«J'arrive à l'instant chargé de plusieurs lettres pour Votre Majesté
Impériale. Je prends la liberté de lui adresser celle de M. le comte
d'Artois et celle de M. le baron de Breteuil. Quoique je me sois servi
du prétexte de l'arrangement de mes affaires avec le comte de Durfort
pour que mon arrivée à Florence parût plus naturelle, je ne sortirai pas
de chez Vanini[127] sans qu'il ait plu à Votre Majesté de me faire
parvenir ses ordres. Quelque vif que soit l'empressement de me revoir à
ses pieds, je désire n'obtenir cet honneur qu'au moment où il m'aura été
accordé, sans vous causer, Sire, la moindre gêne. Lorsque je prendrai la
liberté de parler à Votre Majesté, elle ne sera pas surprise de me voir
une double commission; mais je dois l'assurer d'avance que quelque prix
que j'attache à justifier la confiance de M. le comte d'Artois, mon
devoir de fidèle sujet passera toujours avant tout. Au surplus, tout se
conciliera, tout tendra vers un but salutaire, lorsque ce qui se fera
sera pesé par la sagesse de Votre Majesté, dirigé, amené, secondé par
ses sentiments pour une sœur digne de son intérêt et pour un Roi
malheureux, auquel, Sire, vous rendrez tous les moyens d'être plus que
jamais un bon, un constant et un important allié de vos Couronnes.
«Je suis, etc...»
[127] Aubergiste de Florence.
* * * * *
Bombelles obtint de l'Empereur tout ce que celui-ci avait refusé tant
directement au prince qu'aux sollicitations de Calonne. «L'Empereur qui
n'avait pas voulu voir à Vienne M. le comte d'Artois, l'Empereur qui non
seulement lui avait refusé l'entrée de ses États, mais l'avait encore
fait prier de ne pas se trouver soit dans les villes où séjournerait Sa
Majesté, soit même dans celles où elle ne ferait que passer, m'autorisa
à annoncer à M. le comte d'Artois qu'il le verrait à Mantoue du 10 au 15
mai, et, que de là, Monseigneur serait le maître de se rendre à Namur
pour y rester dans une attitude plus décente et plus sûre qu'à
Aix-la-Chapelle, jusqu'à ce qu'on eût pris les mesures propres à
rétablir l'ordre et la royauté en France.»
Le malheur veut qu'un neveu de Calonne, M. du Hautoir[128], qui demeure
dans la même auberge que Bombelles et a été sans doute envoyé pour
l'épier, se trouve un instant seul dans la chambre, lit sur la table le
brouillon de la lettre à l'Empereur où se rencontrent ces mots: «Je suis
arrivé ici avec une double mission pour Votre Majesté», qu'aggravent
sans doute ces lignes complémentaires: «Je dois l'assurer d'avance que
quelque prix que j'attache à justifier la confiance de M. le comte
d'Artois, mon devoir de fidèle sujet passera toujours avant tout.» M. du
Hautoir prend copie de la lettre et, à son retour à Venise ne manque pas
de la mettre sous les yeux de Calonne. Celui-ci qui avait déjà M. de
Bombelles à cheval sur le nez, et qui était fort impatienté de
l'opposition qu'il mettait sans cesse aux folies qu'il voulait faire
faire à M. le comte d'Artois, s'anime d'un beau zèle, dit à M. le comte
d'Artois: «Vous êtes trahi, que veut dire une _double mission_?
Qu'est-ce que cela peut être, sinon une double trahison? M. de Bombelles
est sans contredit un homme abominable[129].»
[128] Esterhazy, dans ses _Mémoires_, p. 288, dit qu'un M. de
Fondeville s'était procuré une copie de la lettre par une femme
que l'Empereur aimait. M. Ernest Daudet, dans _Coblentz_ donne
une explication assez conforme à notre récit, bien que n'ayant
pas connu les lettres de Bombelles. Dans l'_Histoire de
l'Emigration_, du même auteur, t. I, il est dit que le coupable
de l'indiscrétion est le comte de Talleyrand.
[129] La marquise de Bombelles à la marquise de Raigecourt, 5
août 1791.--M. de la Rocheterie, _op. cit._
En rentrant à Venise avec le consentement de l'Empereur, M. de Bombelles
se berçait de l'illusion de recevoir un témoignage de satisfaction. Il
trouve au contraire le comte d'Artois «monté sur un grand ton de
dignité», lui disant en propres termes qu'il a des preuves convaincantes
de sa trahison et qu'il eût à produire devant lui sa correspondance avec
l'Empereur. Pour se justifier, Bombelles ne tente pas de désavouer sa
lettre; il confesse qu'il a reçu des ordres particuliers du Roi, en
ayant bien soin d'ajouter que ces ordres, loin de contrecarrer la
commission dont il s'était chargé pour le prince ne faisaient que
l'étayer, que, par conséquent, «il avait cru pouvoir se charger des deux
messages sans blesser en rien les règles les plus sévères de la
probité». «Qu'est-ce que le Roi? reprend vivement le comte d'Artois.
Monsieur, dans ce moment-ci, il n'est de Roi que moi, et vous me devez
compte de votre conduite.» Bombelles répondit avec fermeté que sa
fidélité au Roi l'emporterait toujours sur tout autre sentiment, qu'il
ne se serait jamais chargé d'intérêts qui auraient pu contrecarrer les
ordres du Roi, qu'il avait réussi au gré du prince puisqu'il avait
obtenu une promesse d'audience de l'Empereur. Le comte d'Artois finit
par se radoucir, admettant que les termes de la lettre n'avaient pas le
sens que Calonne leur attribuait. Calonne, présent à l'entretien,
s'efforce bien de répéter que Monseigneur était tout, que le Roi
prisonnier aux Tuileries n'était rien; le comte d'Artois convient enfin
que Bombelles avait au mieux secondé ses intentions, et l'incident
semble terminé[130]».
[130] Les conseillers du comte d'Artois s'entendaient pour le
monter contre Breteuil et Bombelles. «Il faut exiger du roi,
écrit Vaudreuil à Calonne, que les pleins pouvoirs soient ôtés
sur-le-champ à MM. de Breteuil et de Bombelles, et que vous soyez
le seul représentant du Roi, le seul accrédité près des Cours.»
_Correspondance_, publiée par M. Léonce Pingaud.
Ce n'était au contraire que le point initial d'une campagne sourde de
dénigrement menée par Calonne, campagne qui devait poursuivre
Bombelles--le Télémaque de Breteuil comme l'appelle Vaudreuil;--à
Soleure, dans la retraite de Wardeck et dans ses différentes missions en
Allemagne jusqu'au jour, où le masque étant jeté à Saint-Pétersbourg
l'hostilité deviendrait patente; le comte d'Artois froissé en voudrait
toujours à Bombelles[131].
[131] Voir dans l'_Histoire de l'Emigration_, les conclusions
conformes de M. Ernest Daudet. Il appuie sur l'incident qui
explique l'attitude future du comte d'Artois et devait avoir une
importance pour les intérêts des princes.
Celui-ci s'est montré digne dans son dépit, mais il n'en est pas moins
mortifié; sa femme, moins obligée de se contenir, ne cache pas la
blessure d'amour-propre, explique pourquoi la haine de Breteuil et
surtout de la Reine[132], surexcite tant les conseillers du comte
d'Artois. Elle nous dépeint même l'amie du prince sous des couleurs qui
ne sont pas celles sous lesquelles on a coutume de la voir: «Mme de
Polastron, plus méchante qu'un diable, a voulu faire passer, ainsi que
les siens, M. de Bombelles pour un homme dont on ne saurait trop se
méfier. Ils lui ont fait enfin mille horreurs.» Elle veut pourtant qu'on
sache qu'elle et son mari restent attachés au comte d'Artois, qu'ils ne
lui gardent pas rancune de s'être laissé entraîner par les intrigues de
M. de Calonne et de toute sa «clique».
[132] La Reine haïssait cordialement Calonne. Voir
_Correspondance_ de Vaudreuil, t. II.
* * * * *
Bombelles avait plaidé auprès de l'Empereur la cause du Congrès armé que
prônait Marie-Antoinette; il l'avait trouvé décidé à agir, surtout si
l'évasion de la famille royale amenait sa délivrance. Et cette évasion
les amis dévoués de Trèves et de Stuttgard l'appellent de leurs vœux.
Angélique est au courant des projets d'évasion[133], elle y fait
plusieurs allusions, notamment dans la lettre du 22 juin. «Je suis comme
vous dans des transes mortelles sur les résultats de tout ce qui se
prépare; je crains plus que je n'espère, dans bien des moments. Le peu
de caractère et de résolution de notre souverain me fait trembler, et je
n'ose me flatter qu'il se décide à la seule chose qui puisse réellement
changer la face des affaires.»
[133] Mgr de Fontanges, archevêque de Toulouse, écrivit pour le
marquis de Bombelles une _Relation du voyage de Varennes_ qui a
été insérée dans les _Mémoires_ de Weber. Cette relation est d'un
témoin très informé pour toute la partie antérieure au départ.
Mme de Bombelles s'apprête à partir pour la Suisse où elle va rejoindre
son mari qui ne peut venir à Stuttgard, et passer quelques jours avec
lui. Elle n'emmènera que l'aîné de ses enfants, par économie. Angélique
continue à se louer infiniment de sa belle-sœur et de son frère, avec
lequel, malgré les divergences politiques, elle s'entend bien. Mme de
Travanet, qui vient d'arriver à Stuttgard, y a mis du sien aussi, et la
famille demeure très affectueusement unie.
Dans quelles transes, sachant qu'enfin la famille royale est partie
vivent Angélique et sa belle-sœur! D'abord le bruit est venu que
l'évasion a réussi jusqu'au bout, puis, comme un coup de foudre, éclate
la nouvelle de l'arrestation.
«Je meurs d'impatience et d'inquiétude d'avoir des nouvelles de notre
malheureuse princesse, écrit la marquise le 30 juin, à Mme de
Raigecourt. Je la croyais sauvée dans le premier moment avec Monsieur et
Madame, et cette idée me donnait un peu de courage; mais j'ai été
cruellement détrompée. Figurez-vous, mon enfant, que depuis samedi que
nous avons appris la fuite et l'arrestation du Roi et de la Reine, nous
avons été jusqu'à aujourd'hui ballottées entre la crainte et
l'espérance. De prétendus courriers devaient avoir annoncé que le Roi et
la Reine étaient à Bruxelles; d'autres disaient que M. de Bouillé
l'avait sauvé et qu'il était à Metz; enfin nous avons appris seulement
aujourd'hui que notre infortuné monarque avait été décidément reconduit
à Paris. Ainsi nous avons bu le calice jusqu'à la lie, et un malheureux
attendant l'arrêt de son dernier supplice ne souffre pas ce que j'endure
depuis cinq jours... Enfin, mon enfant, c'en est fait; notre malheur est
au comble; nous n'avons plus rien à perdre, et nos infortunés Souverains
endurent actuellement la joie insultante de leurs tyrans, la captivité
la plus rigoureuse, et peut-être la mort, grand Dieu!»
M. de Raigecourt a communiqué à Mme de Bombelles le «détail des
désastres[134]». C'est donc en connaissance de cause, ayant été de plus
parmi les rares personnes au courant de la fuite[135] qu'elle peut
exercer sa critique sur les précautions mal prises et les différentes
phases du drame. Ils ont fait une bien grande faute en retardant d'un
jour leur départ, comment cette maudite femme de chambre[136] n'a-t-elle
pas été éloignée? Il fallait s'en débarrasser absolument, quitte à lui
causer un peu de mal. Le duc de Choiseul est bien à plaindre, mais il me
paraît qu'il a perdu la tête, ou ses soldats ne l'auront pas
secondé[137].
[134] Nous n'avons pas à donner le détail de l'_Evénement de
Varennes_. Les témoignages oculaires abondent. Outre les
relations de M. de Fontanges, de Madame Royale, de la duchesse de
Tourzel, du duc de Choiseul, du marquis de Bouillé, des comtes de
Fersen, de Raigecourt, de Valori, de Damas, du baron de Goguelat,
on relira les livres de Bimbenet, d'Ancelon, de Victor Fournel,
de M. de la Rocheterie, et le récent ouvrage de M. G. Lenôtre.
[135] «Il n'y a que deux personnes dans la confidence; M. de
Bouillé et M. de Breteuil, écrivait la Reine à son frère, le 22
mai 1791, et une troisième personne qui est chargée des
préparatifs du départ» (Marie-Antoinette à Léopold II, 22 mai
1791).--Le comte de Fersen était cette troisième personne, on le
sait. Mme de Tourzel assure que le chevalier de Coigny était
également dans la confidence. Nous savons de plus que, sans doute
par Breteuil, les Raigecourt et les Bombelles étaient au courant,
sinon de la date exacte, du moins de tout le programme d'évasion.
[136] Mme de Rochereuil, dont Marie-Antoinette se méfiait. En
conséquence, on attendit que son service fût fini, et le départ
des Tuileries fut retardé d'un jour.
[137] Chargé avec un escadron de hussards de surveiller le
premier relai de Pont-Sommevesle, le duc de Choiseul perdit
patience en voyant que le Roi annoncé pour deux heures n'était
pas arrivé à cinq, et se replia avec son détachement.
«... Si les troupes autrichiennes avaient pu sortir, regagner la marche
du Roi, et l'emmener à Luxembourg, ils en auraient eu, je crois, le
temps, car la marche du Roi a été fort lente, nous l'aurions
actuellement; mais nos troupes sont gangrenées, abominables, en un mot
ce que doit être un soldat indiscipliné...» A ces paroles d'amertume on
pourrait aisément répondre par les faits. Reconnu à Sainte-Menehould par
le maître de poste Drouet, Louis XVI trouve à onze heures du soir, le
21, la commune de Varennes en émoi. En ne rencontrant pas sur la hauteur
de Varennes le relai attendu, il a compris le danger et envoyé chercher
le commandant des hussards. Celui-ci ne vient pas. Il faut composer pour
se faire ouvrir la porte de la ville, exhiber des passeports; bien que
ces papiers soient reconnus en règle, les jacobins de la commune ameutés
par Drouet s'opposent au départ, le tocsin sonne. On connaît la ruse de
Sauce, procureur de la commune, faisant entrer la famille royale dans sa
maison, tandis que le conseil municipal délibère; les passeports sont
saisis, le Roi, reconnu officiellement, est arrêté. En ce moment
accourent MM. de Choiseul, de Damas et de Goguelat à la tête d'un
détachement de hussards. Ils tentent de dégager le Roi. Il est trop
tard. La première parole de Louis XVI à Goguelat est: «Eh bien! quand
partons-nous?--Sire, nous attendons vos ordres.» Demander des ordres à
Louis XVI, c'était lui laisser le temps de l'indécision. Il eut peur du
sang versé si la foule offrait quelque résistance au passage de la
troupe royale... La populace commençait à gronder, on laissa le temps
aux barricades de s'élever, plusieurs heures furent ainsi
irrémédiablement perdues. Quand, à cinq heures du matin, le détachement
de Dun commandé par M. Deslon demanda les ordres du Roi: «Mes ordres?
répondit Louis XVI avec amertume, je suis prisonnier et n'en ai point à
donner.» A ce moment le Roi espérait encore dans les troupes de Bouillé
que son fils était allé prévenir. Avant que n'arrivât le marquis de
Bouillé, les émissaires de l'Assemblée, Romeuf, aide de camp de la
Fayette, et Bayon, auxquels s'était joint Palloy, envoyé du maire de
Paris, avaient signifié au Roi les décrets de l'Assemblée. Toute
résistance était devenue inutile... Louis XVI se résigna à son sort et
le triste cortège partit pour Paris. On se rappelle le reste: le marquis
de Dampierre, égorgé à Sainte-Menehould sous les yeux de la famille
royale, Barnave et Pétion montant à Châlons dans la voiture du Roi,
tandis que La Tour Maubourg s'asseyait à côté de Mme de Tourzel dans une
voiture de suite... les incidents de la route, les grossièretés de
Pétion, et en même temps sa prétention d'avoir charmé les deux
princesses, les attentions de Barnave qui gagnait la bienveillance de la
Reine et celle de Madame Élisabeth et se montrait séduit par l'éloquence
douce et persuasive de la princesse[138]!
[138] Voir _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 335.
Mme de Bombelles, aux premières nouvelles, s'exagère la rigueur du sort
présent réservé à la famille royale. «Je crains que le peuple ne se soit
jeté sur la Reine et ne l'ait massacrée... La captivité de notre
princesse va sans doute être bien dure; mais on n'attentera pas à sa
vie.» Elle craint pour Mme de Tourzel: «La malheureuse femme répondra
sans doute de son dévouement. Je suis au moins soulagée de savoir votre
beau-frère sauvé[139].»
[139] Le comte Charles de Raigecourt avait été envoyé avec un
détachement du Royal allemand pour escorter le roi à Varennes. Il
fut impuissant.
Puis c'est une série de projets. Profitant de la confusion, ne fera-t-on
pas évader la princesse? Mais je la connais; elle ne voudra quitter ni
le Roi ni la Reine, sentant qu'elle est dans leurs malheurs leur seule
consolation... Que ne peut-elle la rejoindre au moins un moment! Son
cerveau brûle, sa santé «se trouve mal des désastres». Elle va quitter
Stuttgard et rejoindre son mari à Soleure, «où sans doute il se meurt de
chagrin et de désespoir». Elle a hâte de s'installer dans le vieux
château de Wardeck...
Le 5 juillet, Mme de Bombelles est toujours aussi partagée entre le
désir de rejoindre la princesse et la nécessité où elle est de ne pas
abandonner mari et enfants. Une fois rentrée, on ne la laisserait plus
partir. Que doit-elle faire? Et encore pas de nouvelles de Madame
Élisabeth!
... Les souverains prisonniers sont rentrés aux Tuileries... Le 25 juin,
quand le Roi est descendu de voiture, on a gardé le silence. «Il est
aussi flegme, aussi tranquille que si rien n'eût été, a raconté Pétion.
Il semblait qu'il revenait d'une partie de chasse.» La Reine a été
saluée d'injures et abreuvée d'outrages. Le désespoir dans l'âme, elle a
gardé la tête haute... Brisée par les émotions, la fatigue,
l'humiliation, elle a trouvé la force de tracer pour le chevaleresque
Fersen ce simple mot: «Rassurez-vous pour nous, nous vivons.»
Madame Élisabeth a attendu au mercredi 29 pour écrire à ses amies. Elle
l'a fait en toute tranquillité d'esprit: «Je n'ai pas pu vous écrire
plus tôt, ma chère Bombelinette, et j'en ai été désolée, parce que
sûrement on vous aura fait mille histoires sur tout ce qui s'est passé.
Le fait est que le Roi a été ramené samedi de Varennes; que lui, sa
famille et tout ce qui était avec lui se portent bien; que Paris est
tranquille, et que si le Roi n'était pas retenu chez lui ainsi que la
Reine, on pourrait croire que tout est dans l'ordre accoutumé. Votre
mère n'était point avec le Roi, elle se porte bien, je la vois peu,
parce qu'il n'est pas facile de s'approcher; elle est maintenant dans le
jardin avec Madame...»
Et cette lettre qu'enfin Mme de Bombelles a reçue est un rayon de joie
au milieu de sa tristesse profonde: «C'est un ange», écrit-elle à Mme de
Raigecourt, en admirant cette sereine résignation de la princesse.
Angélique voit juste quand elle écrit: «Je ne conçois pas, mon enfant,
comment vous trouvez qu'on avait mal fait de ne pas instruire les
princes du projet de la fuite du Roi. Songez donc à l'inconvénient
qu'aurait eu leur indiscrétion! Si vous aviez été témoin comme moi de la
légèreté des entours de notre prince, vous seriez bien convaincue du
danger qu'il y aurait eu à lui confier un secret de cette importance.»
Continuant: «Nous sommés sûrement bien malheureux mais cependant la
démarche du Roi invite toute l'Europe à venir à son secours, au lieu
que, si on eût été instruit à Paris du projet de l'évasion, le Roi eût
été de même captif; nos tyrans auraient eu l'adresse d'en taire les
motifs, et les Souverains eussent été bien moins tenus à nous secourir
tant que le Roi, n'étant pas sorti des Tuileries, eût été forcé de dire
et signer qu'il était fort content. Quant au replâtrage qui devait se
faire, croyez qu'il eût contenté beaucoup de gens.»
Voici le plan comme l'expose Mme de Bombelles, fort au courant et du
projet d'évasion et du programme qui devait s'ensuivre: «Le Roi voulait
revenir à sa déclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le vœu
que la nation avait témoigné par ses mandats lors des États Généraux. Il
restreignait son pouvoir, mais en même temps il l'assurait, en ramenant
les esprits; _car jamais, mon enfant, le despotisme ne pourra plus avoir
lieu en France, et il faut être juste, il n'est pas désirable_... Le Roi
ne voulait donc pas conquérir son royaume armé des puissances
étrangères; il voulait imposer à ses sujets et traiter avec eux. Cette
conduite louable embarrasse beaucoup messieurs les tyrans.» En
terminant, Mme de Bombelles soulignait: «Le comte d'Artois n'eût pas eu
à se plaindre, car le Roi voulait le mettre à la tête de 30.000 Suisses
prêts à marcher. Vous seriez dans l'illusion en croyant le plan mal
combiné. Il l'était parfaitement et de la plus grande sagesse. Soyez-en
sûre.»
D'autres lettres arrivent de Paris.
Madame Élisabeth est toujours disposée à prendre le bon côté des
événements puisque, le 10 juillet, après avoir écrit: «Paris et le Roi
sont toujours dans la même position, le premier tranquille, et le second
gardé à vue ainsi que la Reine; même hier on a établi une espèce de camp
sous leurs fenêtres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin, qui est
hermétiquement fermé, et qui est rempli de sentinelles...», elle ajoute:
«On dit que l'affaire du Roi sera rapportée bientôt et qu'après, il aura
sa liberté.»
Dans cette même lettre, en encre sympathique, la princesse s'épanche
avec son amie qui avait demandé à venir reprendre son poste auprès
d'elle! «Non, mon cœur, je suis loin de permettre votre retour. Ce
n'est pas assurément que je ne fusse charmée de vous voir, mais c'est
parce que je suis convaincue que tu ne serais pas en sûreté ici.
Conserve-toi pour des moments plus heureux où nous pourrons peut-être
jouir en paix de l'amitié qui nous unit. J'ai été bien malheureuse, je
le suis moins.»
Elle revient ensuite sur le retour de Varennes: «Notre voyage avec
Barnave et Pétion s'est passé le plus ridiculement. Vous croyez sans
doute que nous étions au supplice, point du tout. Ils ont été bien,
surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point féroce
comme on le dit. J'ai commencé par leur montrer franchement mon opinion
sur leurs opérations, et nous avons, après, causé le reste du voyage
comme si nous étions étrangers à la chose[140].»
[140] La duchesse de Tourzel donne tout le détail de la
conversation de Madame Elisabeth avec Barnave.
«Nous avons eu beaucoup de mouvement l'autre jour, qui était dimanche,
écrit la princesse le 23. On a été obligé de tirer sur le peuple[141],
par ordre de l'Assemblée; il y a eu, dit-on, cent cinquante hommes tués
ou blessés. Aussi, depuis ce moment-là, tout est tranquille, l'armée des
sans-culottes étant un peu en déroute... Je t'adresse cette lettre
encore à Stuttgard, parce que je suis convaincue que ton mari, à force
de tourner dans les environs, te laissera aux couches de la
petite[142].»
[141] Emeute du 17, au Champ de Mars causée par les
pétitionnaires qui demandaient la déchéance du Roi. La troupe
chargea, il y eut des victimes. La répression de cette émeute
devait être une des causes principales de la condamnation à mort
de Bailly.
[142] La baronne de Mackau venait d'accoucher d'une fille. «A la
place de ton mari, mande la princesse dans une autre lettre qui
n'a pas été conservée, et dont Mme de Bombelles cite un extrait,
je ne me serais pas chargée de la commission du comte d'Artois,
et j'eusse essayé avant tout d'établir entre le Roi et le comte
d'Artois une confiance qui aurait dû toujours exister.»
Comme le marquis de Bombelles a chargé sa femme d'exposer ses doléances
touchant la manière dont il est traité et soupçonné par le conseil des
Princes, Madame Élisabeth répond nettement dans cette même lettre: «Je
t'avertis que je ne me charge de faire passer aucun ordre à ton mari que
je n'aie la certitude que mon frère sera d'accord avec tout ce que l'on
fera. Sa conduite lui mérite la confiance de ses parents. Il a celle des
Français de tous les partis. Je suis sûre qu'il ne veut que le bonheur
de son frère. Je dois donc, comme sa sœur et comme Française, tenir à
ce qu'il obtienne enfin une confiance absolue. Ton mari a eu de fortes
raisons pour ne pas le mettre au fait de ce dont il était chargé, mais
il doit sentir à présent que deux politiques qui marchent au même but
par un chemin contraire a pu nuire longtemps, mais serait dans ce
moment du plus grand danger.»
Le 26 juillet, Mme de Bombelles a donné à Mme de Raigecourt ses
impressions sur les événements: «Ah! que nos malheureux Souverains sont
à plaindre! Entre leurs geôliers et leurs assassins, ils n'ont rien à
espérer et tout à craindre. La dernière insurrection m'a donné bien de
l'inquiétude; il paraît que tout est apaisé pour le moment; on attend un
peu de tranquillité pour faire aller le Roi à Fontainebleau signer
_librement_ une Constitution qui lui ôte la couronne s'il n'adhère pas
aux ordres de ces messieurs, et on appelle cela de la liberté! Le Roi,
il me semble, n'a d'autre parti à prendre que celui de signer tout sans
restriction et d'attendre du secours des autres monarques le retour de
son autorité. Notre princesse est un ange. Je ne sais si elle a la
liberté de sortir des Tuileries...»
M. de Bombelles est parti en avant-garde; Angélique s'apprête à se
mettre en route pour la Suisse. «Je vous manderai comment j'aurai trouvé
notre petit château. On en dit la position superbe; j'espère que nous
pourrons y vivre, nous y vêtir... avec nos douze mille francs de Naples.
Mon mari est affligé, mais plein de courage, nous nous trouvons l'un et
l'autre trop heureux en comparaison de nos Souverains et de notre
princesse. Leur position est déchirante, et je n'entends pas comment il
existe des gens capables de l'envisager de sang-froid.»
A Paris, la situation est pénible, les difficultés s'augmentent de
l'attitude des émigrés.
Il faudrait, à chaque page, noter les divergences entre le parti de la
Reine... _et_ du Roi, et le parti des princes. Aux Tuileries même, des
défiances s'élèvent entre les belles-sœurs. Si Madame Élisabeth se
plaint rarement de la Reine, excepté dans des lettres publiées par Mme
Guénard et dont il est impossible d'établir l'authenticité,
Marie-Antoinette, par contre, ne cachera pas ceci à Fersen: «Ma sœur
est tellement indiscrète, entourée d'intrigants et surtout dominée par
ses frères du dehors qu'il n'y a pas moyen de se parler, ou il faudrait
se quereller tout le jour... C'est un enfer que notre intérieur[143]...»
La folie des princes et des émigrants[144] revient souvent dans les
propos de la Reine en attendant que, plus amèrement et non sans justesse
d'ailleurs, elle se plaigne de ses beaux-frères, surtout du comte de
Provence, que nous la verrons, dans une lettre célèbre, cingler de
l'épithète de Caïn[145].
[143] _Journal_ de Fersen, octobre 1791. L'une est obligée de
suivre l'élaboration d'une Constitution qui est censée raffermir
l'idée dynastique; l'autre ne rêve que de panaches blancs, et son
cœur est à Coblentz.
[144] _Mémoires_ de Goguelat.
[145] Voir _infra_.
Comment s'entendre en cela avec Madame Élisabeth? Le comte d'Artois est
l'idole de sa sœur, elle le nomme le _jeune homme_, _son ami_, dans la
correspondance secrète qu'elle entretient avec lui par l'intermédiaire
de Mme de Raigecourt. Elle a foi en son ardeur primesautière. Sait-elle
qu'il n'a guère d'élan que pour les plaisirs. Quand il s'agit du mari
d'Angélique, elle est partagée entre deux sentiments: donner raison au
comte d'Artois, tout en ne blâmant pas Bombelles d'avoir suivi les
prescriptions du Roi.
D'ailleurs, nous le savons, Madame Élisabeth a toujours peine à prendre
parti. Souhaitant avant tout que le sort du Roi s'améliore, elle
désirerait l'intervention des puissances étrangères. Mais parle-t-on de
faire avancer à la frontière des Prussiens et des Autrichiens, elle
penche du côté des troupes françaises. «Tranquillise-toi, ma Bombe,
écrit-elle dans une lettre d'août, ton pays acquerra de la gloire, et
puis voilà tout. Trois cent mille gardes nationaux parfaitement
organisés et tous braves par nature bordent les frontières et ne
laisseront pas approcher un seul houlan.» Étant donnée l'époque où cette
lettre est écrite, on peut supposer la princesse sincère; plus tard
certaines phrases sembleront équivoques, et le texte chiffré ou écrit
avec encre sympathique s'offrira souvent contraire au texte en clair.
Ici elle développe la note patriotique: «Les mauvaises langues disent
que du côté de Maubeuge huit houlans ont fait retirer et demander pardon
à cinq cents gardes nationaux et à trois canons; il faut les laisser
dire si cela les amuse, nous aurons notre tour pour nous moquer d'eux...
En attendant les malheureux prêtres sont horriblement persécutés; Dieu
est juste et nous jugera.»