Premiers départs.--L'émigration de sûreté.--Madame Élisabeth
donne l'ordre à ses dames de partir.--Regrets d'Angélique de
quitter Madame Élisabeth.--Avant de rejoindre son mari à
Venise, elle se rend à Stuttgard chez son frère.--Installation
aux environs de Venise et à Venise.--Les
Polignac.--Correspondance de Madame Élisabeth et de la marquise
de Raigecourt.--Événements de France, du 5 octobre à la
promulgation de la Constitution.--Le serment.--Bombelles donne
sa démission.
Le canon de la Bastille avait été le premier signal de l'exode. Le comte
d'Artois, le clan Polignac, les Rohan, le duc de Coigny, bien d'autres
appartenant à la Cour prenaient le chemin de l'exil, formaient le
premier convoi de ceux qu'on appela les émigrés par sûreté[97].
[97] «Paris est d'un vide affreux», écrit le 15 juillet le comte
de Salmour, ministre de Saxe, très bien renseigné, et dont les
dépêches citées par Flammermont sont une excellente mine, fort
peu connue, de renseignements; «toutes les promenades sont
désertes, les spectacles abandonnés, et l'on a l'air d'occuper
une ville démantelée. Plus de société; la terreur peinte sur tous
les visages; la méfiance dans tous les cœurs; un Roi sans Cour,
sans armée; un château sans gardes ouvert à tout venant... A
Versailles, on ne sait ni que faire ni que devenir»... Quinze
jours après, il mandait à son Gouvernement: «Hors en public, la
Reine ne voit plus personne... Toute la société de la reine est
fugitive et dispersée; plusieurs de ses dames l'ont abandonnée
d'une manière fort vilaine...» Et il cite tous ceux qui ont fui
de leurs Cours respectives: Mme de Balbi, Mme de Lâge, Mme de
Châlons, Mme de Polastron, tous les «Lorrains», tous les Rohan,
tous les Broglie, la princesse de Monaco[97-A], les Polignac,
Gramont, d'Ossun[97-B]. L'ambassadeur cite aussi Mme de
Bombelles, mais nous savons que son départ a été exigé par Madame
Élisabeth.
[97-A]: La princesse de Monaco, née Brignole, épousa plus
tard le prince de Condé.
[97-B]: La comtesse d'Ossun, née Gramont, dame d'atours
de la reine, devait revenir d'émigration en 1792 et mourir sur
l'échafaud en 1794.
Si Madame Élisabeth se refusait absolument à quitter le Roi et la Reine,
les dangers et les émotions qu'elle acceptait pour elle-même elle les
redoutait pour ses fidèles amies. Elle entendait que Mmes de Raigecourt
et de Bombelles s'éloignassent au plus vite.
La première venait de perdre un enfant et commençait une grossesse; au
lieu d'affronter un long voyage, elle commença par se retirer dans le
Berry où son mari possédait une terre, de là elle pourrait parfois se
rendre à Versailles auprès de sa princesse et attendre ainsi les
événements.
Mme de Bombelles relevait de couches et n'était pas complètement remise,
elle nourrissait son quatrième fils Henri.--Avant de rejoindre son mari
à Venise, elle devait attendre. La précipitation des événements et
l'insistance de Madame Élisabeth lui firent hâter son départ; mais à
cause de son enfant elle se dirigea d'abord vers Stuttgard, où son frère
était ministre et dont le climat était plus sain que celui de Venise.
Avec quelle douleur poignante Mme de Bombelles quittait sa bienfaitrice
et son amie, on le devine aux lettres de Madame Élisabeth répondant aux
siennes. Plus tard la marquise elle-même, récapitulant la longue suite
des heures sombres, se torturera du cuisant remords de n'avoir pas obéi
aux impulsions réitérées qui lui faisaient considérer comme un devoir de
revenir partager le sort de Madame Élisabeth. Au cours des chapitres
qui suivent, on verra que si elle avait facilement accepté, pour
satisfaire des exigences de famille, de quitter la France au premier
coup de la cloche d'alarme, ce n'était pas un long adieu--comme beaucoup
d'autres plus clairvoyants et moins dévoués--qu'elle avait entendu
faire. Au fur et à mesure que les dangers s'accumulent, que l'horizon
s'assombrit de plus en plus, il semble au contraire qu'elle s'enhardisse
davantage, et c'est du fond du cœur qu'à mainte reprise la marquise
suppliera la princesse de la rappeler auprès d'elle.
L'exquise tendresse de Madame Élisabeth environna la jeune femme encore
dolente jusqu'à ce qu'eût été résolu son départ. Si celle-ci ne peut
quitter le berceau de l'enfant qu'elle nourrit, la princesse lui écrit:
«Toutes les affreuses nouvelles d'hier--la lettre est du 15
juillet--n'avaient pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta
lettre, en portant de la consolation dans mon cœur par l'amitié que tu
me témoignes m'a fait verser bien des larmes.»
Sans doute la question du départ--au moins de Versailles--a été agitée:
car la princesse ajoute: «Il serait bien triste pour moi de partir sans
toi. Je ne sais pas si le Roi sortira de Versailles. Je ferais ce que tu
désires s'il en était question...»
Et en terminant: «Je t'aime, ma petite, mieux que je ne puis le dire.
Dans tous les temps, dans tous les moments, je penserai de même...
J'espère que le mal n'est pas aussi grand que l'on se figure. Ce qui me
le fait croire c'est le calme de Versailles... Je m'attacherai comme tu
me le conseilles au char de _Monsieur_, mais je crois que les roues n'en
valent rien...»
Trois semaines se sont passées, le départ de Mme de Bombelles s'est
effectué. Madame Élisabeth n'attend pas d'avoir reçu des nouvelles
directes pour écrire à la marquise, le 5 août: «Après des détails sur la
nuit du 4 août: Dans toutes autres occasions il serait généreux de
partager la joie de la petite baronne; mais, dans celle-ci, elle ne peut
pas même nous en savoir gré... Je vous ai tenu parole, mon enfant; je
n'ai pas été fâchée de vous dire adieu, mais je ne sais pas si cela
vient de là, mais je me sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez
pourtant pas les gants. Oui, je vous le répète, et vous le répéterai et
vous le dirai sans cesse, je suis charmée que vous alliez nourrir Henri
IV dans un pays où l'air est plus chaud et par conséquent plus propre à
l'éducation que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir
la petite; animez-vous l'une l'autre à tout ce qu'il est dans votre âme
de chercher pour fortifier votre moral qui, étant éloigné d'un lieu qui
vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir.»
Ainsi court sa plume pendant les années de séparation, tantôt enjouée et
affectueuse, tantôt sérieuse d'après l'impression donnée par les
événements. Il est rare que Madame Élisabeth voie les choses en noir,
sauf pourtant la privation que lui cause le départ de son amie. De cela
elle est triste et ne veut pas trop le montrer. Et c'est d'un ton enjoué
qu'elle adresse sa première lettre à Stuttgard:
«Bonjour, ma Bombelinette, comment te portes-tu à Stuttgard? Le petit
baron a-t-il bien soin de toi?
«... Notre physique est toujours en bon état, mais le moral est dans la
même position où tu l'as laissé...» Viennent ensuite des détails sur
les nouveaux habits de la garde bourgeoise de Paris, sur le Roi salué du
cri de: «Vive le Roi!» pas de dragons, alors qu'il paraissait entouré
d'une escorte; sur la discussion des Droits de l'Homme à l'Assemblée
nationale; sur les troubles de Caen où le malheureux Henry de Belsunce
avait été écharpé et férocement mutilé.
Voici, en septembre, le résumé des événements politiques: «La comtesse
d'Artois est arrivée à Turin, le Roi aura la sanction, mais il n'aura
que le veto suspensif...»
Presqu'un mois d'intervalle dans les lettres qui nous sont parvenues.
Mais quelle lettre que celle datée du 13 octobre! Contrastant avec le
ton ordinaire de ses billets où le badinage se mêle à l'appréciation
politique, c'est une vraie page d'histoire qu'il faudrait citer tout
entière. Deux mille femmes armées de cordes, de couteaux de chasse,
affluant à Versailles pour demander du pain, la mort de M. de
Savonnières, le rôle de La Fayette, le Roi et la Reine se montrant
pleins de courage, les cris de la foule, les hurlements des mégères, le
meurtre des Gardes du Corps, tout cela est rendu de façon saisissante...
La princesse annonce l'arrivée à Paris de la famille royale.
«Tout est tranquille ici. M. de _Lafayette s'est parfaitement
conduit_... La Cour est établie presque comme autrefois; on voit du
monde tous les jours... Il y a eu jeu, disant en public, peut-être grand
couvert dimanche.» «J'ai été bien contente, ajouta-t-elle, que tu ne
_fus_ pas ici la semaine passée. J'ai bien peur que la nouvelle seule de
ce qui s'est passé ne fasse mal à ton lait. Sois sûre que je ne me
trompe pas en te disant que ta mère, ta tante, moi, tout ce qui
t'intéresse se porte bien. Dis à ton mari, de ma part, de se
tranquilliser; que l'on ne pouvait pas prendre un meilleur parti que de
venir habiter Paris; que nous y serons toujours mieux que partout
ailleurs.»
Madame Élisabeth est-elle aussi rassurée qu'elle le dit dans le but de
tranquilliser son amie? Il semble qu'avec l'abbé de Lubersac à qui elle
écrit le 16 elle se livre à des impressions plus franches, et partant
plus tristes... «Ah! Monsieur, quelles journées!... Une fois rentrés à
Paris nous avons pu nous livrer à l'espérance malgré les cris
désagréables que nous entendions autour de la voiture... La Reine, qui a
eu un courage incroyable, commence à être mieux vue par le peuple.
J'espère qu'avec le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner
l'amour des Parisiens qui n'ont été que trompés. Mais les gens de
Versailles, Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse?
Non, je crois que le ciel dans sa colère a peuplé cette ville de
monstres sortis des enfers...» Ces jours-là, doit-on ajouter, les
Versaillais n'étaient pas seuls à avoir commis crimes et excès, et dans
les énergumènes il y avait plus d'étrangers que d'habitants de la ville.
La correspondance continue les mois suivants. Dans celle du 24 novembre,
très affectueuse, la princesse s'enquiert des enfants et du bien-être de
sa Bombe aimée: «Tu peux te vanter d'avoir des enfants très aimables. Si
tu n'avais pas Henry pendu à ton sein et que les autres enfants fussent
avec ton mari, je regretterais que tu ne fusses pas ici; mais lorsque je
pense à tout cela, je suis bien vite consolée; et même je passe à la
joie de sentir qu'au moins tu as trouvé un endroit sur la terre où l'on
puisse respirer tranquillement l'air pur et jouir des beautés de la
nature.»
Passant de la tristesse à l'enjouement, elle donne des nouvelles de
Montreuil, de sa laiterie et de Jacques Bosson: «Mme Jacques est grosse,
et toutes mes vaches le sont aussi.»
Mme de Raigecourt, qui a perdu un enfant pendant l'été et a séjourné à
la campagne, est revenue auprès de la princesse, du moins momentanément.
«J'ai lu à cette pauvre Raigecourt ce que tu me dis d'elle; elle en a
été bien touchée, et de là nous nous sommes étendues sur tes _défauts_:
tu peux juger, d'après cela, si la conversation a dû tarir... Nous
sommes toujours dans la même position, mon cœur, depuis trois mois;
nous jouissons d'une douce stagnation.» _In caudâ_ de la dernière lettre
de décembre quelques impressions sur le plan des finances décrété par
l'Assemblée et consistant à vendre une partie des biens du Roi et du
clergé--«emplâtre qui adoucit nos maux, mais ne les guérit pas.»--«A
propos, tu sais que l'on a dénoncé la journée du 5 et au 6 au Châtelet.
On est venu du comité de la ville prendre nos dépositions. Si tu savais
comme la mienne est bête, tu en rirais, mais je n'avais rien à dire. Tu
sais que ce n'est pas par la science que ta princesse a jamais brillé.»
A Versailles, grand bruit dans les deux quartiers rivaux au sujet de
l'élection du maire. Ce ne sont pas les gens de ville qui ont fait du
train, «mais de ces gens qu'on appelle bandits, que l'on ne connaît
nulle part et qui tombent tout d'un coup dans un endroit sans qu'on les
ait vus arriver». La princesse se loue fort de M. Berthier, le fils, qui
est commandant de la place sous M. de La Fayette et se conduit à
merveille. C'est le futur maréchal d'empire et prince de Wagram[98].
[98] Comme commandant de la garde nationale de Versailles,
Alexandre Berthier devait être d'un grand secours à Mesdames,
tantes du Roi, quand elles partirent en février 1791, de
Bellevue. Cf., dans les _Drames de l'Histoire_, le chapitre
consacré au départ de Mesdames.
Les événements se succèdent rapidement et, régulièrement, Madame
Élisabeth en fait défiler le chapelet dans ses lettres à la marquise.
Les Juifs ont obtenu droit de cité, ce qui scandalise la princesse; les
vœux monastiques sont supprimés, le malheureux marquis de Favras[99] a
été sacrifié, l'empereur Joseph II est mort, voilà les effets notables
relatés pendant l'hiver. Les plus graves événements semblent se préparer
y compris la guerre civile que craint tant Mme de Bombelles. Madame
Élisabeth juge ainsi la question: «Je t'avoue que je la regarde comme
nécessaire; premièrement je crois qu'elle existe, parce que toutes les
fois qu'un royaume est divisé en deux parties et que la partie la plus
faible n'obtient la vie sauve qu'en se laissant dépouiller, il m'est
impossible de ne pas appeler cela une guerre civile. De plus, jamais
l'anarchie ne pourra finir sans cela; et je crois que plus on retardera
plus il y aura de sang répandu. Voilà mon principe, il peut être faux;
cependant, si j'étais Roi, il serait mon guide, et peut-être
éviterait-il de grands malheurs[100]...»
[99] M. Paul Gaulot a récemment tiré la vérité au clair sur le
procès du malheureux Favras et les responsabilités qui incombent
à d'autres, surtout au comte de Provence.
[100] Lettre du 1er mai.
«M. de Lameth a demandé à l'Assemblée le renvoi de Venise de M. de
Bombelles, mais l'heure n'est pas encore venue de la disgrâce, et l'on a
fort peu écouté M. de Lameth. On enlève au Roi le droit de faire la
guerre et la paix, il la fera au nom de la Nation.» Hier (21 mai) que ce
fameux décret a été rendu, tous les enragés ont passé sous nos fenêtres
au milieu des acclamations publiques et des félicitations d'environ
vingt mille âmes qui étaient dans le jardin; et les colporteurs, en
vendant le décret, qui criaient que la Nation avait gagné. Tu juges
comme cela faisait plaisir à entendre.
En juin, Madame Élisabeth a accompagné le Roi et la Reine à Saint-Cloud.
D'abord un séjour de quelques jours seulement bientôt, suivi d'un
second. «Cela m'a fait bien plaisir, écrit Madame Élisabeth, le 9 juin.
C'est de là que j'ai été à Saint-Cyr... Je ne loge pas où tu m'as vue;
je suis de l'autre côté du vestibule. J'ai une fenêtre qui donne dans un
petit jardin fermé[101]; cela fait mon bonheur. Il n'est pas si joli que
Montreuil, mais au moins on y est libre, et l'on respire un bon air
frais qui fait un peu oublier tout ce qui est autour de soi, et tu
conviendras que l'on en a souvent besoin.»
[101] Voir le _Palais de Saint-Cloud_, Laurens, éditeur, 1902.
Madame Élisabeth devait habiter au rez-de-chaussée l'appartement
qui devint en dernier lieu celui du prince Impérial et qui donnait
sur un minuscule jardin fermé. Le petit bassin qui était situé au
milieu a été conservé et on peut le voir sur la terrasse, veuve de
ses ruines...
Le repos de Saint-Cloud a rendu sa gaieté à la princesse qui raille
agréablement les décrets rendus par l'Assemblée, surtout celui qui
supprimait les titres de noblesse. «Il afflige peu des personnes qu'il
attaque, écrit-elle le 27 juin, mais bien les malveillants et ceux qui
l'ont rendu, car il est devenu le sujet de la dissipation des sociétés.
Pour moi j'espère bien m'appeler Mademoiselle Capet, ou Hugues, ou
Robert, car je ne crois pas que je puisse prendre le véritable, celui de
France. Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs voulaient ne rendre
que ces décrets-là, je joindrais l'amour au profond respect dont je suis
pénétré pour eux. Tu trouveras mon style un peu léger vu la
circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-révolution, tu me
le pardonneras.»
La princesse jouit beaucoup de ce nouveau séjour à Saint-Cloud: «Paris
est beau, mais dans la perspective, écrit-elle à la marquise de
Raigecourt; et ici j'ai le bonheur de le voir comme je veux. Et puis de
mon jardin je vois à peine le ciel et je n'entends plus tous ces vilains
crieurs qui, à présent, ne se contentent pas d'être à la porte des
Tuileries, mais parcourent tout le jardin pour que personne ne puisse
ignorer toutes ces infamies.»
Cependant l'on prépare la fête de la Fédération qui aura lieu le 14
juillet, et c'est prétexte pour Madame Élisabeth de plaisanter sur la
chaleur qu'elle redoute par dessus tout... «J'espère bien n'y pas
laisser mon pauvre corps, qui pourrait bien, en quittant cet endroit, ne
pas se rafraîchir de quelque temps, mais j'espère bien le ramener tout
comme il y aura été. Pardonne-moi toute ces bêtises; mais j'ai tant
étouffé la semaine passée et à la revue de la milice, et dans mon petit
appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien
rire un peu, cela fait du bien. Mme d'Aumale me disait toujours, dans
mon enfance, qu'il fallait rire, que cela dilatait les poumons...
J'achève ma lettre à Saint-Cloud. Me voilà rétablie dans le jardin, mon
écritoire ou mon livre à la main; et là je prends patience et des forces
pour le reste de ce que j'ai à faire.»
La correspondance est assez active pendant cet été entre la princesse et
son amie pour qu'il soit aisé de suivre semaine par semaine leurs
échanges de pensées et leurs impressions. La marquise est arrivée à
Venise avec son dernier enfant... Il avait été question un instant que
M. de Bombelles reprît du service militaire auprès du comte d'Artois,
Madame Élisabeth blâmait ce projet, supposant que le diplomate avait
depuis trop longtemps quitté l'armée pour rendre de vrais services, Mme
de Bombelles se plaignait, en réponse, de cette appréciation de la
princesse, qui, désolée d'avoir pu fâcher sa petite «Bombelinette», se
hâtait, entre quelques réflexions sur les préparatifs de la Fédération,
de «faire réparation».
L'affaire de Nancy, le départ de Necker, «qui a eu une si belle peur de
la menace d'être pendu qu'il n'a pu résister à la tendresse de sa
vertueuse épouse qui le pressait d'aller aux eaux», l'explosion de joie
de l'Assemblée à la lecture de cette phrase, le duel de Castries-Lameth,
le pillage de la maison du duc de Castries après que Charles de Lameth
eût été blessé... voilà le bulletin de Madame Élisabeth. «Nous avons eu
avant-hier un fier train, écrit Madame Élisabeth, le 13, MM. de Castries
et de Lameth s'étaient battus. Charles a été blessé[102].» Sa blessure
était grave, on ne le croyait pas encore sauvé à la fin de novembre.
Tout en plaignant son ancien ami, M. de Raigecourt faisait ses
réflexions: «Nous avions espéré pendant quelque temps qu'il était
fatigué du _saint devoir de l'insurrection_. La pauvre Mme de Lameth est
à bout de son courage. Cette dernière atrocité de son fils achève de la
tuer.»
[102] Le motif du duel était celui-ci: «Charles de Lameth ayant
été chargé de faire une perquisition de nuit dans le couvent des
Annonciades de Pontoise pour y rechercher l'ancien garde des
Sceaux M. de Barentin (parce que sa sœur était abbesse du
couvent), le duc de Castries l'avait raillé de cette étrange
mission; de là un duel qui eut lieu le 10 septembre.»
Le pillage de l'hôtel de Castries fait partir de Paris onze cents
personnes. Il y a grande presse à l'hôtel de Ville, où l'on peut à
peine avoir des passeports. Bientôt sortent de Paris
soixante-quinze berlines par jour. (_Correspondance_ de Lenfant,
Forneron t. II.)
Pendant ce temps Mme de Bombelles a pu donner des nouvelles du duc et de
la duchesse de Polignac, de la comtesse Diane, ancienne dame d'honneur
de la princesse. «Crois-tu qu'elle devienne un peu dévote? écrit Madame
Élisabeth. Le chagrin fait ouvrir de bien grands yeux.»
En octobre, la marquise qui a quitté Venise pour une «solitude» prêtée
par un Anglais, vient de faire une nouvelle installation provisoire.
Elle est à Carpenedo, dans une maison située tout près du château occupé
par la duchesse de Polignac et où celle-ci lui a offert l'hospitalité.
«Mon mari a désiré que j'acceptasse, écrit la marquise à Mme de
Raigecourt[103]. J'y demeure avec mes enfants, et M. de Bombelles, pour
me laisser un peu plus de commodité, demeure dans le château. Nous avons
encore le plus beau temps du monde. Mes enfants prennent bien plus
d'exercice qu'ils n'en prendraient à Venise, et quant à moi, je suis
fort contente de cet arrangement parce que je me suis mise sur le pied
d'être toute la journée avec eux, de dîner dans mon petit ménage, et je
consacre la soirée à la société; de sorte que je suis beaucoup plus à
moi et à mes enfants que je ne le serais à Venise. Que ne pouvez-vous
mener une vie aussi tranquille que la mienne! Et notre pauvre petite
princesse! Mon Dieu! J'ai des moments d'illusion dont le retour est bien
amer. Lorsque je sors le soir, à neuf heures pour aller chez Madame de
Polignac, il me semble que je vais souper chez notre princesse.--Que de
souvenirs, que de regrets cela me cause!... Ils ne sont pas bien gais ni
les uns ni les autres, comme bien vous pensez, mais ils vivent ensemble
en bonnes gens, causent souvent des événements passés et présents. Je ne
suis pas toujours de leur avis sur le premier chapitre. La confiance
est assez établie pour que j'ose leur demander compte de certaines de
leurs actions et les en blâmer, et ils sont d'assez bonne foi pour
convenir de leurs torts ou s'en justifier par des motifs particuliers.
Nous croyons absolument être dans un autre monde, et nos causeries du
soir pourraient s'intituler dialogues des morts... Les assignats, ce me
semble, ne passeront pas; la tromperie eût été trop grossière et eût
fait peu de dupes... La banqueroute me paraît indubitable, d'après cela,
car où trouver le numéraire? Mon Dieu! que notre position est donc
triste! Vous devriez, si d'ici quatre ou cinq mois les esprits sont
encore dans une aussi forte fermentation, aller faire vos couches en
Suisse chez les amis que vous y avez; ou bien venez les faire à Venise;
vous serez bien reçue et bien traitée, ma pauvre petite. Que notre
princesse n'est-elle particulière, elle viendrait avec vous...»
[103] Ce fragment de lettre et beaucoup d'autres que nous
citerons comme utiles à notre récit, sont tirés de la
_Correspondance du Marquis et de la Marquise de Bombelles et du
Marquis et de la Marquise de Raigecourt_ que publia naguère M.
Maxime de la Rocheterie pour la Société d'Histoire Contemporaine.
Cet excellent livre documentaire est épuisé, et pour mettre au
point mon manuscrit, que j'avais écrit à Versailles avec cet
ouvrage à ma disposition, j'ai dû faire de longues recherches.
Elles seraient restées infructueuses sans la parfaite obligeance
de M. C. d'Arjuzon qui eut l'idée de demander à notre excellent
confrère M. de Lanzac de Laborie de me prêter son exemplaire, ce
qu'il fit avec une entière bonne grâce. Depuis, M. M. de la
Rocheterie, informé des recherches auxquelles j'avais dû me
livrer pour me servir utilement de ce nécessaire complément
d'information s'est empressé de m'adresser un des exemplaires qui
lui restaient. J'aime à répéter ici ce que j'ai dit dans le
précédent volume, à savoir: que les travaux de M. de la
Rocheterie, documentaires ou synthétiques, surtout sa belle
_Histoire de Marie-Antoinette_, sont une mine inépuisable--et où
il a été _beaucoup_ puisé--pour quiconque s'occupe historiquement
des années précédant la Révolution.
Bien des fois Mme de Bombelles avait manifesté à la princesse elle-même
son désir de revenir auprès d'elle. Toujours Madame Élisabeth avait
combattu ce projet; «Je serais désolée, lui écrivait-elle en septembre,
que tu _suis_ ton projet à exécution. Ta position te le défend, et tes
enfants t'en imposent la loi. Tu dois ne penser qu'à eux et à l'utilité
de tes soins. Dans d'autres tu satisferas ton cœur et celui de ceux
qui, comme moi, t'aiment bien tendrement.» Mme de Bombelles avait beau
insister, les réponses de la princesse étaient toujours les mêmes. Pour
bien témoigner qu'elle voulait avant tout mettre ses dames en sûreté,
elle renvoyait même Mme de Raigecourt, qui, jusque-là, faisait la
navette entre Paris et la campagne. «Tu ne seras pas étonnée, écrit
Madame Élisabeth à la marquise, que je sois débarrassée de Rage; son
état ne lui permettant pas de rester auprès de moi, elle est allée à
Trèves; elle doit y être arrivée depuis trois jours, elle est moins
souffrante et j'espère que le voyage lui fera du bien.»
Ce quelle ne dit pas, c'est que Mme de Raigecourt était partie
absolument à son corps défendant et parce que le repos était nécessaire
à son état de grossesse. Mais en sentant les événements devenir de plus
en plus menaçants, la marquise se désespérait de ne pas être à son poste
d'honneur et voulait, à peine partie, revenir.
Aussitôt sa tendre maîtresse de la gourmander et de parler sagement: la
mère devant, à ses yeux, passer avant l'amie. «Dites-moi, écrit-elle
dans une lettre d'octobre, pour quoi vous vous croyez obligée d'être
dans des états violents. Cela est très mal vu, ma chère enfant. Vous
allez vous rendre malade, donner à votre enfant un fonds de mélancolie
inguérissable... Tu te tourmentes pour te faire des reproches qui n'ont
pas le sens commun»; sans doute la princesse a envisagé les deux côtés
de la question puisqu'elle ajoute: «Dans le premier moment, je n'ai
pensé qu'au plaisir de la savoir dans un lieu bien tranquille, mais le
public ne trouvera-t-il pas mauvais qu'elle m'ait quitté dans ce temps
de trouble? Mais j'ai senti que cela ne se pouvait pas, à cause de votre
état, que, de plus, si quelques gens à grands sentiments voulaient
s'aviser de penser à cela, nous devions nous mettre au-dessus du malheur
de leur déplaire, par une très bonne raison: c'est que Dieu t'ayant
remis en dépôt le salut de ton enfant, aucune considération humaine ne
doit t'empêcher de prendre tous les moyens possibles pour lui faire
recevoir le baptême.»
Cette même lettre comme les suivantes montre Madame Élisabeth plus
effrayée que jadis. A Mme de Bombelles elle s'est plainte à mots
couverts des hésitations du Roi: «Je crains fort qu'il n'éprouve cette
année ce qu'il a éprouvé les autres, et que l'engourdissement ne se
fasse sentir avec autant de force. Ses médecins en voient des symptômes
effrayants.» A Mme de Raigecourt elle confesse: «Le malade a toujours de
l'engourdissement dans les jambes, et il craint que cela ne gagne
tellement les jointures qu'il n'y ait plus de remède. Pour moi qui en ai
douté par bouffées, je me soumets aux ordres de la Providence; elle me
fait la grâce de ne pas sentir aussi vivement que je le devrais la
position de ce malheureux, et je l'en remercie de tout mon cœur. A
chaque jour suffit son mal. J'attends qu'il soit au dernier période pour
désespérer, et, dans ce moment, j'espère bien n'en rien faire.»
Entre les lignes il est facile de lire que, si la princesse n'est pas
désespérée, elle éprouve par moments un grand découragement. Bien
qu'elle ne s'avise pas de donner des conseils, elle a une opinion. Les
ministres de Louis XVI «décampent»--c'est l'expression de Madame
Élisabeth--un à un. Elle voudrait bien que le Roi se décidât lui aussi à
partir. Elle juge que plus il tardera, plus il courra le risque de
s'engloutir avec la famille royale sous les décombres de la monarchie.
Son optimisme du début fait souvent place à des accès d'effroi.
Qu'allait-il advenir maintenant que la chose royale n'était plus guère
qu'un mythe?
Le retour à Paris l'a d'ailleurs attristée; le mauvais temps, le manque
de liberté et d'exercice lui font regretter Saint-Cloud et le voisinage
de Saint-Cyr où chaque semaine elle allait visiter les dames que les
nouveaux décrets menaçaient violemment[104].
[104] Un décret du 14 octobre avait déclaré nationaux les biens
des établissements d'instruction publique. La maison des dames de
Saint-Louis fut conservée comme maison d'éducation, mais elle
allait rentrer dans la loi commune et les biens considérés comme
biens nationaux furent désignés pour être vendus.
La princesse s'avoue peu au courant des nouvelles. «Je sais seulement,
souligne-t-elle, que l'on tient toujours des propos indignes sur la
Reine. On dit entre autres choses qu'il y a une intrigue avec Mir...;
que c'est lui qui conseille le Roi et qu'elle le voit. C'est si peu
vraisemblable que je ne conçois pas comment on peut le dire[105].»
[105] Mirabeau avait eu une première entrevue avec la Reine, à
Saint-Cloud, dans le courant de juillet, et séduit par
Marie-Antoinette, il avait promis de sauver la monarchie. Le
bruit s'en ébruita, et l'on cria dans les rues: «la grande
trahison de M. de Mirabeau». Il y eut des échanges de notes, des
réformes commencées et des efforts faits... Mais l'indécision du
roi et la marche rapide des événements devaient rendre ses
efforts stériles. Il mourut terrassé par la maladie, le 2 avril
1791. Voir les détails de cette entrevue et des négociations qui
suivirent dans la _Correspondance de La Marck et de Mirabeau_, et
dans le _Palais de Saint-Cloud_, in-8º illustré, par le comte
Fleury.
De retour à Venise, Mme de Bombelles a échangé des impressions, le 22
octobre, avec la marquise de Raigecourt. Après s'être réjouie avec son
amie de la nouvelle de sa grossesse, elle ajoute: «Madame Élisabeth me
mande qu'elle est la première à désirer que vous alliez en Lorraine, et
elle a bien raison. Le séjour de Paris deviendra tous les jours plus
inquiétant pour une femme grosse, et il ne faut hasarder d'y être que
lorsqu'on n'a rien à risquer que pour soi.»
Le décret qui accorde près de six cent mille francs à la municipalité de
Paris pour les frais de démolition de la Bastille, la nomination de
Robespierre (qu'elle appelle Rosepierre) et autres comme juges de
Versailles... voilà qui indigne Angélique. «Cela n'a pas de nom et, sans
la certitude que nous devons avoir de la justice de Dieu, il y aurait de
quoi désespérer.»
«...La duchesse de Polignac est aussi revenue de la campagne avec toute
sa colonie; ils occupent un palais qui n'est pas bien loin du nôtre et
assez commode. J'ai d'elle et de la comtesse Diane tous les soins qui
sont en moi; c'est bien simple et vous en feriez sûrement autant à ma
place. Nous attendons dans six semaines l'Empereur et le Roi de Naples.
Cela nous procurera des fêtes, des plaisirs; mais nous forcera à une
dépense que je regrette d'autant plus que nous ne sommes pas en état de
la faire, et que nous n'avons pas le cœur fort gai...
Mes enfants se portent bien; ils regrettent le séjour de la campagne, et
j'en suis bien aise, car je serais très fâchée qu'ils ne dussent pas un
jour apprécier tout le prix d'une vie champêtre et tranquille. Il n'y a
au vrai que cela de supportable dans la vie; tout le reste est
chimère...»
Mme de Raigecourt est arrivée à Trèves, et c'est là que vient la
rejoindre la lettre que Mme de Bombelles lui adressait le 13 novembre.
«Mon Dieu, que cela a dû vous faire de peine de laisser notre pauvre
petite princesse au milieu des bourreaux qui se plaisent à persécuter
elle et notre malheureuse Souveraine. Je lui sais bon gré de s'être
oubliée pour s'occuper de votre sûreté, et je reconnais bien à ce
sacrifice sa charmante amitié pour tout ce qui lui est dévoué ainsi que
nous. Puis-je me flatter, ma bonne petite, que votre éloignement ait en
outre un motif caché? vous m'entendez: Croyez-vous qu'enfin ils puissent
une fois se déterminer à échapper à leurs persécuteurs? mon Dieu! que je
le voudrais! Il ne faudrait que leur éloignement pour autoriser tous les
défenseurs des bonnes causes à se montrer.» L'idée de fuite est dans la
tête de tous ceux qui sont dévoués à la famille royale; la marche des
événements ne permettant plus de croire, dès cette époque, qu'elle pût
se sauver autrement.
Mme de Bombelles regrette que son amie ne soit pas venue jusqu'à
Venise.--M. de Raigecourt est pour le moment à Turin.--«Je sens que
c'eût été bien loin, et n'étant pas avec moi, je suis bien aise de vous
savoir avec ce digne maréchal et sa famille. Parlez-leur de nous, je
vous en prie; notre respect, notre attachement pour le maréchal[106] est
proportionné à ce qu'il mérite de vénération de tout ce qui est bon
français, attaché à son Dieu et à son Roi[107].» Puis des nouvelles des
Polignac qui sont venus s'installer à Venise dans un palais loué à bon
compte... Les fêtes préparées pour l'arrivée de l'Empereur et du Roi de
Naples contrarient la marquise. «Je voudrais qu'elles soient passées,
car mon cœur, d'aucun côté, n'est disposé à la joie, et je sens qu'en
voyant ces Souverains j'éprouverai un sentiment de jalousie pour notre
malheureux maître qui me remplira d'amertume.»
[106] Le troisième maréchal et deuxième duc de Broglie, vainqueur
des Prussiens à Bergen et à Forbach. Chargé du portefeuille de la
Guerre dans le court ministère que présida le baron de Breteuil
après le premier départ de Necker, le 11 juillet. Il n'avait pas
tardé à quitter la France et à se retirer à Trèves où on le
regardait comme un des chefs militaires de l'émigration. M. le
duc de Broglie, son arrière-petit-fils, a publié dernièrement
avec M. Vernier, archiviste de l'Aube, la correspondance du
maréchal avec Xavier de Saxe, comte de Lusace.
[107] Cette phrase de Mme de Bombelles est à elle seule
l'explication des raisonnements des émigrés et des Vendéens. Là
où était le dévouement à Dieu et au roi, là était la patrie. Ces
choses ne se discutent plus sérieusement maintenant, mais on peut
admettre qu'on les ait discutées et admises à l'époque et bien
longtemps après. Il est un jugement du duc de Broglie actuel qui
clôt la question de façon très impartiale. Publiant la
correspondance de son aïeul, il a écrit cette phrase si juste:
«L'inébranlable fidélité des émigrés à une cause perdue mérite le
respect; leurs souffrances trop réelles méritent l'intérêt, mais
l'erreur qui leur fit considérer comme légitime l'alliance avec
l'étranger a été définitivement condamnée par l'histoire.»
Si pour l'instant les lettres de Mme de Bombelles sont peu remplies
d'espoir, celles de Madame Élisabeth revêtent aussi une tristesse dont
elle n'est pas coutumière.
La Constitution civile consterne absolument la princesse; aussi
écrit-elle longuement sur ce sujet à la marquise de Bombelles, le 28
novembre. «On ne peut pas se faire une idée de l'atrocité des gens qui
ont parlé pour ce décret...» Et elle ajoute dans sa piété sincère:
«Comment veut-on que la colère du ciel se lasse de tomber sur nous
lorsqu'on se plaît à l'irriter sans cesse?» Dans une lettre de même
époque à la marquise de Raigecourt, Madame Élisabeth émet cette remarque
qu'on pourrait si bien appliquer au temps présent: «M. de Condorcet a
décidé qu'il ne fallait pas persécuter l'Église pour ne pas rendre le
clergé intéressant parce que, dit-il, cela nuirait à la Constitution.»
La lettre du 2 décembre est encore plus triste. «La religion, plus
attaquée que jamais[108], me donne lieu de craindre que Dieu ne nous
abandonne totalement; on dit que les provinces souffrent avec peine
l'exécution des décrets sur la cessation du service divin dans les
cathédrales, mais avec cela elles sont fermées. Il en est ainsi de tout;
on gémit, mais le mal ne s'en opère pas moins. De temps en temps la
province nous ménage quelques rayons d'espoir, mais leur lumière est
vite effacée...»
[108] Décret du 27 novembre sur le serment des évêques, curés et
autres fonctionnaires publics. Pour le 9 décembre, on élaborait
une décision prescrivant la restitution des biens des religieux
fugitifs.
Puis des appréciations à mots couverts sur la situation du Roi: «Sa
position est toujours critique; il paraît que son commerce se remettrait
si ses parents voulaient l'aider, mais il a affaire à des gens peu
confiants, et ce défaut-là est tellement dans leur caractère qu'ils ne
confieraient pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles
pour la faire valoir...»
Plus les événements s'aggravaient et plus Mme de Bombelles insistait
pour revenir prendre auprès de la princesse sa place de confiance. Le
marquis, de son côté, suivait les événements avec calme, car il n'avait
pas été long à se dicter une ligne de conduite. Du jour où il fut
possible de pressentir que le serment serait imposé aux fonctionnaires,
il songeait déjà à donner sa démission. Il avait prêté serment au Roi,
sa conscience ne lui permettait pas la prestation d'un autre serment.
Nous savons dans quelle situation de fortune était le marquis, il avait
donc un vrai mérite à se montrer plus strict que beaucoup d'autres dans
l'accomplissement de ce qu'il considérait comme son devoir.
Madame Élisabeth pressentait la détermination à venir. «Tout en admirant
les sentiments de ton mari, écrivait-elle le 28 décembre, je désire
vivement qu'il fasse de sérieuses réflexions au parti qu'il veut prendre
et qu'il consulte des gens éclairés; quant à toi ne prends pas celui
d'arriver avant que de savoir si je le trouve bon.»
La résolution de Bombelles était prise. Dès le 25 décembre, la marquise
écrivait à M. de Raigecourt: «Voici le parti définitif qu'il a pris au
sujet de ce fatal serment: au lieu de motiver par une lettre les raisons
qui l'engageaient à ne pas le prêter, il est décidé, lorsqu'il recevra
la lettre du ministre, de lui envoyer sa démission et de lui mander que
sa santé ne lui permettant plus de remplir les fonctions que le Roi
avait bien voulu lui confier, il suppliait Sa Majesté de recevoir sa
démission, en le priant, si un jour ses forces revenaient, de permettre
alors qu'il mît à ses pieds l'offre de ses services. Par ce prompt
sacrifice son but est rempli; il ne signe pas le serment, et, en
s'abstenant d'un refus positif, il laisse jouir au Roi d'empêcher contre
lui une trop forte persécution et de pouvoir peut-être lui donner
quelques secours pécuniaires. Au reste, je ne me flatte pas que notre
souverain soit touché de la conduite de M. de B. comme il le devrait
être, mais, au demeurant, elle n'en sera pas moins courageuse, modeste
et paternelle. Comme vous dites fort bien, ce fatal serment
_égratignerait_ au moins le strict devoir, et sans me perdre dans des
raisonnements sans nombre, ma conscience et mon bon sens me disent qu'il
ne faut jamais promettre ce qu'on n'a pas l'intention de tenir.» Mme de
Bombelles est donc, comme toujours, d'accord avec son mari, et elle
envisage la question sous tous ses aspects. Les projets d'avenir sont
encore assez vagues, l'économie devant présider aux arrangements du
ménage, privé soudain du plus gros de ses ressources. Deux mois se
passeront bien ainsi dans le provisoire. Turin est bien cher et les
effraie. Il se pourrait que M. de Bombelles aille seul et que sa femme
se réfugie à Stuttgard où elle prendrait pension chez son frère. Du
reste la marquise ne voit de remède à la situation du Roi que s'il
profite du zèle de son frère et des services que son beau-frère peut lui
rendre après la soumission des Pays-Bas. «Sinon, il faut renoncer à
toute espérance et la France est perdue.» Elle ne peut deviner que
quelques jours plus tard, tandis que les princes entament une série de
démarches auprès des puissances, le Roi va protester auprès du Président
de l'Assemblée de son attachement inviolable à la Constitution. Ce
seront là causes de désespoir pour les émigrés, dont les échos
arriveront des bords du Rhin à M. de Raigecourt à Turin.
Dès le 1er janvier M. de Bombelles était en règle avec sa conscience, et
il avait envoyé à Montmorin sa démission conçue en ces termes:
«J'ai différé tant qu'il m'a été possible de vous entretenir des
infirmités qui ne me permettent pas de conserver l'ambassade dont le Roi
a daigné m'honorer. Douloureusement attaqué dès les premiers jours du
mois d'octobre 1791, j'ai vu successivement empirer mon état, et ne
voulant pas exercer un emploi dont je ne pourrais plus remplir
exactement les fonctions, je vous prie, Monsieur, de regarder cette
lettre comme ma démission et de supplier Sa Majesté de l'agréer. Si dans
la suite, un retour de forces, etc.[109].
[109] _Aff. Étrang._ Venise, 248.
Ce n'est pas sans une vive anxiété que Madame Élisabeth appréciait la
situation où le marquis de Bombelles se mettait avec sa famille en
donnant sa démission. Son intérêt, son peu de fortune, ses quatre
enfants, quelques dettes contractées au service de l'État, tout
l'incitait à faire la concession nécessaire pour rester à son poste. Le
Roi s'était montré disposé à l'autoriser à la prestation d'un serment
dont lui-même avait donné l'exemple; Madame Élisabeth, dans le but de
conserver à ses amis des moyens d'existence, déclarait la chose
faisable. Elle hésitait pourtant à formuler une opinion franche. «Enfin,
ma Bombe, écrit-elle le 24 janvier 1791, il faut que je te dise ma façon
de penser sur la conduite de ton mari. La délicatesse de ma conscience
m'a empêchée jusqu'à ce moment de t'en parler. Tes parents, comme tu
sais, désiraient vivement que ton mari se soumît à l'ordre de
l'Assemblée et du Roi. L'état des affaires de ton mari pouvait être d'un
si grand poids qu'il me paraissait possible qu'il pût l'emporter sur les
considérations qui l'ont décidé. D'autres parleraient de tes quatre
enfants. Le sort qui les attend est cruel; mais j'avoue que lorsqu'il
s'agit d'un serment que la conscience, l'opinion, l'attachement à ses
maîtres dément, je ne trouve pas que leur infortune doive empêcher de le
refuser. Il n'y a donc que ses dettes qui eussent pu l'engager à le
prêter. Par elles il se voyait forcé; et comme il ne jurait que ce que
le Roi a juré lui-même et doit jurer de nouveau à la fin de la
Constitution, il aurait été possible que ton mari imitât son maître et
suivît le sort qui entraîne les malheureux Français. Des théologiens ont
cette opinion. Je crois donc que cela eût été possible.»
Après avoir plaidé le pour, Madame Élisabeth examine le contre: «Mais je
t'avoue que si ton mari avait seulement eu dix mille livres de rente, je
n'aurais pas balancé à lui conseiller le refus le plus formel.» Elle
arrive à conclure: «Tu vois par tout ce que je te mande que je ne suis
pas bien décidée sur ce que j'aurais fait à sa place. L'antique honneur,
un certain esprit de noblesse chevaleresque qui ne mourra jamais dans
les cœurs français me font estimer l'action de ton mari. Mais le risque
qu'il court de manquer à ses créanciers, et le scrupule de jurer de
maintenir de tout son pouvoir ce que, dans le fond de l'âme, on maudit
journellement, tout cela se combat si vivement dans mon âme qu'il ne me
reste que la possibilité de partager les peines que tu vas éprouver, et
d'être occupée de ce que tu vas devenir... Comment tes pauvres enfants
s'habitueront-ils au mal être après avoir été élevés dans l'aisance?...
Et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi ce que mon cœur me
dicte...» C'était la douleur sincère chez la princesse de ne plus être
en mesure d'aider directement son amie passant soudain de l'aisance à la
gêne. Quand elle ajoute: «Sois sûre que je ferai tous les sacrifices
possibles pour te la rendre moins désagréable», elle parlait avec son
cœur, sans être sûre que les événements lui permettraient de tenir sa
promesse. Madame Élisabeth n'était pas seule à regretter la
détermination des Bombelles. «Une épreuve bien pénible, et qui m'a fait
verser des larmes bien amères, écrit Angélique à Mme de Raigecourt, le
29 janvier, c'est la désapprobation que ma mère a donnée à la conduite
de mon mari et la sécheresse de la lettre qu'elle lui a écrite à ce
sujet.» Mme de Bombelles s'en dit accablée, comme aussi du conseil que
sa tante de Soucy lui donne de changer d'opinion, comme surtout des sept
lignes de la princesse «écrites en poste». Je vois d'ici Madame
Élisabeth poussée par ma mère, retenue par sa conscience, sa propre
opinion; elle n'aura pas voulu influer en rien sur notre détermination,
et en cherchant de rendre sa lettre insignifiante, elle l'a rendue brève
et sèche... «Il faut voir à présent ce qu'elle dira lorsqu'informée de
la démission donnée par M. de Bombelles, elle sera sûre que notre parti
est bien pris; je ne puis croire qu'elle le blâme, mais elle n'osera
peut-être pas l'approuver.»
Et par le fait, Mme de Bombelles a raison dans cette appréciation; une
lettre postérieure de Madame Élisabeth le prouvera.