cachés que nous ne saurons que lorsque la

bombe éclatera.»

Son mari ne pouvant pas songer à se rendre à Coblentz, Mme de Bombelles

le gardera tout l'hiver, elle le croit du moins. N'étaient les

événements, la vie lui paraîtrait douce dans sa retraite de Wardeck:

«elle ne me laisse que le regret d'être loin de ma mère, de notre

charmante petite princesse et de vous, ma pauvre petite».

Sur l'opinion de Madame Élisabeth en ce moment même, nous sommes

renseignés par le billet joint à la lettre du 8 novembre adressée à Mme

de Schwarzengald à Roschack. C'est ainsi que parviennent à Mme de

Bombelles les lettres de la princesse. Après s'être attendrie à la fois

sur les malheurs de Saint-Domingue et sur les pauvres que frappe si

cruellement l'hiver rigoureux, Madame Élisabeth a griffonné en encre

sympathique des impressions qui doivent rester secrètes. «Enfin, ma

Bombe, l'on sent ici la nécessité de se rapprocher de Coblentz. On va

envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec le baron de

Breteuil; mais il me reste une crainte dans cette démarche, c'est

qu'elle ne soit faite que pour arrêter des démarches fâcheuses et qui

sont fort à craindre, et non pas pour arriver à une confiance méritée.

Cependant qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas? C'est que nous serons

la dupe de toutes les puissances de l'Europe... Je suis d'avis que ton

mari soit où il est, car je suis sûre qu'il penserait comme moi et qu'il

engagerait le baron de Breteuil à se porter de bonne foi à ce nouvel

ordre de choses.»

La princesse insiste comme d'ordinaire sur la concorde nécessaire: «Si

elle n'existe pas, souviens-toi de ce que je te dis: Au printemps, ou la

guerre civile la plus affreuse s'établira en France, ou chaque province

se donnera un maître. Ne crois pas la politique de Vienne très

désintéressée: il s'en faut de beaucoup. Elle n'oublie pas que l'Alsace

lui a appartenu. Toutes les autres sont bien aises d'avoir une raison

pour nous laisser dans l'humiliation. Songe au temps qui s'est passé

depuis notre retour de Varennes. Ont-elles (ces circonstances) remué

l'Empereur? N'a-t-il pas été le premier à montrer de l'incertitude sur

ce qu'il devait faire? Croire, comme bien des gens l'assurent, que c'est

la Reine qui l'arrête me paraît presque un crime[184]. Mais je me

permets de penser que la politique vis-à-vis de cette puissance n'a pas

été menée avec assez d'habileté. Si cela est, je trouve que l'on a eu

tort, mais il serait impardonnable, si, d'après le décret qui a été

rendu hier sur les émigrants[185], on n'en sentait pas le danger. Juge

à la quantité qui sont là s'il sera possible de les retenir, et ce que

deviendra la France et son chef s'ils prennent ce parti sans secours

étranger... Que ton mari engage son ami à marcher de bonne foi; je

m'attends bien que dans le premier moment l'homme qui sera chargé

d'aller à Coblentz éprouvera bien quelques difficultés; mais il ne faut

pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune

raideur à soutenir son avis; mais, en le raisonnant bien, il y

entraînera les autres.»

[184] Dans une lettre du 21 octobre adressée à Mme de Raigecourt,

Madame Elisabeth écrivait: «Je crois, comme toi, que le jeune

homme dont tu me parles ne sera jamais heureux dans son ménage;

mais je ne crois pas que sa belle-mère en soit tout à fait la

cause; je la crois jouée par un vieux renard qui est ami intime

de son frère.» Le vieux renard, c'est simplement le comte de

Mercy-Argenteau, l'esprit le plus timoré qui fût, qui, lié avec

les principaux Feuillants, était partisan des atermoiements. Il

connaissait à son maître deux boulets politiques: la Hongrie et

les Pays-Bas, et comprenait pourquoi il hésitait à se jeter dans

la mêlée.

[185] Premiers décrets contre les émigrés. Quelques jours après,

les princes en seront avertis par le Roi, et l'électeur de Trèves

sera invité à disperser le rassemblement de Coblentz.

Sages conseils, pieuses illusions. Est-il possible de mettre d'accord

les hésitations du Roi tantôt encourageant les émigrés, tantôt fulminant

contre eux, et les projets d'aventure patronnés par les princes? Ceux-ci

sont littéralement furieux des injonctions venant de Paris et tendant à

les faire rentrer en France, ils ne savent pas empêcher Suleau de faire

paraître son _Journal_, dont les premiers numéros--nous l'avons déjà

souligné--sont remplis d'injures contre l'Empereur et même contre la

Reine. Le comte d'Artois a beau laver la tête au censeur, M. Christin,

secrétaire de Calonne, a beau supprimer le journal, il s'en est échappé

des exemplaires, le mal est fait, le bruit s'en répand comme une traînée

de poudre; à Vienne comme à Paris, on se montre outré[186].

[186] E. Daudet, _Coblentz_;--Forneron, _Hist. des

Emigrés_;--Corresp., le marquis de Raigecourt au marquis de

Bombelles, 16 novembre.

Laissons les événements suivre leur cours, oublions un instant les

angoisses de la famille royale, les vexations dont elle est chaque jour

victime, ce manque d'argent, cette suspicion constante qui environne

leurs moindres actes[187], ce danger même d'être empoisonnés qui semble

avoir menacé le Roi et la Reine et dont on a répandu le bruit[188],--ces

incidents sont connus de la plupart, et nous ne pouvons céder à la

tentation d'établir un journal complet--et arrivons à cette prétendue

fuite de la famille royale qui n'exista que dans l'imagination d'un zélé

ou d'un mauvais plaisant. Une lettre du marquis de Raigecourt à Mme de

Bombelles, datée de Coblentz le 24 novembre, donne des détails qu'on ne

saurait trouver ailleurs.

[187] Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la

porte de leurs appartements. Une fois, un caporal se permit de

consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures

du soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours

(Madame Elisabeth à Mme de Raigecourt, 17 novembre).

[188] Voulut-on empoisonner la famille royale? On a pu prouver

que des affidés des clubs des Jacobins s'étaient glissés dans le

service du palais, et que Louis XVI, averti qu'on voulait

l'empoisonner, se faisait apporter le pain et le vin par le

fidèle Thierry de Ville-d'Avray (_Mémoires_ de Madame

Campan).--Le dénuement des prisonniers était extrême. La Reine,

une fois, pendant huit jours n'eut pas un sou à sa disposition;

elle avait été sur le point d'être forcée d'emprunter au dépôt

que le prince de Nassau avait fait pour elle-même. Ce même prince

de Nassau écrivait en décembre à Catherine II: «Quelque idée

qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la Reine,

l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le tourment

d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux que

les Jacobins et les Républicains leur préparent les surpassent.

Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de

ne les terminer qu'avec leur vie.»

«Dans quel beau rêve nous avons passé la journée d'hier, Madame la

marquise, mais qu'ensuite le rêve a été douloureux! La poste de

Bruxelles apporte à M. de Vergennes[189] une lettre d'un correspondant

aussi sûr qu'affidé, qui lui annonçait, d'une manière positive et à

n'en pouvoir douter, le départ du Roi et son heureuse arrivée à Raismes

près de Valenciennes, où il était entouré par 12.000 Autrichiens et où

la ville de Condé était déjà venue lui apporter ses clefs.» On assurait

que la nouvelle avait été apportée à l'archiduchesse par des courriers

sûrs, que la lettre était écrite par un homme «bien instruit, et qui ne

pouvait se hasarder à rien écrire légèrement». Ni Vergennes, ni les

princes n'avaient douté de l'authenticité de la nouvelle: «Que notre

malheureux monarque n'a-t-il été témoin de l'ivresse qui s'empare de

tous les Français!»

[189] Ministre du Roi auprès de l'électeur.

La nouvelle se communique dans toute la ville avec la rapidité de

l'éclair; des cris de vive le Roi retentissent dans toutes les rues, sur

toutes les places... On ne voit que des gens criant, pleurant de joie,

courant chez les princes. «Notre Roi, continue M. de Raigecourt, aurait

rendu justice à ses généreux frères; ils étaient aussi bons Français,

aussi heureux que nous.» Peut-être, pour le si bien affirmer M. de

Raigecourt a-t-il des doutes sur la sincérité des manifestations de

Monsieur et du comte d'Artois. Après tout, les princes étaient-ils mieux

renseignés que la plupart et savaient-ils le cas à faire de ce bruit

sensationnel. Pourtant: «Ils ne perdaient pas un instant et voulaient

voler pour le rejoindre; déjà leurs voitures sont chargées et tous les

chevaux de poste retenus; _mais on espérait un courrier et il fallait

attendre le courrier_.»

La journée s'est passée dans l'impatience, peu à peu l'inquiétude en

prend la place. «Tous les Français du dehors avaient reflué dans la

ville; tous remplissaient la place, la cour et les appartements des

princes, et tous attendaient le bienheureux courrier. Fût-il arrivé, il

était embrassé, étouffé. Pour nous tranquilliser, on venait de temps à

autre nous lire la lettre qui faisait notre espoir, notre bonheur, et

chaque lecture était suivie de bruyants et longs applaudissements.»

Comment pouvait-on, à Coblentz, s'abandonner à une joie sans mélange

sans qu'aucun complément d'information vînt garantir l'authenticité de

la nouvelle et même de la lettre? Personne ne dormit cette nuit-là;

«chacun avait l'oreille au guet pour entendre tirer les canons de la

citadelle, que notre bon électeur avait fait préparer, et qui devaient

jouer aussitôt l'arrivée du courrier».

La nuit s'est écoulée sans autre message, mais, au matin, la poste

apportait une lettre du même personnage démentant tout ce qu'il avait

dit la veille. «Par notre joie, continue M. de Raigecourt, jugez de

notre abattement, nous étions ravis au troisième ciel, et nous nous

retrouvons retransplantés sur cette terre de malédiction. La foule n'a

pas été moins nombreuse chez les princes, et comme ils avaient partagé

leur joie avec nous, ils sont venus de même partager leurs douleurs; en

un mot ils ont été parfaits. Je n'en excepte pas le prince de Condé, qui

est ici avec ses enfants.» Une seule ombre au tableau de la joie est

signalée par le marquis: «quelques malins ont cru remarquer qu'au milieu

de la joie commune M. de Calonne n'avait pu, malgré ses efforts,

empêcher son visage de s'allonger; mais aussi fit-il, en revanche,

illuminer sa maison».

M. de Raigecourt s'effraie outre mesure des conséquences de cette

évasion mort-née, car, suivant lui, il y avait eu un plan formé pour

faciliter la fuite du Roi; la date fixée était le 18 ou le 19[190]; «la

garde était gagnée, mais le plan ne s'est pas effectué, soit pour avoir

été éventé, soit pour toute autre raison. Peut-être les courriers,

arrivés à Bruxelles, ont-ils été envoyés exprès par les Jacobins. Ce

qu'il y a de sûr, c'est que tout Bruxelles, et même, dit-on, le baron

(de Breteuil) et les gouverneurs généraux[191] ont été mystifiés tout

comme nous, et que cette nouvelle fera probablement le tour de l'Europe.

Notre malheureuse princesse n'avait pas été oubliée dans ce fagot; elle

était aussi arrivée avec M. de Viomesnil[192], et la Reine avec M. de

Choiseul et M. le Dauphin.»

De son côté Mme de Bombelles, à l'annonce d'une nouvelle qui était venue

jusqu'à elle avait éprouvé et les plus grandes espérances et les plus

vives angoisses. «Depuis six jours, écrit-elle le 2 décembre, nous

sommes, mon cher marquis, dans un véritable purgatoire. Une estafette de

l'évêque de Spire nous a apporté, le 26, la nouvelle de l'évasion du

Roi; nous l'avons crue sans hésiter. Cependant des lettres reçues le

lendemain et le surlendemain, qui ne parlaient pas d'un aussi grand

événement, nous ont donné du trouble; enfin les gazettes et les lettres

de ce matin nous ont tirés absolument de notre douce erreur.»

[190] Ces bruits erronés avaient vivement irrité et contrarié la

Reine, qu'ils compromettaient. Le 6 décembre, elle écrivait à

Mercy: «Toutes les lettres qui arrivent de Coblentz et du reste

de l'Allemagne sont remplies de la nouvelle absurde de notre

départ, qui même a été cru par des personnes qui ne connaissaient

pas nos sentiments et nos véritables intentions. J'ai voulu

m'assurer d'où partait un bruit aussi déplacé. Je n'en suis pas

bien sûre, mais il est prouvé que c'est un secrétaire de M. de

Metternich, qui a répandu la nouvelle à Coblentz. J'ai sous les

yeux le tas de bêtises qu'il a mandé depuis le 17 de novembre

jusqu'au 21, où il a fallu enfin changer de ton; il y mêle des

circonstances et des noms, qui au moins auraient pu compromettre

beaucoup de monde. Ce secrétaire est frère de celui de M. de

Vergennes, ministre du Roi à Coblentz. Vous pouvez montrer cette

lettre à ma sœur si vous le croyez nécessaire, je vous demande

donc qu'on s'assure comment et pourquoi cet homme a répandu de

telles absurdités. Il est très intéressant pour nous d'aller à la

source de pareilles horreurs, et je regarderai comme personnel à

moi tout ce que vous pourrez faire sur cela. Quant à l'écrivain,

si c'est par bêtise qu'il s'est laissé duper ainsi, il peut être

dangereux pour une place de confiance et compromettre souvent son

maître; si ce n'est pas cela, je crois rendre service à M. de

Metternich et à tous les honnêtes gens en demandant qu'on en

fasse justice (Arneth, _Marie-Antoinette_, _Joseph II_ et

_Léopold II_, p. 229). D'après une note de Mercy, ce secrétaire

s'appelait Kenzinger.

[191] Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen. La duchesse était

l'archiduchesse Marie-Christine, sœur de Marie-Antoinette.

[192] Charles-Hyacinthe du Houx, comte, puis marquis de Vioménil

(1734-1827), avait fait de nombreuses campagnes, maréchal de

France sous la Restauration; ami fidèle de la famille royale, fut

chargé de plusieurs missions confidentielles. Il tenta, en 1792,

de faire livrer Strasbourg aux émigrés. Le complot avorta par les

hésitations du comte d'Artois. Voir une _Conspiration royaliste_,

par M. Victor de Saint-Genys, _Revue des Deux Mondes_, 1880.

Elle a reçu la lettre du marquis datée du 24, qui «lui a déchiré l'âme».

Ces pauvres princes, tous ces malheureux gentilshommes combien ils ont

été cruellement trompés et ensuite désabusés! Les gazettes allemandes

disent que c'est un fin tour de quelques démocrates; je voudrais les

étrangler. Mais aussi, mon cher, comment tes princes ont-ils pu se

confier à une lettre venue par la poste? Comment n'ont-ils pas calculé

qu'ils auraient reçu un courrier, qui aurait précédé la poste, que le

Roi et l'Archiduchesse leur eussent envoyé?»

Et la marquise réfléchit juste--mais après--en ajoutant: «Pourquoi

sitôt se réjouir?... Je crois qu'effectivement le Roi aura eu le désir

de s'évader, et que des indiscrétions auront éventé la mèche et lui en

auront ôté la possibilité.»

Mme de Bombelles n'est pas femme à se décourager. Les choses ne peuvent

rester ce qu'elles sont... L'Espagne, dit-on, se joindra aux cours du

Nord pour soutenir les Princes de tout leur pouvoir, et si ceux-ci sont

bien conseillés, si la Russie et l'Espagne les soutiennent fortement, le

Roi, sans sortir des Tuileries, reprendra la couronne... L'évasion, dans

les conditions actuelles, eût produit des merveilles, la marquise en

convient avec M. de Raigecourt, mais «le danger qu'il courrait serait si

grand qu'il faut lui pardonner de n'oser l'entreprendre».

D'autre part il se confirme que le rapprochement du baron de Breteuil

avec les princes s'opère tout doucement. Angélique s'en réjouit d'autant

mieux que son cher mari y est pour beaucoup, et c'est avec empressement

qu'elle profite de l'occasion offerte pour dire tout ce que son cœur

ressent de tendre admiration pour l'époux aimé. «M. de Bombelles a tout

fait pour y engager le baron; il n'y met aucune personnalité, et dans la

supposition où les princes voudraient ne pas entendre parler de lui en

se réconciliant avec le baron, il n'en jouirait pas moins de les voir

bien ensemble. Ah! combien, dans ces circonstances, j'ai étudié avec

plaisir l'âme de mon mari; il n'en existe pas au monde une plus droite,

plus désintéressée, et moins il désire d'être admis de nouveau dans les

affaires, plus je suis convaincue qu'il y ferait des merveilles. Il

attend depuis six jours les événements avec une résignation qu'il

tenait tout entière de sa confiance en Dieu. Depuis hier au soir et ce

matin, il a mis un courage, une force à apprendre les tristes nouvelles

qui sont parvenues, qui m'inspirent pour lui le respect le plus vrai et

le plus tendre. Ah! combien il est consolant de voir dans le père de ses

enfants le meilleur guide que j'eusse pu jamais leur désirer...»

Pas de nouvelles de la princesse sur l'événement manqué, c'est là ce qui

tourmente le plus Mme de Bombelles. «Quel est l'infernal démocrate qui a

pu fabriquer une telle histoire?» mande-t-elle à Mme de Raigecourt, en

la suppliant de la renseigner, si faire se peut.

De Madame Élisabeth, pendant ce laps de temps, aucune lettre n'est

parvenue qui fasse sérieuse allusion ni aux différents projets d'évasion

ni à la fausse nouvelle. «Tu me demandes des nouvelles de mon jeune

homme, écrit-elle à Mme de Raigecourt. Eh bien, je ne suis pas

mécontente de sa belle-mère; mais je t'avoue que ses gens d'affaires me

font peur; ils ont de l'esprit, mais en affaires cela ne suffit pas...

Je ne t'apprendrai rien lorsque je te dirai que le décret sur les

prêtres a passé hier avec toute la sévérité possible. Il a été porté au

Roi malgré tous ses défauts constitutionnels. Il y a eu en même temps

une députation de vingt-neuf membres pour prier le Roi de faire des

démarches vis-à-vis des puissances, afin d'empêcher les rassemblements,

ou bien on leur déclarera la guerre. Dans ce discours, on a assuré le

Roi que Louis XIV n'eût pas souffert de rassemblements. Qu'en dis-tu? Il

est joli, celui-là, qu'on parle de Louis XIV, ce _despote_ dans ce

moment. La maison du Roi en nouvelle formation avec un uniforme «peu

joli» et des éléments de garde nationale, la nomination de Pétion comme

maire de Paris, occupent la princesse. Sur cette ancienne connaissance

du retour de Varennes, Madame Élisabeth écrit: «Je n'ai point aperçu le

nouveau maire depuis sa nomination, cela ne me déplaît pas; cependant je

t'avoue que je ne serais pas fâchée de reprendre avec lui certaines

conversations assez étranges et de voir s'il est toujours le même...

Mais je trouve que nous sommes très bien chacun chez nous.»

_In caudâ_, cette simple remarque: «Tu as eu bien de l'esprit de ne pas

croire à cette bête de nouvelle que les méchants ont répandue avec je ne

sais quelle intention.» Nous avons vu, au contraire, que les deux amies

de la princesse avaient cru avec ardeur au bruit qui les comblait de

joie.

L'armement présumé des Cercles de l'Empire, la coalition annoncée des

gentilshommes et propriétaires des provinces en France, le rapprochement

entre Breteuil et Coblentz, autant d'hypothèses plus ou moins

réalisables qui préoccupent la pensée des Raigecourt et des Bombelles et

dont ils émaillent leur correspondance de décembre... Tout croule en

quelques jours: le Congrès n'est qu'un mythe[193], la coalition est

dissoute dans l'œuf. Reste le rapprochement entre Coblentz et les

Tuileries que pronostique Bombelles, qu'espère Raigecourt. Ils ont

compté sans Calonne...

[193] Voir les lettres remplies de tristesse que Marie-Antoinette

écrit à Mercy, à Fersen, à la duchesse de Polignac;--_Mémoires_

de la duchesse de Tourzel;--_Journal_ de Fersen, Beauchesne,

_Louis XVII_, I, _Recueil_ Arneth, etc. «Quel malheur que

l'Empereur nous ait trahis», écrit la Reine à Fersen dès le 7

décembre.

Dans l'intervalle, le _veto_ suspensif du Roi sur le décret concernant

les prêtres non assermentés a réveillé les haines un instant engourdies.

«Je fais assez ce que tout le monde désire pour qu'on fasse une fois ce

que je veux», avait dit le Roi pour clore les débats, cependant qu'il

venait de donner l'ordre aux Français de sortir des électorats... Les

émigrés sont aux champs; l'Empereur n'a pas encore pris de parti[194].

«La guerre peut être déclarée d'ici un mois, écrit Madame Élisabeth,

s'il n'interdit pas les rassemblements...»

[194] La seule fois qu'il rompt le silence à la fin de décembre,

c'est pour ratifier le «conclusum» voté au mois d'août précédent

par la Diète de Ratisbonne, et pour demander au Roi de France, la

réintégration des princes de l'Empire dans tous leurs droits. Il

répond ainsi à l'ultimatum adressé à Paris à la menace faite de

marcher sur l'Electorat de Trèves, si les émigrés n'en sont pas

expulsés. Voir _Coblentz_.

Et Mme de Bombelles de trouver bien prématurée cette démarche du Roi.

«N'aurait-il pas dû traîner en longueur jusqu'à ce qu'il eût été sûr que

ses frères et les puissances étaient prêts? Je me perds dans mes

conjectures: loin de moi l'idée que notre Souverain voulût de bonne foi

nous abandonner quoique beaucoup de démocrates s'en flattent, mais je

crains qu'il ne se soit trop pressé, et que ce démon de Lückner[195] ne

vienne piller et dévaster quelques parties des États des princes

allemands avant qu'on ne puisse s'y opposer: qu'en pensez-vous? La

conduite de l'Empereur est si prudente qu'elle me donne aussi des

inquiétudes; enfin, mon enfant, je vois fort en noir sur notre avenir.

Une seconde évasion du Roi me paraît impossible, et les démocrates

seront bien forts tant qu'ils auront un tel otage.»

[195] Nicolas de Luckner, né en Hanovre, était au service de la

France depuis 1763. Maréchal de France depuis décembre 1791, il

allait prendre le commandement de l'armée de Flandre. Malgré son

adhésion à la Révolution et ses attaches girondines, il ne tarda

pas à être suspect. Destitué après le 10 août, il fut emprisonné

et guillotiné en 1794. Son ardeur belliqueuse et révolutionnaire

est bien dépeinte par Sybel, _L'Europe pendant la Révolution_, t.

I. Voir aussi les ouvrages de MM. Sorel et Chuquet, et Wallon,

_Hist. du Tribunal révolutionnaire_.

Un grave événement s'est passé dans le ménage de Bombelles. Le marquis

est parti sans dire pour où. «Mon mari est absent depuis quinze jours,

ne me demandez pas où il est, car je n'en sais rien; j'ignore également

le but de son voyage; il m'a simplement mandé, en date du 21, qu'il se

portait bien.» Bombelles est allé rejoindre le baron de Breteuil qui lui

a confié une importante mission pour la Russie; si secrète est cette

ambassade qui soulèvera des tempêtes dans le camp des princes qu'à sa

femme il n'a rien confié en partant; de Bruxelles même, il n'a pas voulu

éventer la mèche. Étant donnée l'intimité de sa femme avec les

Raigecourt, il ne pouvait faire autrement. Au lecteur de conclure si Mme

de Bombelles était aussi ignorante qu'elle le disait ou si elle jouait

un rôle avec docilité.

La marquise est restée à Wardeck entourée de ses enfants, de sa belle

sœur de Louvois, de ses amis le comte et la comtesse de Régis[196], que

nous retrouverons souvent, et d'une famille anglaise, les Wynn, qui lui

montrent beaucoup de dévouement. Elle a de jeunes enfants et un neveu à

distraire; toute cette petite jeunesse a besoin de mouvement et de

plaisir. «Mes bons Anglais, pendant l'absence de mon mari, me comblent

d'attentions et d'amitiés. Nous allons, pour nous divertir, jouer la

comédie, ou du moins la faire jouer à nos enfants; je n'ai pu me refuser

à cette distraction pour eux et pour mes amis. Quant à moi, je suivrais

mon goût davantage, si je pouvais me livrer à des occupations plus

sérieuses, plus analogues à l'état de mon âme, mais la Providence m'a

donné des enfants qu'il s'agit de rendre bons et heureux; je vis donc

uniquement pour eux et ne compte pour rien. Nous donnons _Nanine_ et

_Agar dans le désert_; les petites Wynn et mes enfants jouent les

principaux rôles; Mme de Louvois et son fils en sont aussi, de sorte que

nous ne sommes point embarrassés pour les acteurs... Je reçois toujours

des nouvelles de notre princesse que j'aime à l'adoration. Quelle

position que la sienne!

[196] La comtesse de Régis, dont il sera plusieurs fois question,

était née Madeleine de Bressac; son père, seigneur de la Vache et

de Faventines, était chevalier de Saint-Louis, sa mère était

Marie-Anne Aymond de Franguières, elle épousa à Grenoble, le 4

janvier 1783, le comte Joachim de Régis, seigneur de Gatinel,

coseigneur de Mornas, né à Roquemaure, le 4 novembre 1757. Mme de

Régis mourut à Naples en 1806, son mari à Valence, en 1817. Notes

fournies par leur arrière-petit-fils, le comte de Régis, à qui

nous devons aussi la gracieuse communication du portrait qui orne

le frontispice de cet ouvrage.

Madame Élisabeth n'ignore aucun des projets de son amie, elle l'a

félicitée de distraire ses enfants et d'oublier ainsi «la neige indigne

qui les entoure», elle ajoute en _post-scriptum_ de la lettre du 25

décembre: «Ma belle-sœur me charge de vous dire que vous êtes une

petite bête d'avoir cru à certaines nouvelles.» Sa lettre a été écrite

pendant que l'abbé d'Avaux lisait _le Bourgeois gentilhomme_ aux

enfants. «Ce qui ne laisserait pas que de m'ennuyer» souligne la

princesse.

«M. de la Fayette est venu ici deux jours et est reparti pour Metz. J'ai

eu le malheur de ne pas le voir. Il y a à son occasion un bon mot de M.

Pétion. La garde lui ayant demandé la permission de lui rendre honneur

et de le fêter (la Fayette): «Si j'étais de vous, a répondu le maire

avec son ton engourdi, j'attendrais son retour.» «A propos je l'ai revu

chez le Roi, et l'ai trouvé absolument le même.» Après la malice, les

réflexions tristes sur la mort de Mme des Essarts, une de ses dames pour

accompagner, qui a pris la petite vérole de sa sœur est morte neuf

jours après. Je la regrette de tout mon cœur, mais la pauvre petite est

bien heureuse; elle n'a vécu que pour apprendre à se détacher de la vie,

car elle n'avait point été heureuse. Elle était pleine de vertu et de

religion. Dieu, j'espère, est sa récompense, mais c'est sa malheureuse

mère[197] que je plains, après avoir eu quatre enfants, de se trouver

seule. Dans un âge et avec une santé où l'on a besoin de soins, n'avoir

pour ressource qu'une enfant de treize ans, quelle destinée!»

[197] La comtesse de Tilly.

Autre pensée triste, celle-là d'anniversaire. «Il y a eu quatre ans le

23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en paix, tendrement

entourée de ses bonnes Carmélites. Que Dieu a été miséricordieux pour

elle en l'appelant à lui à la veille des désastres et des infortunes qui

allaient fondre sur toute sa famille et sur son couvent!»

C'est par cette pensée douloureuse que se termine pour Madame Élisabeth

l'année 1791. Au crépuscule de l'année suivante, elle ne donnera plus

ses impressions: ses lettres ne parviendraient plus à ses fidèles amies.

Les Dernières Années du Marquis et de la Marquise de Bombelles · 第 24 / 45 题