Le comte d'Artois à Venise.--Rapport des espions.--Le clan
Polignac.--Les idées du comte d'Artois et de ses
amis.--Calonne.--Bombelles et l'empereur Léopold.--Ressentiment
du comte d'Artois.--Mme de Bombelles à
Stuttgard.--Correspondance de Madame Élisabeth et de la
marquise de Raigecourt.--L'affaire de Varennes et ses
suites.--Angoisses d'Angélique de Bombelles.--Considérations
politiques.--Madame Élisabeth et le comte d'Artois.
Le 10 janvier, le comte d'Artois[110] est arrivé à Venise, événement, en
somme, très gênant pour l'ambassadeur du Roi--démissionnaire, mais
toujours en fonctions,--et qui, nous allons le voir, sera gros de
conséquences. Grâce aux témoignages de deux espions, l'abbé de Cataneo,
chargé de suivre Bombelles, Apostoli, chargé de la surveillance
personnelle du prince, nous serons aussi minutieusement informés que
possible.
[110] _Le comte d'Artois à Venise, et la police vénitienne_
(1760-1791). Rapports au secrétaire de l'Inquisition d'Etat
commentés par M. Léon G. Pélissier, _Revue d'Histoire
diplomatique_, 1901, no 4. Ces documents sont de premier ordre et
éclairent bien des points obscurs de cette époque de
l'émigration. Le commentaire de M. Pélissier est ingénieusement
tracé, mais l'auteur tourne un peu court à la fin, les rapports
d'espions s'arrêtant net. Il eût été intéressant de suivre le
comte d'Artois en son dernier séjour à Venise. C'est ce que nous
faisons nous-même plus loin. Voir aussi le dossier diplomatique
de Bombelles (_Aff. étrangères_, Venise, 248 et 249).
M. de Bombelles a été averti de l'arrivée du comte d'Artois, qui descend
chez l'ambassadeur à l'heure du dîner. Il trouve là Mmes de Polignac, de
Polastron et de Bombelles; celle-ci s'évanouit de saisissement, à la
grande jalousie des deux autres, à la vive émotion du prince et des
spectateurs. Apostoli met quelque ironie dans le récit de cette scène.
Il sait aussi qu'à son premier repas chez Bombelles, le prince fut servi
par les deux fils de son hôte, qu'il passa sa première soirée seul avec
les Bombelles et les Polignac; beaucoup d'autres détails sur les visites
d'ambassadeurs reçues, sur la tournée faite par le prince chez les
ambassadrices[111].
[111] Le prince visitait les monuments, admirait les théâtres
qu'il ne fréquentait que peu, du reste; réfugié à Venise plus ou
moins par haine de la monarchie constitutionnelle, il se
déclarait naturellement _enthousiasmé_ par la constitution
vénitienne. En dehors de la coterie Polignac, il fréquentait peu
de monde, faisait peu de visites, excepté à l'Ambassadrice de
l'Empire, Mme de Breunner. Quant aux visites d'un autre monde, il
s'en abstint, soit par égard pour Mme de Polastron qui voyageait
avec lui, soit pour s'en référer aux observations de Bombelles.
Pourquoi le comte d'Artois était-il venu à Venise? Les conjectures
marchaient leur train. Les uns chuchotaient que la présence du prince
sur la frontière savoisienne avait causé des étonnements, que
l'Assemblée avait contraint Louis XVI de demander des explications au
Roi de Sardaigne sur le sens de la formation d'une armée sur les
frontières françaises, et sur le «caractère de l'asile» qu'il entendait
accorder à son gendre. Le Roi de Sardaigne avait aussitôt manifesté ses
sentiments pacifiques et prié son gendre de quitter ses États où sa
présence causait des appréhensions au Gouvernement français. Une autre
raison sans doute motivait la prière... impérative du Roi: le comte
d'Artois ne savait point se passer de Madame de Polastron, et sa
présence à la rigide Cour piémontaise ne manquait pas d'être gênante. Il
y avait encore d'autres raisons au séjour du prince à Venise, et nous
les discuterons tout à l'heure.
Qu'obligé de s'éloigner momentanément, le prince ait choisi Venise sur
les instances du clan Polignac-Guiche, rien d'étonnant. On a voulu, de
plus, insister sur ce point qu'un Gouvernement républicain était plus
commode à un prince dans la situation où se trouvait le comte d'Artois.
Ce qui était important c'était la présence d'un ambassadeur aussi
royaliste que l'était le marquis de Bombelles. Celui-ci remplissait son
devoir en accueillant avec respect et attentions le frère du Roi,
puisque Louis XVI était encore nominalement Roi et que lui, Bombelles,
était encore ambassadeur. Eut-il raison de ne pas fermer les yeux sur
certains menus faits, de se plaindre au Gouvernement qu'il autorisât
l'étalage chez les libraires d'estampes représentant la prise de la
Bastille, estampes qui pouvaient à la fois «fournir des exemples
d'insurrection et blesser les sentiments intimes du comte d'Artois»; de
dénoncer comme dangereux quelques Français résidant depuis longtemps à
Venise et partisans des idées libérales, entre autres un vieux
professeur, nommé Vantourmel, qui avait «adopté les maximes de
l'Assemblée?» Le lecteur a été mis à même de connaître le caractère et
les idées de M. de Bombelles. Démissionnaire pour ne pas prêter serment,
on ne saurait attendre de lui que, dans les circonstances que nous
relatons il apportât la mesure et la pondération. Un historien a
pu dire que «son attitude dépassait le ridicule et atteignait
l'insurrection[112]». Bombelles ne se croyait pas si coupable en
défendant le régime et les opinions ultra-royalistes auxquels il était
resté fidèle.
[112] M. Léon Pélissier, _op. cit._
Pendant que se nouent intrigues et combinaisons, que se tiennent grands
et petits conseils, Mme de Bombelles n'a pas manqué de se créer une
opinion personnelle.
D'abord son avis sur Calonne: «L'homme qui est l'âme du conseil a
peut-être le génie le plus dangereux qui existe parce que son éloquence,
sa propre persuasion entraînent; mais presque toujours ses résultats
partent de fausses bases, de données hasardeuses, et son imagination
enfante, sa confiance fait adopter des mesures que le bon sens ni la
raison ne peuvent admettre.» Sans doute la marquise est au courant de ce
qui se discute, puisqu'elle n'est pas satisfaite et ajoute: «M. de
Bombelles combat tant qu'il a de force, depuis cinq jours, tout ce qui
lui a été présenté, et j'espère qu'il parviendra à éclairer notre
malheureux et intéressant prince sur ses véritables intérêts et les
moyens de les traiter. Mais l'utilité dont il pourra être sera
momentanée, et je crains que, lui n'y étant plus, on ne livre encore M.
le comte d'Artois à de nouvelles chimères. La droiture de ses
intentions, la justesse même de ses idées sont parfaites; mais n'ayant
pas la capacité extraordinaire et sublime qu'il lui faudrait pour
deviner à lui seul tous les ressorts qui sont à employer, il serait de
la plus urgente nécessité qu'il fût mieux conseillé. Et voilà ce qu'on
lui persuadera difficilement, parce que son ami particulier pense tout
différemment, et que cet ami, avec un excellent cœur, a une très
mauvaise tête.»
Et c'est encore sur le même ton de défiance que, quelques jours après,
la marquise donne des nouvelles du comte d'Artois... «Il est traité
parfaitement et vu avec le plus grand plaisir de la part des Vénitiens.
Il est impossible de ne pas regretter qu'il ne soit pas entouré de
mentors dignes de ce Télémaque. Nous désirons fort, mon mari et moi,
qu'il retourne à Turin, et là, s'occupe avec prudence et discrétion du
rôle qu'il aura à jouer; mais le parti sage est peu goûté et contrecarre
une foule de projets engendrés avec autant de légèreté que d'esprit.
J'espère pourtant qu'on finira par l'adopter. M. de Calonne est ici
depuis trois jours, on l'attendait pour prendre une détermination...
Toute partialité à part, on ne peut refuser à M. le comte d'Artois un
grand désir du bien et une grande élévation dans l'âme; et ce prince,
bien dirigé, serait certainement capable de grandes choses; mais voilà
le mal, c'est que les têtes de ce qui l'entoure ne valent rien.»
Sur le chapitre de Calonne, Mme de Bombelles reviendra encore, lui
adjoignant dans sa pensée M. de Vaudreuil comme mauvais conseiller du
comte d'Artois. Ici elle se trompe, car Vaudreuil, alors, donnait des
conseils sages à son prince[113]. Mais les émigrés, au lieu d'unir leurs
forces passent leur temps à se tirer à boulets rouges les uns sur les
autres. Calonne et Vaudreuil revaudront aux Bombelles ce que ceux-ci
pensent d'eux[114]. Bombelles ne se considérait plus que comme le
confident de la cause royale, et il n'avait pas hésité (dès la fin de
décembre), lors de la rencontre de l'empereur Léopold et du roi de
Naples à Fiume, à se rendre dans cette ville secrètement et à solliciter
l'intervention de l'empereur en faveur du roi de France. C'est sous un
travestissement qu'il avait fait ce voyage dont il n'était pas sans
sentir l'incorrection, mais il avait été reconnu par un «observateur»
attaché à l'ambassade d'Espagne, Corradini.
[113] Voir la _Correspondance_ publiée par M. L. Pingaud.
[114] Voir la _Correspondance_ publiée par M. L. Pingaud.
Bombelles tint le comte d'Artois au courant de son voyage. A cette
époque où le frère du Roi n'avait pas encore bien dessiné ses projets
politiques,--il hésitait même fortement sur le parti à prendre, nous
allons le voir,--les intérêts de tous les royalistes convaincus
semblaient communs. Tandis que M. Hénin, secrétaire de l'ambassade,
était retourné à Paris pour prêter le serment civique et sans doute
renseigner le ministère sur la conduite de son chef, les
ultra-royalistes se réunissaient volontiers chez les Polignac qui, dès
longtemps, s'étaient employés à créer au comte d'Artois un cadre
agréable. Réceptions ouvertes où fréquentaient les membres de la
noblesse et la petite coterie qu'on appela depuis _le parti de Venise_.
Ce clan, peu nombreux en somme, se composait de tous les Polignac,
Polastron, Guiche, Poulpry, du chevalier de Jaucourt, des Montmorency, y
compris le duc de Laval, de M. de Calonne,--le futur ennemi de
Bombelles--de MM. de Roll, de Vaudreuil, Dillon, des Bombelles
eux-mêmes, plus quelques émigrés plus modestes et qui avaient peine à
suivre le train inauguré par les Polignac. Ceux-ci, à l'époque,
n'avaient pas épuisé leurs ressources, et le diplomate Capello, qui
arrivait de France, venait de leur rapporter une cassette de joyaux et
de très grosses sommes d'argent comptant, qu'ils avaient confiées avant
leur fuite aux divers ministres étrangers résidant à Paris.
Tous s'entouraient des plus grandes précautions. Des bruits d'attentats
avaient circulé dès l'arrivée du comte d'Artois, on se méfiait d'une
prétendue femme inconnue...; la comtesse Diane, dans la peur d'être
empoisonnée, faisait _essayer les plats_ qu'on servait devant elle, et
se condamnait à vivre presque exclusivement de poisson.
Ce groupe remuant, agité, fit croire à son importance. Beaucoup ont nié
l'ingérence de la coterie dans les affaires de l'émigration parce
qu'ignorées étaient ses négociations. Les dernières publications,
surtout la correspondance de Vaudreuil, et les papiers Gramont-Polignac
encore inédits montreraient que si ces hommes, sincèrement dévoués à la
cause royale, ne se montrèrent pas de profonds politiques, du moins ne
restèrent-ils pas inactifs et essayèrent-ils bien des combinaisons. Le
conseil intime du comte d'Artois s'était ainsi transporté de Turin à
Venise; à ceux du début: Calonne, Dillon, Vaudreuil, s'étaient joints
les Polignac, surtout Armand et, dût-on s'en étonner de par les
événements qui précèdent et en raison de ceux dont nous verrons le
déroulement, de ce conseil intime, Bombelles, ambassadeur de France,
était le secrétaire. Vaudreuil, Calonne et Bombelles, voilà les vrais
conseillers dans l'hiver 1791. A cette époque le marquis est en pleine
faveur auprès du comte d'Artois.
Les observateurs-espions cherchaient un but politique réel au voyage du
comte d'Artois, et ils avaient raison. Était-il venu développer une
politique contre-révolutionnaire, comme certains signes semblaient le
démontrer, encore qu'on ne se pressât pas, dans les délices de Venise,
de dénoncer des projets bien nets? Son but était-il, comme les rapports
secrets le donnent à entendre de s'aboucher avec le groupe Polignac «sur
les conditions de leur retour commun en France, en obéissance aux
décisions de l'Assemblée»? Cette dernière hypothèse fut le bruit
accrédité, peu après l'arrivée du comte d'Artois, de l'envoi du duc de
Crussol par le roi de Sardaigne pour négocier avec Louis XVI et
l'Assemblée la rentrée à Paris _cum honore_ de son gendre. Ceci était
raisonnable et sage; c'est pourquoi, sans doute, le conseil secret du
comte d'Artois ne s'arrêta pas longtemps à cette combinaison. On ne voit
pas Vaudreuil opinant pour la rentrée en France, car les Polignac
s'offraient vraiment trop impopulaires pour tenter l'aventure, et qui
disait Polignac disait Vaudreuil. Quant à Bombelles, dont nous avons
souvent admiré l'esprit pondéré et juste, il faut avouer que depuis
qu'il était question du serment civique des fonctionnaires, il semblait
avoir perdu toute notion de modération; il est à croire que l'ambition
de jouer un rôle à côté, ne pouvant plus, suivant ses convictions, en
jouer un officiel, fut pour beaucoup dans l'orientation de sa politique.
Dès lors, les portes de France se trouvant irrévocablement fermées, il
ne devait rester au comte d'Artois que le désir, devenu impérieux, de
joindre l'empereur Léopold, de décider le frère de Marie-Antoinette à
agir soit diplomatiquement, soit militairement. Ce serait donc là la
raison principale du séjour à Venise. Après les démarches tentées à
Vienne, par les Polignac, dès décembre, Bombelles, par son voyage à
Fiume, avait continué la série des sollicitations.
On annonçait l'arrivée de l'Empereur dans les Etats vénitiens; nous
avons vu Mme de Bombelles le mander à la marquise de Raigecourt, et de
tous côtés des solliciteurs s'empressaient pour guetter le passage de
Léopold à Venise. C'était fausse nouvelle, comme on l'apprit peu après,
et le comte d'Artois, songeant à s'établir à Trieste, envoyait son
capitaine de gardes, le baron de Roll, pour retenir des logements et
louer des chevaux. Il fallait l'assentiment de l'Empereur; celui-ci
refusa très nettement par une lettre arrivée le 22 janvier.
Ce premier déboire ne découragea pas le comte d'Artois. Il tint son
conseil au complet, et après double séance il fut envoyé à l'Empereur,
par courrier, une lettre de huit pages contenant un exposé général de la
situation politique en France. En vain on attendait la réponse. Mme de
Breünner, ambassadrice de l'Empire, avait beau interpréter de façon
optimiste les nouvelles reçues de Vienne, on ne savait rien en somme des
projets de l'Empereur, et cet appui sur lequel le «parti de Venise»
avait tant compté semblait se dérober comme l'appui des rois de Naples
et de Sardaigne... Le livre attendu de Calonne, qui devait produire tant
d'effet, fit rire, car depuis longtemps les faits démentaient les
prévisions économiques de l'ancien surintendant des finances. On en loua
le style: ce n'était pas suffisant pour déchaîner l'enthousiasme.
Jusqu'à notre ami le marquis de Bombelles dont le refus de prestation du
serment, devait, disait-on, entraîner le refus des autres ministres, ses
collègues. On comptait sur cette manifestation pour impressionner la
nation. Le refus resta presque isolé[115], l'Assemblée témoigna son
indignation, demanda le renvoi immédiat du fonctionnaire indocile.
[115] Le baron de Talleyrand, à Naples, donna sa démission.
Sur la résolution de Bombelles, la réaction ne tarda pas à se faire
jour. L'entourage du prince et les autres émigrés commencèrent à louer
sa démarche avec moins de conviction. La révolte contre la Constitution
produisant peu d'effet, les ultra-royalistes voyaient s'effondrer un de
leurs espoirs. Restait l'appui de l'Empereur, s'il se décidait à le
donner.
La réponse de Léopold, parvenue le 20 février au comte d'Artois, était
un terrible coup de massue, la ruine, au moins pour le moment, des
espérances de tous, non seulement du «parti de Venise», mais des
différents clans d'émigrés. L'Empereur se refusait à toute entrevue avec
le prince, affectant de craindre que cette espèce de provocation
n'accrût les dangers que les Souverains de France pouvaient courir à
Paris. Le vrai, le seul but du voyage à Venise était manqué. Rien à
tenter de nouveau dans l'instant. Dépité, on peut le croire, non
découragé puisque, quelques mois après, il devait faire tenter de
nouveaux efforts, le comte d'Artois ne prolongea plus son séjour à
Venise et rentra à Turin à la fin de février. Le «parti de Venise» se
désagrégeait à la même époque: les Montmorency partaient pour Bruxelles,
le duc de Guiche regagnait provisoirement la France, pour de là repasser
le Rhin où il allait réorganiser les gardes du corps[116].
[116] Papiers Gramont-Polignac. Arch. de M. le duc de Lesparre.
Pendant ce temps, on le conçoit, la correspondance de Madame Elisabeth
avec ses amies n'avait pas chômé. Toutes ses lettres sont empreintes de
tendresse, remplies de bons conseils. A-t-elle déplu à Bombe en lui
exposant ses idées sur la décision prise par son mari, elle s'en excuse
aussitôt, et si gentiment: «Mais, ma petite Bombe, comment n'as-tu pas
eu l'idée de te dire: Ma princesse est bonne parce qu'elle ne veut pas
nous décider; elle nous a recommandé de faire de sérieuses réflexions où
nous nous trouverons, et qu'il y a tant de gens qui se mettent au-dessus
des scrupules qu'elle craindrait que notre zèle ne nous fît illusion sur
nos devoirs. Voilà, Mademoiselle Bombe, la conversation que vous auriez
dû avoir avec vous-même, en y ajoutant quelques réflexions sur les
sentiments de ta Princesse, et tu n'aurais pas tourmenté ta tête et
affligé ton amie, par l'idée que tu as prise d'elle...» Après cette page
de si touchante amitié, des réflexions politiques parsemées çà et là:
«Il me semble, écrit la princesse le 7 février, que l'on ne s'empresse
pas de nommer les places vacantes, l'Assemblée _ne voulant pas des gens
dans le genre de ton mari, et les Cours étrangères n'en voulant pas
d'autres_; ce qui ne prouve pas, autant que mes lumières me peuvent
permettre de l'apercevoir, un accord parfait dans les principes...
Quelqu'un disait que l'Assemblée trouvait tant de charme à la liberté
qu'elle la gardait pour elle toute seule. Cependant on n'a pas osé
arrêter mes tantes, elles partent pour Rome. Peut-être, en chemin, leur
voudra-t-on persuader, aussi doucement que l'on nous a amenés ici, qu'il
faut qu'elles y reviennent: elles ne se laisseront pas persuader...»
Le 28, la princesse raconte agréablement le départ de Mesdames[117] et
les incidents nombreux auxquels ce départ donne lieu.
[117] Sur le départ et le voyage de _Mesdames_, voir _Drames de
l'Histoire_, Hachette, 1905.
«... Tu sais que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute qu'elles
ont été arrêtées à Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que Monsieur a eu la
visite, mardi dernier, des filles de la rue Saint-Honoré et de leur
société qui l'ont prié de ne pas sortir du royaume. Tu sais sans doute
que jeudi, jour où l'on a appris que mes tantes étaient arrêtées,
l'Assemblée a rendu un décret qui disait qu'Arnay-le-Duc avait eu tort,
et que le pouvoir exécutif serait supplié de donner des ordres pour
qu'elles pussent continuer leur route. Tu sais sans doute que les chefs
des Jacobins n'étant pas de cet avis, et voulant que le président
engageât le Roi à les faire revenir, une foule de badauds s'est portée
sous les fenêtres du Roi, parmi laquelle il y avait peut-être une
centaine de femmes qui se sont égosillées pendant quatre heures pour
voir le Roi et lui faire la même demande que les Jacobins.»
Ce jour-là le Roi montra un peu d'énergie et se fit obéir. «La Fayette
et la garde se sont conduits parfaitement bien. Le château était comble
de gens qui étaient pleins de bonne volonté. Le Roi a parlé avec force à
M. Bailly. Aussi hier n'y a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et
chez la Reine. Il y avait longtemps que nous étions un peu seules au
jeu, mais hier il était superbe... Je ne puis vous rendre le plaisir que
j'ai éprouvé, écrit la princesse tout enflammée. Ah! mon cœur, le sang
français est toujours le même; on lui a donné une dose d'opium bien
forte; mais elle n'a pas attaqué le fond de leur cœur. Il n'est point
glacé, et l'on aura beau faire, il ne changera jamais. Pour moi, je sens
que depuis trois jours j'aime ma patrie mille fois davantage...» Nous
savons avec quelle facilité Madame Elisabeth passe d'un extrême à
l'autre, mais au fond son esprit est optimiste et, chaque fois que
l'occasion s'en présente, elle s'empresse de voir les événements par
leurs bons côtés.
Il n'en est peut-être pas de même de Bombelinette qui, dès cette époque,
a pris son parti de partir avec ses enfants pour Stuttgart et a le
droit, en face de la situation nouvelle qui leur est faite, d'envisager
tristement l'avenir.
Bombelles attend ses lettres de rappel, tout en se faisant le féal
serviteur du comte d'Artois. Il se vante au marquis de Raigecourt de
dire des vérités au jeune prince, il se pique de contrebalancer les
conseils de Calonne. N'est-ce pas une illusion? Il ne se passera pas de
longs jours avant que l'influence de Calonne l'emporte définitivement au
point de brouiller Bombelles avec le comte d'Artois.
Il n'y a pas que la monarchie et le comte d'Artois en jeu, il est pour
les Bombelles des questions matérielles terribles dont il semble qu'ils
n'aient pas envisagé justement l'importance lors de la démission donnée.
Ils ne regrettent nullement ni l'un ni l'autre le refus de serment qui
les jette hors des postes diplomatiques, mais cela ne les empêche pas de
déplorer la situation précaire où ils vont se trouver, si quelqu'un ne
leur vient en aide.
Le 23 février, Angélique annonce l'arrivée d'une lettre très sèche de M.
de Montmorin à M. de Bombelles. «Il y a ajouté que, quant à la pension
de retraite qu'il sollicite, il ne pourra l'obtenir que lorsque, rentré
en France, il aura fait son serment civique, ce qui est un refus formel;
cependant ma mère me dit d'espérer que secrètement on viendra à notre
secours, mais j'ignore encore si je puis m'en flatter absolument.»
Elle craint que son frère ne soit rappelé de Stuttgart. «Mon pauvre
frère perdrait ainsi le prix d'un serment, qui m'a causé bien du
chagrin; il se trouverait dans une cruelle position, et moi dans un
grand embarras, ayant pris tous mes arrangements pour me rendre à
Stuttgart.»
Le comte d'Artois va quitter Venise. Ceci semble un soulagement pour Mme
de Bombelles qui prévoit l'inutilité de la politique suivie à Venise, et
voudrait une action de concert entre les princes, les émigrés et ce qui
reste d'amis de la famille royale. Le prince part pour voir ses tantes à
Turin, mais on a peur qu'il ne veuille pas y rester, «ce qui serait
absolument déraisonnable».
La lettre de la princesse l'a réconfortée. Il y avait entre elles un
simple malentendu. «Sa sécheresse n'était occasionnée que parce qu'elle
croyait un peu légèrement que mon intention était de retourner en
France. Il est impossible qu'au fond de son âme elle n'approuve pas mon
mari; mais vous le dites fort bien, son opinion a été affaiblie par ses
entours, et ils sont tous aux Tuileries saisis d'une telle frayeur
qu'elle leur ôte la faculté de penser et de juger.»
Mme de Bombelles a admiré le courage de Mesdames! «Que je voudrais voir
leur exemple suivi! mais hélas! après l'avoir bien espéré je ne l'espère
plus. Je voudrais bien aussi qu'elles pussent engager M. le comte
d'Artois à rester à Turin jusqu'au moment où il pourra rentrer en
France, car je ne puis vous exprimer combien je suis affectée de penser
que ce malheureux prince, s'il persiste à suivre les amis qu'il a ici
perdra journellement considération et confiance de la part de ceux qui
mettaient en lui leurs espérances...»
La marquise a dit et répété son opinion bien nette, elle a fait tout le
possible pour arracher son mari à une politique d'imbroglios qu'elle
sent néfaste... «J'ai au moins obtenu de mon mari qu'avant de se dévouer
à partager un aussi triste sort il viendrait avec moi à Stuttgard, et
dans la retraite que nous nous choisirons. De là il verra la manière
dont les choses tourneront, et si d'ici à quelque temps on croit avoir
besoin de lui, et que, sans trop compromettre une réputation qu'il s'est
acquise par bien des travaux et des peines et qui est le seul patrimoine
qu'il ait à léguer à ses enfants, il croira pouvoir être de quelque
utilité, il retournera près d'un prince qui est, par son personnel,
attachant, intéressant au possible, mais qui, avec la prétention
d'avoir du caractère, en a fort peu et est entièrement subjugué par ses
amis, qui, je l'aperçois fort bien, sont plutôt importunés que contents
des principes et de la manière de M. de Bombelles.»
La petite Cour et surtout Calonne ne plaît guère à Mme de Bombelles,
elle le dit à satiété, et, sur Calonne elle est d'accord avec Madame
Élisabeth qui lui écrivait: «Ah! s'il peut parvenir à se débarrasser de
l'empirique qui donne de si mauvaises drogues, cela serait bien
heureux.»
«Nous comptons partir au commencement du mois prochain pour Stuttgard.
Le baron de Breteuil conseille à mon mari de se fixer à Constance où on
vit à bon marché. Cette idée nous paraît raisonnable et nous sommes fort
tentés de l'adopter... Le comte d'Artois avait envie d'accompagner ses
tantes jusqu'à Parme et d'y rester quelque temps; alors la _société_ s'y
serait rendue. Mais rien n'est encore arrêté, et j'espère, mais bien
faiblement, que peut-être Mesdames le décideront à rester à Turin... Je
vous ferai le détail du séjour de l'Empereur et du Roi de Naples qu'on
attend ainsi le 23...»
Mme de Bombelles s'est plainte aussi de l'inaction des Tuileries, de
l'influence encore existante «de ce vilain monstre de cardinal
(Brienne). M. de Raigecourt partage cette opinion que c'est ce dernier
qui est cause de bien des maladresses, qu'on a tort de ne pas placer sa
confiance en le comte d'Artois,--mais guidé par Bombelles et non par
Calonne. Que le prince ne croie pas devoir, comme on semble le lui
conseiller de Paris, se séparer de son frère des bords du Rhin. C'est
aux Tuileries qu'on a tort, puisqu'on n'a pas su empêcher les
conséquences de la journée des poignards[118], des arrestations sous les
yeux du roi des gentilshommes. M. de Raigecourt dit même massacrés, ce
qui est faux. «Voilà M. de la Fayette, maire du Palais», ce qui est plus
vrai.
[118] La journée du 28 février, dite Journée des Poignards, où
les gentilshommes accourus au secours de la famille royale qu'une
émeute semblait menacer, furent insultés et désarmés par la garde
nationale. «Etourdis et répresseurs, tout le monde a eu tort»,
écrit Madame Elisabeth.
Tandis qu'on se lamente ainsi à Venise et à Trèves, le baron de Mackau,
à Stuttgard, ne se plaint nullement de l'état de choses et professe un
libéralisme qui effraie et attriste sa sœur et dont les Raigecourt
prévoient des résultats fâcheux pour le séjour de la marquise.
Le 19 mars, M. de Bombelles a reçu ses lettres de recréance. M. de
Montmorin lui a mandé qu'il était libre de quitter son ambassade sans
avoir à recevoir l'Empereur, pour lequel il ferait des dépenses dont il
ne pourrait le dédommager, mais qu'il lui était permis de rester à
Venise tant que ses affaires l'exigeraient.
«Nous ne partirons que le 25 du mois prochain, écrit Mme de Bombelles,
pour ne pas être incommodés des neiges du Tyrol et terminer nos affaires
plus à notre aise. Notre maison est rompue, mais nous sommes bien
embarrassés pour nous défaire d'une partie de nos gens, c'est le seul
détail qui m'afflige véritablement, car il me semble qu'il est
impossible d'avoir de la philosophie pour le malheur des autres.» Voilà
une charmante pensée qui peint le cœur élevé et vraiment bon
d'Angélique.
De Calonne elle ne peut s'empêcher de parler encore. «Il me paraît que
le conseiller favori de M. le Comte d'Artois laisse partir B... avec
grand plaisir et qu'on se trouvait importuné des conseils sages qu'il
n'a cessé de donner. Ils font, je crois, une grande sottise d'avoir
aussi mal profité de la possibilité de s'attacher un homme dont la
probité est reconnue et qui a des affaires de l'Europe une connaissance
partagée par bien peu de gens. Quant à moi, je jouis de tout mon cœur
de l'emmener, et je tiens fort à ne pas le voir complice un jour des
fautes qu'il n'aurait pas partagées... Si d'ici quelques mois on sentait
le besoin qu'on a de lui et qu'on voulût se laisser un peu diriger, il
sacrifiera toutes considérations particulières pour voler au secours
d'un prince intéressant au possible, mais incapable de se tirer à lui
tout seul de la position épineuse où il se trouve. Je sens que je
n'aurai pas la force de l'en empêcher, mais je désire de tout mon cœur
que les choses tournent au bien pour qu'on n'ait pas recours à lui.»
Angélique voudrait bien garder son mari pour elle. Le pourra-t-elle?
Déjà elle ajoute: «Mon mari me quittera à peu de distance de Soleure
voir le baron de Breteuil, de là à Constance fixer le lieu de notre
habitation, et puis il viendra me prendre chez mon frère...»
A la fin de mars, Mme de Bombelles écrit au marquis et à la marquise de
Raigecourt une série de lettres intéressantes. Le 25 mars, des
réflexions d'abord sur la journée des Poignards et sur l'attitude du
Roi. «J'ai été surtout extrêmement affectée du peu d'impression qu'un
tel traitement a fait sur notre maître. Si sa conduite n'est pas l'effet
de la lâcheté, mais celui d'une profonde politique, je le trouve plus
admirable qu'imitable, mais cela me paraît si difficile qu'il me semble
qu'il nous donne plus à gémir qu'à espérer.»
Là la marquise n'est pas bien informée. Le Roi fut fort affecté de cette
journée du 28 février; il en fut même malade, confirme Madame Élisabeth
dans sa lettre du 11 mars.
Puis des nouvelles du comte d'Artois et de l'Empereur. «Notre prince est
encore à Turin, ira à Parme les premiers jours du mois prochain, de là
reviendra à Venise, et Dieu veuille qu'ensuite il retourne à Turin!
L'Empereur est ici depuis hier; il annonce un dégoût pour les Français
en tout genre qui n'est point flatteur pour ceux qui sont ici: il a
déclaré ne vouloir en recevoir aucun, et j'ai déjà recueilli hier, à une
assemblée vénitienne des propos qu'on lui prête sur notre malheureux
prince et ses amis, extrêmement affligeants pour eux, mais auxquels je
ne puis prêter foi. Il est toujours fâcheux que cela s'établisse, et je
crains que cela ne donne un grand refroidissement aux Vénitiens envers
eux. Je verrai tous ces souverains ce soir à cette même assemblée, et je
m'attends avec résignation à partager la disgrâce de nos compatriotes.
Les malheureux ont peu d'amis, il y a longtemps que je suis convaincue
de cette constante vérité, et tout ceci ne m'en prouve que trop toute la
réalité.»
... Le 31, Venise est en fête à cause de l'Empereur, et bien que Mme de
Bombelles, sa maison fermée, ne donne plus un verre d'eau, elle n'a
cessé d'avoir du monde. Malgré ses tristesses, le naturel reprend le
dessus et elle suit le mouvement. «On va donner une régate, c'est à ce
qu'on m'assure la plus belle chose possible, dont je suis ravie d'être
témoin avant de quitter Venise; ce sont des courses sur l'eau de
barques toutes plus légères et plus jolies les unes que les autres.
Il y a cinq prix accordés; le portique qui doit servir de but est
superbement décoré; tous les gondoliers sont vêtus avec la plus grande
recherche; enfin c'est une fête toute vénitienne et qui ne peut être
imitée dans aucun lieu du monde. Nous allons au palais Mocenigo, où
seront aussi tous les souverains, et qui se trouve vis-à-vis le beau
portique. Il y aura ce soir, à la place Saint-Marc, une magnifique
illumination qui coûte, à ce qu'on m'a assuré, cent mille francs.
L'assemblée vénitienne appelée Filarmonici, où on se rassemble tous les
soirs, est d'une magnificence parfaite aussi, les salles superbement
décorées: bal dans la salle du milieu, jeux et concerts dans les autres,
rafraîchissements distribués avec profusion, c'est réellement de la
féerie. Aussi l'Empereur se divertit-il comme un bienheureux ainsi que
ses trois fils, qui sont d'une politesse et d'une grâce parfaites; Sa
Majesté danse jusqu'à quatre heures du matin ainsi que ses enfants. Le
Roi de Naples n'a pas le même goût pour le bal; il se couche de bonne
heure; la Reine de Naples est d'une amabilité charmante, enchanteresse.
L'archiduchesse de Milan[119] est un autre genre; elle est un peu plus
sérieuse, mais elle a de l'esprit, de la noblesse dans la conversation,
dans son maintien et plaît généralement; son mari est un bon homme.»
[119] Marie-Béatrix d'Autriche-Este, mariée à l'archiduc
Ferdinand, frère de l'Empereur et gouverneur de la Lombardie.
Malgré elle, Mme de Bombelles se souvient qu'elle a fait partie d'une
cour brillante. Si nuageux que soit son horizon présent, elle prend
encore goût à ces fêtes merveilleuses éclairées des présences
souveraines, mais aussitôt elle souligne un triste rapprochement: «Quand
je vois, mon enfant, tous ces Souverains être heureux, faire le bonheur
et l'admiration de toute la nation vénitienne, je ne cesse de faire un
retour douloureux sur l'affreuse situation de nos malheureux souverains.
Cette idée empoisonne tout le plaisir que je pourrais prendre, et me
suffoque dans certains moments. Se peut-il que ce soient les Français,
ceux qui avaient jusqu'ici de l'idolâtrie pour leurs maîtres, qui, à
présent, les retiennent dans une captivité aussi dure qu'humiliante pour
les mieux découronner. Oh! mon Dieu!...»
La marquise n'a qu'à se louer personnellement de la bonté de l'Empereur.
De plus tout en n'ayant «pas l'air de s'intéresser trop au parti qui est
ici», on a lieu d'être content de la manière de faire de Léopold II. Mme
de Bombelles n'a pas de chiffre, et elle le regrette, car elle pourrait
donner des détails vrais à Madame Élisabeth, aussi compte-t-elle sur Mme
de Raigecourt pour lui faire parvenir le plus tôt possible un alphabet
chiffré.
N'y a-t-il pas encore des espoirs à entretenir quand on voit comme la
reine de Naples s'entremet auprès de l'Empereur dans les intérêts du Roi
de France. «Elle nous a comblés de bontés depuis qu'elle est ici, et
elle dit si hautement sa façon de penser sur les affaires de France, sur
l'estime qu'elle a de la conduite, de la fidélité de M. de B., qu'il y a
tout à parier que l'Empereur, qui paraît avoir une véritable amitié pour
elle, trouve fort bon qu'elle s'explique aussi clairement, et qu'il a
les meilleures intentions pour son malheureux beau-frère.
Le comte d'Artois est à Parme avec Mesdames. «J'espère que M. de
Bombelles est parvenu à le mettre en meilleur prédicament dans l'esprit
de l'Empereur; il a même obtenu qu'il vit dans un autre lieu qu'ici M.
de Calonne. Enfin si notre prince veut suivre les conseils de M. de B.,
j'ai lieu de croire qu'il aura lieu d'être content, mais s'il
s'abandonne aux chimères, ou il se perdra, ou il tombera dans la nullité
la plus mortifiante.» Et après avoir ainsi exposé son _credo_, Mme de
Bombelles déplore le retour prochain du prince qui ne sera pas sans
inconvénients. «Au total, mon enfant, nous aurons encore bien des
angoisses, bien des chagrins, mais nous nous tirerons de tout ceci, si,
comme je le désire la santé de notre pauvre maître résiste à tant
d'épreuves[120].»
[120] Ceci est une allusion aux projets de fuite du Roi, dont il
a été plusieurs fois question dans les lettres. Les Bombelles
semblent avoir été dans le secret.
La lettre vient de se clore sur des redoublements de tendresse, des «je
vous aime à la folie», des espoirs «que le Bon Dieu nous réunira tous
dans le paradis», lorsqu'un grave événement se produit qui force Mme de
Bombelles à ajouter:
«Je rouvre ma lettre pour vous faire part, mon enfant, de la fortune qui
nous arrive, qui est un véritable coup du ciel: le Roi et la Reine de
Naples, sans que nous ayons fait chose au monde pour l'obtenir, viennent
faire à nos enfants 12.000 francs de pension jusqu'à ce M. de B. ait
obtenu une nouvelle ambassade. La grâce qu'ils y ont mise est au-delà de
toute expression, je vous ferai le détail par ma première lettre.»
Cette lettre manque malheureusement, et l'on doit regretter ce
témoignage de reconnaissance qu'on sent avoir dû être chaleureux. Voici
le mot de la Reine Caroline avec cette adresse:
_Aux enfants de l'estimable marquis de Bombelles,
ambassadeur du Roi de France_
Venise, 2 avril.
«Vous avez des parents si respectables que je ne puis vous désirer, mes
chers enfants, que le bonheur de leur ressembler... Votre éducation ne
faisant que commencer, j'oserai vous faire toucher 12.000 francs pour la
continuer jusqu'au moment où vos respectables parents seront de nouveau
rentrés dans toutes les charges et emplois dont ils sont si dignes.
Recevez ce faible don avec le sentiment qui vous le fait offrir, et
comptez à jamais sur mon véritable intérêt pour vous, mes enfants, et
sur l'estime et l'attachement qu'aura toujours pour vos parents votre
éternelle amie.
«CHARLOTTE.»
Ce trait de générosité de la sœur de Marie-Antoinette fit d'autant plus
d'effet que rien ne le faisait prévoir. La Reine de Naples connaissait
la situation précaire des Bombelles, elle leur avait montré des
attentions marquées, recommandant le mari au marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples à Vienne, témoignant mille grâces à la femme,
demandant à voir ses enfants. Ces sourires innocents firent impression
sur la princesse. De là l'acte de magnanimité qui causa une grande
sensation: toute l'Italie s'en émut. Alissan de Chazet l'a consigné dans
ses _Mémoires_; le chevalier Hénin mande au ministre la libéralité venue
si à propos secourir les Bombelles[121]. Ce sera pendant plusieurs
années le plus clair de leur avoir, la pension leur sera servie
régulièrement jusqu'au jour où les baïonnettes de Championnet auront
forcé les souverains napolitains à se réfugier en Sicile.
[121] 6 avril, _Aff. Etrang._, Venise, 249.
Près de quinze jours après, Mme de Bombelles, encore toute remuée,
revient sur ce sujet avec Mme de Raigecourt. «Je meurs d'impatience, ma
petite, de recevoir la lettre par laquelle vous serez instruite du
bienfait inattendu de la Reine de Naples. Ce véritable miracle du Ciel
aura été pour vous une jouissance, j'en suis sûre, et je vous dirai que
je compte tellement sur votre amitié que, peu d'instants après avoir lu
la lettre de cette bonne Reine et lui avoir entendu répéter l'intention
qu'elle avait de faire un traitement de 12.000 francs à mes enfants,
j'ai pensé intérieurement à vous, et me suis dit que peu de gens
seraient aussi contents de mon bonheur. Il y aura après-demain quinze
jours de cet événement, et il me semble encore rêver. J'envisage mes
enfants avec attendrissement, et il m'est bien doux de penser que les
bontés de la Reine de Naples leur étant personnelles, ils ne les
perdraient pas si leur père et moi venions à mourir...» Qui ne croit aux
choses éternelles? Angélique ne voulait pas faire exception à la règle.
Pour le moment ils ont de quoi vivre, ils vont pouvoir quitter Venise
dignement, c'est un grand point qui met du baume au cœur du ménage.
Leurs projets sont définitifs ou peu s'en faut. «Au lieu d'habiter
Constance même, nous allons, je crois, nous gîter dans un château à 6
lieues de là appartenant à un comte de Thurn et à ses frères et qu'ils
nous proposent à la seule condition de l'entretenir un peu. Le jardin
est beau: tous les environs sont charmants, à ce qu'on m'assure; il se
nomme Wardegg[122], et est à un mille d'une petite ville appelée
Rorschack. Mon mari et moi en sommes très tentés, cependant nous ne nous
déciderons entièrement que lorsqu'il y aura été en allant à Soleure
(pour se rencontrer avec le baron de Breteuil). Nous partons toujours
d'ici le 26. Malgré nos différentes opinions, je me fais un bien grand
plaisir d'arriver à Stuttgard où je suis attendue avec un empressement
qui me touche au fond du cœur.»
[122] Ou Wardeck, appartient aujourd'hui au duc de Parme.
Les nouvelles du comte d'Artois ne sont guère plus réconfortantes. Il
est revenu à Venise, au grand chagrin de Mme de Bombelles. «Je l'aime
trop véritablement pour ne pas être fâchée de le voir... Il part avec sa
société lundi prochain pour Vienne où il passera quelque temps; il ira
de là à la campagne avec eux, et Dieu sait après cela ce qu'il
deviendra. Les Vénitiens eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de trouver
cette marche inconsidérée. Je me tue de dire que sous peu de temps il se
rendra à Turin, et je gémis de ne pas dire vrai.»
Turin, c'est sa famille, sa femme, son beau-père, sa sœur! le comte
d'Artois s'y ennuie bien vite; or le frère du Roi n'entend pas subir
l'ennui. Il lui faut sa «société»: Calonne, Vaudreuil, les Polignac,
surtout et avant tout Mme de Polastron. Et tout cela Mme de Bombelles le
déplore, prévoyant que les conseils de modération de son mari seront de
moins en moins écoutés. La marquise ajoute: «Il est d'autant plus
fâcheux qu'il ne se tienne pas avec son beau-père que tout se dispose
bien, et que tout sera encore retardé si on le détermine par quelques
fausses démarches de tenir les enragés sur le qui-vive. Mon mari met le
plus grand zèle à le bien servir et à le retenir en même temps. S'il y
parvient, il gagnera tout pour lui et pour la chose en elle-même. Oh!
mon enfant! il est bien vrai que les princes sont bien à plaindre d'être
mal entourés. Je suis convaincue, par exemple, que notre princesse
n'aurait pas balancé à approuver notre conduite, si on ne lui eût pas
dit mille pauvretés, et j'avoue que l'incertitude de son opinion à cet
égard m'a fait une peine véritable dans les premiers temps...»
Dans l'intervalle Madame Élisabeth s'est définitivement expliquée avec
Mme de Bombelles: les nuages ont disparu. Elle ne blâme plus le marquis
d'avoir refusé le serment, alors que tant d'autres l'ont accepté,
jusqu'à M. de Montesquiou, nommé à Dresde, à la grande tristesse de sa
sœur, Mme de Lastic, laquelle est auprès de la princesse. Elle est
reconnaissante à Bombelles d'essayer de rendre service au comte
d'Artois, elle l'encourage à continuer à maintenir ce frère si difficile
à diriger par «l'unique bon sens».
Feuilletons le _Journal_ de la princesse: «... Mirabeau a pris le parti
d'aller voir dans l'autre monde si la Révolution est approuvée... Son
arrivée a dû être bien cruelle... On va, je crois, décréter que le Roi
ne sera inviolable que tant qu'il sera dans le royaume et qu'il résidera
dans l'endroit où sera l'Assemblée; elle a été indigne l'autre jour sur
cela. Je suis fort contente de ma nouvelle connaissance (l'abbé
Edgeworth de Firmont). Il a de la douceur, de l'esprit, une grande
connaissance du cœur humain...»
La princesse accepte d'être la marraine lointaine de la fille... à venir
de Mme de Raigecourt, Monsieur sera le parrain. «Si tu veux je lui
donnerai le nom d'Hélène... Si tu voulais accoucher le 3 de mai (jour de
naissance de Madame Élisabeth) à une heure du matin, cela serait très
bien, pourvu pourtant que cela lui permette un avenir plus heureux que
le mien. Qu'elle n'entende jamais parler d'États Généraux ni de
schisme...»
Le 21 avril, Madame Élisabeth a des événements à conter: «Le Roi voulait
partir pour Saint-Cloud, écrit-elle à Mme de Raigecourt, mais la garde
nationale s'y est opposée, et si bien opposée que nous n'avons pu passer
la porte de la Cour. On veut forcer le Roi à renvoyer les prêtres de sa
chapelle ou à leur faire faire le serment, et à faire ses Pâques à la
paroisse. Voilà la raison de l'insurrection d'hier. Le voyage de
Saint-Cloud en a été à peu près le prétexte... La garde a parfaitement
désobéi à M. de la Fayette et à tous les officiers.»
Avec Mme de Bombelles, après le récit du faux départ, elle peut
s'épancher affectueusement. «Je ne te parle pas de la joie que m'a fait
éprouver la bonté de la reine de Naples.» Et deux jours après, elle y
revient avec plus de détails. «Que je remercie la Providence d'être
venue au secours de ta famille et de toi! Je suis heureuse de penser
que ma pauvre Angélique pourra vivre tranquille, élever doucement ses
enfants, en attendant l'instant où ils pourront apprécier la conduite de
leurs parents et s'en rendre dignes. Je craignais que ton mari n'eût
plus de dettes que ce que tu me mandes. Avec cette bonne Reine de
Naples, il pourra payer et vivre, médiocrement, mais enfin il le pourra.
Voilà que je vais l'aimer à la folie. Il est impossible d'avoir plus de
grâce et de dire des choses plus aimables.» La princesse, devant la joie
de son amie, en oublie un instant ses tristesses, et pourtant les
difficultés apportées à l'exercice du culte comme elle le comprend l'ont
émue au point de la rendre malade. «Je comptais avoir le bonheur de
communier le jeudi saint et le jour de Pâques, mais les circonstances
m'en ont privée, j'ai craint d'être cause d'un mouvement dans le
château, et que l'on pût dire que ma dévotion était imprudente, chose
que je désire éviter par dessus tout.» En revanche, quand le Roi et la
Reine sont décidés à aller entendre la messe constitutionnelle à
Saint-Germain l'Auxerrois, Madame Élisabeth ne peut en croire ses
oreilles. Le jour de Pâques, elle ne sortit pas de son appartement; son
absence fut vivement commentée par le public révolutionnaire, et
insultes et menaces furent proférées sous ses fenêtres. Le lendemain,
les journaux jacobins l'accusaient d'avoir caché des prêtres
réfractaires dans son appartement... C'est le début des grandes
vexations qui, dès lors, ne souffriront plus d'interruptions.
* * * * *
Mme de Bombelles termine ses préparatifs de départ, le marquis de
Raigecourt la croit déjà même à Stuttgard lorsque, de Trèves, le 17
avril, il lui donne des nouvelles du maréchal et de la maréchale de
Broglie, de la comtesse de Brionne, et la félicite de la générosité de
la reine Caroline. On croit fermement à la marche des troupes de
l'Empereur, on compte davantage sur Bouillé, les émigrés n'espèrent plus
qu'en la fuite du Roi qu'on devine escomptée. A Metz, à Nancy, on se
prépare à la guerre, mais lentement, et l'on peut s'étonner des
imprudences de langage du marquis de Bouillé qui, «d'ordinaire boutonné,
a lâché des phrases qui eussent pu le perdre». Le major de
Royal-allemand étant venu le voir pour prendre ses instructions sur la
nouvelle formation, M. de Bouillé lui parle de l'esprit du régiment, et
le major ne lui cacha pas que dans le cas, où l'on viendrait au secours
de notre malheureuse patrie, le régiment serait plutôt disposé à s'y
joindre qu'à marcher contre. «Tant mieux, lui répondit M. de Bouillé,
j'espère qu'il ne sera pas le seul.» En contant cette anecdote au
marquis de Gain-Montagnac qui est à Turin, M. de Raigecourt lui
recommande le secret, excepté pour le comte d'Artois. N'est-ce pas trop
déjà d'écrire en clair des choses si compromettantes au moment où l'on
craint que le prince de Condé ne veuille prendre de l'avant?... La
lettre parvint à son adresse, et l'on possède la réponse du marquis de
Gain, qui n'est guère plus prudente.
Le 23 avril, la marquise de Bombelles écrit à son amie sa dernière
lettre de Venise. «Je suis étourdie de tout ce que j'ai fait dans la
journée et de tout ce qu'il me reste à faire... Je pars mardi... J'ai
des dîners, des visites qui m'impatientent, des paquets à faire, des
affaires, que sais-je?... Notre intéressant prince part après-demain
pour Vienne. Mon Dieu! ma chère, que d'exaltation non chez lui, mais
dans les têtes qui le gouvernent! Il n'a pas un ami plus zélé, un
serviteur plus fidèle que mon mari, mais cette lutte continuelle gâte
tout et fait perdre une grande partie de son utilité. Adieu, mon homme
me gronde, je vous écrirai en arrivant à Stuttgard... Que vous dirai-je
de la mort de Mirabeau? J'en suis ravie, et je n'entends pas comment le
côté droit et nos maîtres peuvent regretter un tel monstre.» On voit que
Mme de Bombelles est de l'avis de Madame Élisabeth sur le tribun
«rallié».
Laissons le comte d'Artois gagner l'Autriche avec sa «société»,
remettons à plus tard le récit de la mission politique qui retenait le
marquis de Bombelles en Italie, avant de le ramener à Soleure. Mission
en partie double qui devait à peu près le brouiller avec le frère du
Roi, et suivons Angélique à Stuttgard, d'où elle adresse pendant tout le
mois de mai un vrai journal à la marquise de Raigecourt.
«Je suis ici depuis le 6, écrit-elle, le 19 mai, et je ne puis vous
exprimer à quel point j'ai été touchée, attendrie de la joie que mon
pauvre frère et sa femme ont témoignée de me revoir. Ils sont venus à
deux lieues au-devant de moi. J'ai trouvé, en arrivant dans leur maison,
un appartement arrangé avec une propreté, une recherche qui prouvaient
combien leur amitié avait été soigneuse pour moi.» Fleurs et estampes
ornent sa chambre, la marquise a été comblée de témoignages de tendresse
ainsi que ses enfants, aussi se sent-elle portée à l'indulgence pour ce
frère tant chéri dont la conduite politique a été sévèrement jugée. Elle
gémit dans le fond du cœur que «le meilleur des hommes, le meilleur
des frères, l'âme la plus pure et la plus droite fût aveuglé au point
(d'avoir conservé son poste diplomatique) et jugé avec une assez grande
rigueur pour être mésestimé d'un parti qui l'a condamné peut-être avec
trop de précipitation».
Le voyage manqué à Saint-Cloud et les scènes dramatiques auxquelles il a
donné lieu l'ont vivement frappée. «... La dernière insurrection» m'abat
autant que vous... La faiblesse de notre souverain me porte à la rage;
vous ne pouvez vous imaginer à quel point il est méprisé à l'étranger et
ce que ses plus proches parents en disent[123]. Cependant, mon enfant,
c'est le Souverain que la Providence nous a donné; c'est donc le seul
qu'il nous faut servir. Mais comment le tirer des griffes de ces
scélérats? Voilà ce qu'un seul miracle peut opérer.»
[123] «On ne lui laisse que la vie végétale. On admire qu'il
puisse s'en contenter», écrit le cardinal de Bernis. Papiers
Bernis, publiés par M. Frédéric Masson.
Mme de Bombelles voit juste au point de vue de la cause royale quand
elle envisage la situation des princes qui ne peuvent rien sans
l'Europe, quand elle constate que «le parti déjà bien faible
d'opposition est encore si divisé en elle-même qu'elle se réduit quasi à
rien». Elle n'a pas perdu courage, croit encore à l'intervention des
puissances... «Je suis très sûre qu'elles s'en occupent, mais elles
voudraient voir le Roi et la Reine à l'abri, et c'est leur maladresse à
s'enfuir qui retarde tout...»
Voici encore de curieuses déclarations: «Si la Reine a été mal
conseillée, mal dirigée, croyez, mon enfant, qu'elle a pour son excuse
l'impossibilité où elle était de se livrer à des princes qui ne se sont
pas cachés d'avoir pour elle la haine la plus invétérée. Elle a donc eu
à s'en défendre; elle n'a pu vouloir seulement changer de chaînes, mais
bien chercher à les vaincre. Je conviens qu'une grande âme aurait pu
mettre toute considération personnelle de côté dans un intérêt aussi
majeur; mais c'eût été le comble de l'héroïsme, et croyez, mon enfant,
qu'on a eu, et qu'on a encore journellement envers elle des torts que la
sainteté la plus éminente aurait peine à supporter, torts qui sont bien
connus de l'Empereur et qui le déterminent à n'avoir rien de commun avec
tout ce parti-là.» Ceci explique suffisamment les répugnances de la
Reine pour l'émigration, répugnances qui ne feront qu'augmenter au fur
et à mesure des démarches imprudentes ou folles--et qui éclatent dans
toutes les lettres de Marie-Antoinette à son frère.
Cette réflexion sur le comte d'Artois est assez juste aussi: «J'espère
cependant que notre prince va se mettre en bons rapports avec nos
malheureux souverains, qu'alors il sera soutenu par des forces majeures
et en état de jouer un rôle convenable à sa position, à moins que,
depuis son départ, on ne l'ait retourné; car, avec beaucoup de
prétentions au caractère, on lui fait penser facilement ce qu'on veut.»
Comment s'entend-elle avec son frère pour parler de toutes «ces
horreurs» présentes et à venir, du traitement infligé à la famille
royale? Le baron de Mackau baisse la tête. Il n'est nullement un
sectaire, déplore l'état des choses et professe la politique du mieux
possible. Il dit être resté royaliste et discute avec sa sœur l'idée
de république et de puissance du peuple qui l'effraie tant, elle. Mais
Mme de Bombelles conclut, parce qu'elle veut se convaincre elle-même:
«Il n'est pas bien loin d'être converti, et je suis bien plus inquiète
de l'opinion qu'il a donnée de lui que de celle qu'il aura sous peu de
temps...»
Quant à sa petite belle-sœur, Angélique en fait un charmant portrait
«... Dans plusieurs digressions sur les affaires... elle a toujours
observé le silence le plus exact, ce qui me prouve qu'elle ne pense pas
comme son mari, car elle l'eût soutenu, mais elle ne m'a pas dit qu'elle
pensait autrement, et elle met, je crois, sa religion à être nulle
plutôt que de différer d'opinion d'avec son mari. C'est extrêmement
respectable, et me fait rougir moi-même, car je confesse qu'il s'en faut
bien que j'aie agi avec autant de prudence lorsque mon mari et moi
pensions aussi différemment sur le compte de M. Necker et de la double
représentation. C'est qu'en tout ma petite belle-sœur est un ange
véritable sur terre; _primo_ elle est sainte à canoniser, et sa dévotion
est si bien entendue qu'elle la rend douce, bonne, obligeante, sans
cesse occupée de ses devoirs, et que je ne crois pas qu'elle fasse même
des péchés véniels. Que je suis loin d'une pareille perfection, mon
enfant! Je suis humiliée et touchée tout à la fois de tant de vertus, et
en outre de la tendre amitié que m'inspire cette petite femme, j'éprouve
pour elle un profond respect.»
En terminant, des nouvelles des enfants: «Les deux aînés vous présentent
leurs hommages; Charles et Henri sont mes compagnons fidèles, jour et
nuit; tous les quatre sont mon bonheur et ma consolation. Henri n'est
pas aussi beau que ce pauvre Stani[124]; il s'en faut de beaucoup;
pourtant il me le rappelle et m'attache sous ce rapport.»
[124] Fils de Mme de Raigecourt, mort en 1789.
Pas de nouvelles récentes de son mari ce qui met Mme de Bombelles «en
rage». Elle sait pourtant qu'il est en Suisse, puisque, de Schaffouse,
il lui a mandé qu'il était satisfait de son voyage de Florence, «et rien
de plus».
* * * * *
A Florence, Bombelles a vu l'Empereur à la fin d'avril; il à obtenu de
celui-ci qu'il reçoive le comte d'Artois, chose à laquelle jusqu'alors
il s'était formellement refusé. «Il ne m'a pas écrit depuis qu'il est à
Soleure, et sa sœur Travanet me paraît fort choquée de son silence et
de celui de son principal[125]; elle me mande qu'ils sont tous deux
quasi inaccessibles, qu'elle s'ennuie fort à Soleure, va bientôt venir à
Stuttgard avec Mme de Louvois pour me voir et iront de là s'établir à
Carlsruhe.»
[125] Le baron de Breteuil.
La situation de la princesse, de sa mère, la baronne de Mackau,
tourmente la marquise, «lui perce l'âme»; pas de lettre où ne revienne
cette affectueuse antienne... «Plus les événements marchent et plus le
danger augmente pour ceux qui sont restés à Paris... Tant que le Roi
sera à Paris, impossible de rien tenter de sérieux... Ce qui est le plus
fâcheux, c'est la division des partis... Si tout ce qui est aristocrate
pouvait se réunir de bonne foi et faire cause commune pour le Roi, nous
serions bien plus forts, car il ne faut jamais s'écarter du principe de
servir la cause du Roi, de lui remettre la couronne sur tête et le
pouvoir entre les mains... Tout autre but serait criminel.»
Le 26, voici des nouvelles du marquis de Bombelles et de la politique.
Mon mari me mande: «Unis tes prières aux miennes et espère, espère
beaucoup. J'ai vu hier *** qui m'a assuré que tout allait pour le mieux,
que M. le comte d'Artois s'entendait parfaitement avec l'Empereur, le
Roi et la Reine et que rien ne se ferait que de concert et avec cette
certitude... Un grand nombre de Français passent tous les jours; il me
paraît qu'ils se portent tous vers Aix-la-Chapelle et Bruxelles. Les
princes d'Allemagne se conduisent à merveille; jamais, non jamais,
depuis nos malheurs, nous n'avons eu des motifs aussi raisonnables pour
espérer d'en voir le terme.»
La marquise s'est remontée parce que son mari lui a conseillé de
reprendre courage. Est-il bien sûr qu'à ce moment il ne soit pas
lui-même enclin à se décourager? Il n'a pas tout écrit à sa femme, ne
lui a pas fait part de ses difficultés avec le comte d'Artois et
Calonne, dont les lettres postérieures nous donneront la clef.
Madame Élisabeth est déjà au courant, car le marquis lui a écrit
directement: mesurant l'étendue de l'affection que la princesse porte à
son frère d'Artois, il lui a plutôt dépeint sa tristesse que son dépit
de voir ses efforts si mal récompensés et si partialement jugés. C'est
en faisant allusion à la fois aux négociations intérieures et à la
démarche faite en dernier lieu, que Madame Élisabeth mande à son amie à
la fin de mai. «J'en ai reçu (des nouvelles) de quelqu'un qui te touche
qui ne m'ont fait nul plaisir, mais ce n'est pas ta faute. Remercie-le
de son zèle, de tout l'attachement qu'il continue à montrer; dis-lui que
je suis affligée des mauvais tours qui lui ont été joués, mais que la
justice qu'il rend au cœur et à la droiture de mon ami (le comte
d'Artois) doit l'engager, si l'occasion se présentait encore, à lui
donner ses soins, comme il le dit lui-même. On lui rendra justice par la
suite, et si un peu de raison ne plaît pas lorsqu'on est bien jeune,
l'expérience et le temps en font sentir la nécessité.»
De quelles illusions Madame Élisabeth ne se berce-t-elle pas quand il
s'agit de son frère aimé!... La raison ne devait guère s'asseoir au
chevet du comte d'Artois, et de toutes les têtes folles de l'émigration
nulle n'écoutera moins des conseils de sagesse. La pondération d'un
traditionaliste parfois enseveli dans les vieux systèmes n'était guère
en état de lui imposer. Nous verrons comment les chevau-légers qui
dirigeaient l'indécise pensée du comte d'Artois s'efforcèrent non pas de
ramener l'union dans le camp des émigrés, panachés d'opinions, mais
s'épuisèrent à se tirailler les uns sur les autres, à contrecarrer tout
ce qui émanait des autres clans... De là cette anarchie de direction, ce
désordre d'action qui achevaient de compromettre,--jusqu'à lui enlever
toute possibilité de se relever en face des événements suscités par les
émigrés eux-mêmes,--la cause royale qu'ils s'étaient donné l'apparence
de défendre.
Ce n'est que quelques jours plus tard que Mme de Bombelles verra clair
dans les nouvelles relations de son mari avec l'entourage du comte
d'Artois.
Le prince a définitivement quitté l'Italie, il se rend à Coblentz et
s'est arrêté quelques jours à Stuttgard où le duc l'a parfaitement reçu.
«J'ai su peu de chose de lui et de ce qui l'entourait, et vous devinerez
facilement le motif de leur réserve. Je ne sais si je me trompe, mais il
m'a paru, par le peu qu'on m'a dit, qu'il n'est pas aussi instruit que
je le croyais... Il existe aussi du froid entre M. le comte d'Artois et
mon mari. M. de Calonne a inspiré à notre prince une grande jalousie,
une grande méfiance du baron de Breteuil, et on a fait un crime à M. de
Bombelles d'avoir été le rejoindre.»
Ce n'était pas là l'unique raison, nous allons le voir, mais, le 12
juin, Mme de Bombelles n'était pas encore au courant ou ne se croyait
pas en droit de renseigner Mme de Raigecourt.
«Cette petite division continuelle» semblait, à juste titre, un grand
inconvénient à Angélique. Aussi l'a-t-elle dit franchement à M. de
Calonne, et a-t-elle tâché «de lui faire sentir l'importance de rejeter
toutes considérations particulières, pour ne s'occuper que du pressant
besoin de combattre nos ennemis communs». «Je lui ai protesté,
ajoute-t-elle, que, dans toutes les circonstances, il trouverait mon
mari prêt à se rapprocher de lui, à en rapprocher son ancien patron et à
faire tout ce que M. le comte d'Artois pourrait désirer, et je l'ai
conjuré de mettre, pour ce moment-ci, toute humeur de côté et de ne pas
rejeter un moyen de médiation tel que mon mari entre M. le comte
d'Artois, la Reine et le baron de Breteuil. M. de Calonne m'a répondu, à
cet égard, à merveille, je dois le dire...»
Quant au prince qu'elle «n'en aime pas moins de tout son cœur», elle
l'a trouvé «un peu plus sec dans ses réponses et avec l'air d'une
grande présomption dans ses propres moyens». J'ai cru n'en devoir pas
moins l'assurer de tout l'attachement de M. de Bombelles, de son
dévouement, et lui donner parole, pour lui et de sa part, qu'il le
trouverait toujours prêt à tout ce qui pourrait lui être agréable ou
utile. On m'a répondu quelques paroles honnêtes, mais insignifiantes.
Cela ne l'a pas autrement affligée, car elle avait «le témoignage de sa
conscience d'avoir fait ce que le devoir et la reconnaissance inspirée
par les bontés de Madame Élisabeth lui prescrivaient», et il lui reste
«l'espérance que ces deux démarches ne seraient pas inutiles au bien
général».
«Qui sait, ajoute Mme de Bombelles, si, d'après ma parole, ils n'auront
pas recours, d'un moment à l'autre, à M. de Bombelles lorsqu'ils seront
dans l'embarras? J'ai mandé à mon mari tout ce qui s'est passé, et je
suis bien sûre d'en être approuvée, car il irait au feu pour le service
de notre infortuné souverain et pour tout ce qui pourra contribuer à sa
délivrance.»
Voici ce qui s'était passé entre le comte d'Artois et Calonne d'une part
et Bombelles de l'autre. Nous le savons par des lettres postérieures.
Des jalousies de Calonne contre le marquis, on n'est pas sans se
souvenir. Le comte d'Artois lui-même, tout en faisant de Bombelles le
secrétaire du Conseil de Venise, ne lui témoignait pas franchise
entière. Pour expliquer sa manière d'être, ne se plaindra-t-il pas à
Vaudreuil «d'avoir trouvé chez l'ambassadeur de son frère réserve et
défiance»? Alors pourquoi songer à lui pour une démarche délicate auprès
de l'Empereur? Parce que Bombelles, honoré de la confiance du Roi et
délégué par Breteuil, était le seul en état d'obtenir de Léopold II,
pour le comte d'Artois, une entrevue.
Calonne reçu par l'Empereur, à l'instigation de Bombelles, s'en était
déjà rendu compte en avril; il insista donc auprès du marquis, le
«caressa plus que de coutume», lui parla de tout le parti que lui et ses
enfants tireraient d'un dévouement sans bornes aux volontés du comte
d'Artois. Bombelles accepta de s'entremettre pour le prince auprès de
l'Empereur. «On me dit que malgré ce qui pouvait inquiéter, on me
confiait sans réserve le maniement des intérêts du prince. Je réponds
que je n'avais jamais provoqué sa confiance et que je la justifierais
toujours. Je ne fis aucune difficulté de me charger d'une mission dont
tous les motifs eussent eu l'approbation du Roi, et je ne vis, comme je
ne verrai jamais, que du bien à combiner les vues de M. le comte
d'Artois avec ce qui convenait à la position de mon Souverain. J'avais
des ordres de Sa Majesté pour me rendre à Florence, et ce que je devais
y dire de sa part ne nuisait en rien au succès des désirs de M. le comte
d'Artois.»
C'est ainsi que Bombelles, écrivant, le 25 août, au marquis de
Raigecourt, expliquait sa conduite. A son correspondant il ne se croyait
pas obligé de répéter ce qu'il savait bien. Le principal de la mission
venue de Breteuil était le projet d'évasion de la famille royale. Il
semblait utile aux Tuileries d'informer le frère de Marie-Antoinette du
plan de départ prochain[126]: personne d'autre ne devait en avoir
connaissance, surtout le comte d'Artois et Calonne.
[126] Lettre de la marquise de Bombelles, 22 juillet; il y est
question en outre du Congrès armé.
Bombelles partit et, le 28 avril, fit remettre à l'Empereur une lettre
ainsi conçue: